‹ Le conseiller du peupleChapitre 8 sur 14 · LA PAIX PUBLIQUE A TOUT PRIX · texte numérisé non relu

LA PAIX PUBLIQUE A TOUT PRIX

OO

Des impatiences de ^ouTernement.

1« Juin 1850.

Nous l'avons dit, les fatales journées de juin 1848, la manifestation du 13 juin 1849, furent les impatiences d'une partie du peuple de Paris et de quelques hommes qui, ne sachant rien attendre du temps et de la raison publique, voulurent faire violence à la force des choses, et succombèrent heureusement, . comme succombent toujours ceux qui luttent avec l'heure de Dieu.

Disons-le avec douleur : les tentatives hâtées, prématurées, irréfléchies, que les hommes qu'on ap-

pelle chefs de la majorité \ d'accord avec les chefs responsables du gouvernement, paraissent vouloir faire, avant le terme légal, pour revenir sur la Constitution, sont des impatiences mal inspirées qui feront réussir, peut-être, un jour ou deux leur ressentiment, et qui feront succomber pour de longues années même leurs bonnes pensées.

Hélas ! notre histoire récente n'est pleine que des ruines entassées sous nos pas par le résultat de ces incorrigibles impatients de Tordre.

Que fut le iO août 1792? le contre-coup a aggravé, multiplié par les Girondins et les Jacobins des inquiétudes et des alarmes que les impatiences de l'émigration, du parti de la reine et du parti de la révision de la constitution excitèrent dans la masse crédule et irritée du peuple. On sait la fin.

Que fut le 3i mai, qui précipita, proscrivit et tua les Girondins? Le résultat de l'impatience et des .témérités de ce parti impatient d'accuser, de renverser, de proscrire des adversaires faibles de nombre, mais à qui les accusations mêmes donnèrent la popularité et la force. Louvet, Barbaroux, Brissot, Lasource, Isnard, eurent hâte de se défaire par la parole et par des actes de majorité, des hommes qui les inquié-

taient dans l'Assemblée; ceux-ci s'en défirent le 31 mai par le tribunal révolutionnaire. La France pourtant était et devait être bientôt girondine. Mais les Girondins n'attendirent pas la France et son heure. Ils furent perdus par les pensées mêmes qui leur auraient assuré le triomphe un an plus tard.

Que fut le 9 thermidor ? Le résultat de l'impatience de Robespierre et du parti jacobin, qui, non content de gouverner et supplicier la France par la main obéissante de ses proconsuls, voulut encore arborer une dictature plus personnelle, étouffer jusqu'au murmure de ses complices dans l'Assemblée, et devancer, par l'insurrection et par la proscription, les moindres symptômes d'indépendance et d'humanité entrevus dans la Convention.

Que fut le \ 8 fructidor (leçon, hélas! bien rapprochée, bien significative et bien analogue à ce que nous entrevoyons) ? Le 1£ fructidor ne fut pas autre chose que le résultat de l'impatience de quelques représentants jeunes et téméraires et de quelques généraux étourdis qui, non contents d'avoir une majorité d'ordre et de raison contre les jacobins anéantis, voulurent encore conspirer contre la République et improviser une monarchie de réaction.

La République calmée et assoupie se réveille devant ce fantôme de restauration hors de propos, et rejette les impatients au delà de l'Océan sur les rivages de la Guyane.

Que fut le 18 brumaire ? Le résultat de l'impatience ambitieuse d'un soldat heureux et populaire, qui, ne pouvant pas supporter d'égal aux yeux de sa patrie, s'insurgea contre la liberté, voulut faire de Tordre personnel au lieu d'aider à refaire l'ordre national, confisqua la constitution, ajourna d'un siècle le progrès du peuple et de la raison humaine, éblouit l'Europe, la ramena deux fois au cœur de la France, abdiqua sur des millions de cadavres et mourut captif sur un rocher.

Que fut la chute de Charles X en 1830 ? M. de Chateaubriand cite de ce prince un mot qui le dit : ce fut une impatience. « Les libéraux conspiraient contre moi ; les idées libérales gagnaient du terrain. J'ai voulu les prévenir. Voilà tout. » C'est l'histoire en effet des journées de juillet. Un parti impatient des difficultés du régime constitutionnel, empressé de revenir en arrière, dans Pintérêt, pensait-il, de Dieu et du roi, entoure ce prince, lui fait peur de la pente où la constitution l'entraîne, de l'élection qui

était cependant loin d'être universelle alors, de la presse, des journaux, des doctrines, et lui dit : « Devancez vos ennemis, on vous allez périr. » Charles X les écoute, il croit en conscience éviter l'abîme, et il y court! ' ,

Et enfin, qu'est-ce que 1848 ? L'impatience d'un roi enivré de ses succès faciles tant qu'il ne sort pas du courant modéré de la démocratie, pour le re^ monter ou pour l'accumuler trop fort en lui résistant avec bravade. Ses orateurs lui demandent, à là Chambre des pairs, de mettre les armées françaises en complicité avec le Sonderbund, véritable guerre intentée à la liberté de conscience deâ peuples. A la Chambre des députés, ils soutiennent ses résistances à tout élargissement du droit de suffrage électoral ; ils le flattent dans la pensée de faire les fortifications de Paris et de rendre le trône inexpugnable en l'entourant de forteresses et de canons contre les insurrections futures. Us lui conseillent de dédaigner l'opinion qui murmure, les masses qui se désaffectionneht, de resserrer sa majorité acquise et ses troupes fidèles autour de lui, de refuser même l'examen légal du droit de réunion, de se hâter d'u-' nir son sang au sang des Bourbons d'Espagne, dans

une pensée' dynastique, sans s'inquiéter des intérêts nationaux de la France, à qui ils font perdre le pivot de la paix du monde en provoquant hors de propos la haine de l'Angleterre. Le monarque, impatient de reprendre l'attitude et la base de Louis XIV, ne veut ni entendre ni attendre. Il tombe dans un ébloui ssement sans pouvoir accuser personne, excepté le vertige, de l'avoir poussé.

Tous ces exemples me reviennent en mémoire en lisant, en écoutant, en voyant ce qui s'écrit, se dit, se fait depuis deux mois dans le sein du parti des impatients de l'ordre, dans la majorité et dans le gouvernement. Il y a malheureusement un nuage

entre eux et l'histoire d'hier. Ils ne la voient plus. Je voudrais chasser ce brouillard avec mon souffle ou avec ma plume, et les forcer à entendre et à lire pour les forcer à réfléchir et à s'arrêter. Ces hommes sont en petit nombre ; beaucoup d'entre eux sont des hommes de bien, des hommes d'une haute portée d'intelligence, des hommes dont je comprends les pensées comme si j'étais de leurs intimités politiques, des hommes qui ne conspirent pas dans le sens abject et coupable du mot, des hommes qui ne veulent vraisemblablement au fond que les choses

que nous voulons presque tous, c'est-à-dire rasseoir, régulariser, consolider un ordre social attaqué trop profondément par les radicaux du progrès, et créer un nouvel ordre politique stable avec des conditions de légitimes améliorations pour les classes non possédantes, et de légitimes conservations de droits acquis par les classes plus nombreuses qui possèdent. En politique, je ne calomnie jamais mes adversaires, car'je ne veux pas les perdre, mais les ramener.

Voilà, je n'en doute pas, ce qu'ils veulent au fond, tous, à l'exception de quelques implacables qui voudraient risquer d'abîmer la France pour la satisfaction de leur coterie, et perdre la patrie pour se venger du passé ! Ceux-là sont si peu nombreux qu'ils ne comptent pas. Ce sont les suicides politiques; il n'y a ni loi, ni raison, ni patriotisme contre eux.

Mais la masse de la majorité et sa tôte veulent à

peu près ce que je dis là, c'est-à-dire ce que veulent m. 7

également la masse et la tête du parti républicain. Qu'est-ce qui sépare donc ces meneurs de la majorité de nous? C'est l'impatience ! L'impatience qui trouble l'esprit, qui altère le jugement, qui confond les heures, qui précipite les mesures, qui cueille avant le temps, qui déconcerterait Dieu lui-même, si la Providence pouvait être déconcertée, en jetant la perturbation et la confusion à travers la marche lente et régulière de ses desseins.

Et d'où vient cette impatience ? De trois choses : d'un manque de foi d'abord dans l'opinion, cette providence d'en bas ; de la peur ensuite, cette mauvaise conseillère de tous les partis ; de l'irréflexion enfin, ce vice du caractère de la nation.

Que se disent ces hommes de panique, oublieux déjà de tous les miracles qui les ont sauvés depuis le 2i février 1848 ? Ils se disent :

« Il n'y a pas d'intervention continue de la sagesse et de la bonté suprême dans le gouvernement des so-

LE CONSEILLER DU PEUPLE. 13o

ciétés. Il n'y a point d'instinct social qui empêche les sociétés humaines de périr. Il n'y a point de loi de la gravitation pour le monde moral et politique qui rallie autour d'un centre éternel (la raison publique) les volontés anarchiques et les intérêts contradictoires des classes et des individus, et qui les force à prévaloir sur l'état sauvage ou sur les anarchies dont les vices et les passions humaines menacent sans cesse et partout l'ordre social ou politique. Si notre petit intérêt, ou notre petite idée, ou notre petite secte, ou notre petite politique, ou notre petite passion, ne triomphent pas aujourd'hui ou demain, c'en est fait du monde : Dieu ne peut sauver le monde que par nous et par les moyens que nous comprenons ! »

Ceci est purement le blasphème innocent d'un fou qui se croit au niveau et au lieu et place de la sagesse organisatrice, conservatrice et rénovatrice, suprême de l'ordre social. Ce blasphème étonne surtout dans la bouche d'hommes qui usurpent le monopole de parti religieux. C'est une religion bien étroite que celle qui ne voit rien au delà de sa propre sagesse.

Ils se disent ensuite : « Voyez le suffrage universel ; c'est une marée qui monte et qui dans deux ans va submerger nous, nos biens et nos idées. Voilà un choix socialiste ici, voilà un choix terroriste là? Voilà un suffrage ultra-républicain dans tel département, voilà un suffrage anarchique dans tel autre 1 Voilà un journal, voilà un discours, voilà un club, voilà un cabaret, d'où sortent des voix . folles ou exécrables; voilà un régiment qui vote de travers, voilà un faubourg ou un hameau qui vote sans savoir quoi ! Voilà un homme ou une coterie qui se déplace de notre majorité dans l'Assemblée et qui va porter sa force dans telle ou telle question à une idée contraire à la nôtre ! Qu'allons-nous devenir, quand ces craquements successifs et désordonnés de notre petite machine législative auront amené la dissolution de notre parti dans l'Assemblée ? Nous n'avons que le temps nécessaire pour mettre à profit ces avertissements, pour contraindre la raison pu-

blique à s'inféoder à nous tout seuls, pour comprimer de nos petites mains tous les organes de cette pensée qui nous abandonne et qui nous effraye, pour tourner l'Assemblée, le gouvernement et l'armée contre les institutions populaires et républicaines, pour refaire vite et d'urgence un gouvernement de force physique contre un gouvernement d'opinion et d'action morale. Prenons le désespoir pour conseil ! N'attendons pas l'heure qui va nous dévorer ! Attaquons à visage découvert, et, s'il le faut, à main armée, les avant-postes de la Constitution ! Faisons la guerre de Rome (c'est-à-dire la guerre contre-révolutionnaire) au dedans ! Révisons, pendant qu'il en est temps, l'œuvre que nous avons faite il y a trois ans, et effaçons-en tout ce qui nous trouble et tout ce qui nous déplaît, tout ce qui" nous dépasse! Renouvelons de l'histoire des Girondins cette fameuse commission des 22 qui jura de sauver la patrie, qui excita les ombrages de la Convention tout entière, qui fît fermenter le peuple, et qui avorta de tout, mais qui n'avorta pas de la terreur. »

Digiti

Hommes de plagiat qui ne savent imiter que des avortements et des mesures surannées! Il y avait, il y a cependant une grande chose à inventer pour ce pays-ci, c'est la probité constitutionnelle, qui, en respectant la loi, la rend respectable aux autres, et qui, en se confiant à la raison d'un grand peuple, l'élève à ses propres yeux, et lui fait prendre foi dans sa sagesse et dans sa souveraineté !

Et d'où viennent ces impatiences et ces paniques ? Si elles ne viennent pas de la mauvaise foi, elles viennent évidemment de l'irréflexion.

Quoi ! vous vous impatientez et vous faites trembler la France de tous ses membres, parce que dans une élection partielle de quarante représentants (au scrutin de liste ! mode absurde, trompeur et unanimement répudié quand il sera temps), parce que, dis-je, dans une élection de quarante représentants, la majorité n'a prévalu que de dix au lieu de prévaloir de tous ! parce que Paris tiraillé, provo-

qué, cajolé pour donner sa voix à des noms commandés par vous, a préféré (imprudemment selon moi) la donner à des noms patrqnés par des comités socialistes ! parce que Saône-et- Loire a donné six représentants à la montagne ! parce que, sans le savoir et sans le vouloir, tel ou tel autre département aveuglé par le scrutin de liste a donné mandat à tel ou tel radical dont il ne connaît pas môme les idées, et qu'il destituera de sa confiance le premier jour où il aura parlé ! Quoi ! il faut réviser, avant l'heure constitutionnelle et par coup d'État parlementaire, la République parce qu'une Assemblée peu sympathique à la République ne compte que sept cents représentants dévoués à l'ordre social sur sept cent cinquante! Quoi! vous croyez que dans deux ans la France avertie, attentive à sa propre destinée, debout partout pour son salut, pour ses foyers, pour ses familles, pour ses propriétés, pour sa morale, pour sa civilisation, va envoyer sept cent cinquante radicaux socialistes, terroristes, anarchistes, pour lui faire son sort ! Mais vous supposez donc que la France a perdu à la fois tout intérêt et tout bon sens? Mais vous avez donc oublié tous les actes d'instinct, d'énergie, d'unanimité, de prévoyance, de

Digiti

sagesse, d'ensemble, de protestation armée ou désarmée contre le désordre, l'expropriation, le meurtre, le bouleversement social qu'elle a d'elle-même accompli à heurç fixe toutes les fois qu'elle a vu le danger de près et qu'elle a été sommée d'y pourvoir, ou par son propre mouvement ou à la voix de quelques hommes ? Mais vous poussez donc l'irréflexion jusqu'à l'ingratitude envers le ciel et jusqu'à la calomnie envers votre nation !

Permettez-moi de vous faire réfléchir, non pour vous accuser, mais pour vous rendre le sang-froid nécessaire surtout à des hommes d'État.

Où en étiez- vous, vous, hommes d'État des monarchies écroulées sous vos mains ou sous vos pieds ? où en étiez-vous, vous, grands ou petits propriétai-

res du sol ? où en étiez-vous, bourgeoisie tombée inopinément entre les mains du peuple le 24 février 1848 au soir? Voyons, souvenez-vous, et récapitulez !

LE CONSEILLER DU PEUPLE. Ui

Le trône aux Tuileries ? brûlé par la main d'une insurrection sans obstacle !

Le roi et la dynastie ? l'un en fuite, l'autre protégée par le malheur et par le dévouement de quelques amis aux Invalides.

La Chambre aristocratique des pairs ? dans l'impossibilité de se réunir, et interceptée par l'insurrection victorieuse.

La Chambre des députés? deux fois envahie à travers un inutile rempart de troupes sans direction, qui s'était ouvert devant le peuple.

L'armée? immobile, sans chefs, attendant l'ordre du pays pour se rallier à lui seul.

Le gouvernement? sortant, sans autre droit que l'urgence et sans autre titre que le dévouement, des luttes et de l'anaiéhie vaincue à son foyer de l'Hôtelde-Ville.

La capitale ? livrée sans force publique au peuple seul.

La garde nationale ? annulée dans son action par le caractère exceptionnel que lui donnait son mode de recrutement trop exclusivement bourgeois.

Les départements? tous insurgés au chef-lieu et

Digiti

ayant improvisé des administra leurs révolutionnaires.

L'administration ? abattue, anéantie, anarchique partout!

La paix et la guerre ? à la merci de quelques hommes dont un appel à la propagande armée pouvait ouvrir des écluses de sang sur 1$ patrie et sur toute l'Europe !

Le trésor? presque à vide et chargé par le gouvernement précédent de 900 millions à payer en deux mois !

L'impôt ? volontaire ou tari sur toute la surface de la France.

La delte publique ou le crédit? pouvant être anéanti ou par la banqueroute ou par les assignats, si le gouvernement avait fatalement prononcé un

de ces deux mots de ruine.

Les lois, les propriétés, les vies des citoyens? en interrègne forcé pendant les trois mois de la dictature du peuple, et n'ayant d'autres garanties que la raison, l'humanité et le respect des hommes à qui ce peuple consentait à obéir.

Vous étiez à la merci de cette dictature révolutionnaire du peuple, et si cette dictature avait voulu

se prolonger comme des partis extrêmes le lui commandaient, elle l'aurait pu sans doute, et la France, justement soulevée, n'aurait reconquis ses suprématies sur Paris que dans des flots de sang !

Voilà le tableau vrai, exact et non assombri de la situation de ce peuple et de vous et de nous il y a vingt-six mois !

Et maintenant, voyez par quels degrés, d'abord escarpés et difficiles, puis faciles et insensibles, cette nation que vous accusez de s'abandonner elle-même est remontée au point d'où vous voulez la précipiter dans l'inconnu, sous prétexte qu'elle ne remonte pas assez vite. Elle remonte... — A quoi ? à la monarchie? Non : mais à l'ordre républicain, à la démocratie gouvernementale et organisée.

En une nuit, celle du 24 au 25 février, nuit dont vous ne connaissez ni les ténèbres, ni les convulsions, ni les périls, elle se donne un gouvernement! illégal, révolutionnaire, convulsif, sans droit, sans

unité, pitoyable, exécrable, accusable, si vous voulez ! tout ce que vous voudrez ! J'en étais, je dois le livrer à vos injures ; il s'y attendait en vous couvrant de son corps contre l'anarchie. C'est parce qu'il s'y attendait, c'est parce qu'il s'y dévouait sciemment, qu'il y aura peut-être quelque retour de justice pour lui dans l'histoire. Le temps n'emprunte la voix de personne pour juger; il juge sur des services, et non sur des injures. Mais enfin, ce gouvernement avait ce mérite au moins d'être un gouvernement. Un gouvernement , quel qu'il soit, est toujours un immense avantage sur l'anarchie.

Voyez ce peuple si calme, si discipliné, voler audevant de l'obéissance.

Il fraternise avec l'armée, écartée un moment de la capitale par prudence et par respect pour elle, quoi qu'on en ait dit.

L'indiscipline et la dissolution de cette armée sont prévenues. Le gouvernement la recrute au lieu de la licencier ; il sent que l'Assemblée souveraine en aura bientôt besoin pour la France.

La garde mobile, destinée à la répression soudaine des insurrections populaires, est formée en quatre

heures des éléments mêmes qui pouvaient agiter le plus Paris. Son sang, trop peu apprécié, a écrit aux journées de juin ses services à la société et le salut de la capitale sur les pavés de toutes vos rues.

L'échafaud révolutionnaire est aboli aux applaudissements d'une révolution sans obstacle.

Pas un citoyen, en trois mois, n'est proscrit ou jeté dans les prisons pour cause d'opinion.

Les relations pacifiques sont rétablies avec dignité entre l'Europe et nous. La guerre de coalition devient impossible. Or, la guerre de coalition, c'est la tyrannie révolutionnaire au centre, les emprunts forcés et les tribunaux de sang à Paris. La paix maintenue écarte tous ces dangers extrêmes de l'intérieur.

La représentation légale et universelle est évoquée en trois mois du fond du pays, et vient s'emparer sans résistance de la souveraineté qui lui est due, et qui lui est préparée et restituée pour la dictature du peuple.

Cette représentation, qui offusque la démagogie des ateliers nationaux et de quelques clubs, triomphe deux fois, le 15 mai et le 23 juin, par la main

du peuple, de la garde mobile et de Tannée, des factions désespérées qui l'attaquent.

L'Assemblée constituante se donne quelques mois d'un gouvernement militaire et délibère en paix ^ une Constitution.

La Constitution est proclamée sans une résistance en France.

• Le gouvernement militaire se retire avec loyauté et remet le pouvoir à un pouvoir exécutif présidentiel nommé par le suffrage imposant du peuple.

Les lois s'élaborent, se votent, se corrigent, se font obéir. Les clubs, ce seul obstacle permanent à l'action d'un gouvernement régulier en France, disparaissent devant la loi.

L'armée, formée par le gouvernement provisoire du 24 février, se complète et se dévoue à l'ordre intérieur, premier besoin de la patrie et première gloire de ceux qui représentent la force publique.

Le président nomme et modifie ses ministres avec la liberté de mouvement du gouvernement le mieux affermi et le plus enraciné au pouvoir.

Le suffrage universel, une troisième fois interrogé, nomme une Assemblée législative où une immense majorité donne des gages' si surabondants à

l'ordre, que la révolution même en est un moment menacée.

La sagesse nationale modère cette majorité même et la force à se contenir patriotiquement et prudemment dans le cercle du salut commun : la Constitution. Les lois organiques se font. Les affaires reprennent leur cours.

Cette Constitution a des imperfections et des vices. Une faculté de révision permet d'attendre et de les corriger sans révolution !

Voilà où vous en étiez il y a deux ans et quelques mois ! Voilà où vous en êtes aujourd'hui. Voilà les assises successives d'ordre et de gouvernement que la France, armée du suffrage universel, a jetées en si peu de temps dans ses fondations vides, ou plutôt dans l'abîme d'une révolution !

Et vous vous plaignez ? Et vous vous défiez? Et vous ne savez rien attendre ? Et vous méconnaissez, ou vous feignez de méconnaître les degrés nombreux d'organisation sociale, politique, gouvernementale, que vous avez remontés du néant vers Tordre nouveau ? Et vous voulez compromettre par des impatiences irritées, folles ou criminelles, tout le terrain que la société a reconquis par la sagesse

Digitize

et par la raison du peuple, pour replonger votre société et votre pays dans les problèmes de l'inconnu et les tempêtes des contre-révolutions ?

En vérité, les masses que vous accusez tant, et dont les délires sont plus pardonnables parce qu'ils sont plus aveugles, ont plus d'instinct et plus de prudence que vous ! Elles souffrent comme tout souffre pendant une crise de révolution et de transformation complète ; mais elles ne demandent pas qu'on les rejette dans la fournaise des révolutions pour les soulager de leurs souffrances ; elles se résignent au temps, elles demandent des améliorations en avant, et non des catastrophes en arrière ; elles se disent : Laissons jouer péniblement, puis régulièrement, les ressorts encore neufs et embarrassés du gouvernement républicain ; ne brisons pas l'instrument de nos progrès nécessaires ; donnons de l'espace, du calme, de la liberté, des années à la République ; en lui demandant trop de progrès en un seul jour, nous mettrions en poussière l'instrument de la démocratie ! Eh bien ! dites-vous de même : Donnons du temps à la Constitution. En lui demandant trop d'ordre et trop de stabilité en un seul jour, nous briserions le seul instrument d'ordre que

les événements, et Dieu qui les mène, aient laissé dans cette période à la société.

Que la loi électorale, dont le principe seul, le suffrage universel, devait être inséré dans le corps de la Constitution, et dont les dispositions réglementaires devaient rester en dehors, soumises aux • corrections de l'expérience ; que la loi électorale, dis-je, soit susceptible d'excellentes et même indispensables modifications, c'est ce que je suis loin de nier. Personne, j'ose le dire, n'en a avant moi pressenti et énuméré les vices en ce qui touche surtout le scrutin de liste. Le jour où il fut discuté pour la première fois, je protestai contre ce mode en termes qui sont restés dans bien des mémoires ; je dis : a Ce n'est plus là le suffrage universel, éclairé, intelligent et consciencieux du peuple ; c'est le suffrage de la cabale au lieu du suffrage de la nation ; c'est l'élection des ténèbres, c'est l'élection de la guerre civile. La France ne le subira pas trois fois. »

Dans un écrit récent, et cité aujourd'hui par tous les journaux les plus implacables contre la République et contre moi, j'ai énuméré les principaux vices du suffrage, non pas universel, mais désordonné et confus, trop légèrement jeté dans la Constitution par T Assemblée constituante ; j ai indiqué les principales corrections qu'il y aurait à y apporter selon moi, comme garantie de sincérité, de lumière et d'ordre, à l'époque de la révision légale de la Constitution. J'ai posé ces principes que je rappelle ici au peuple.

Le droit d'être représenté est, sous une démocratie, le titre de tout citoyen.

La République ne reconnaît pas de castes privilégiées ou de castes subordonnées ; le droit de suffrage doit donc y être universel.

Mais la société ne jette pas les droits à croix ou pile. Elle en règle la jouissance ou l'exercice. Elle demande des garanties à tout citoyen qui se présente pour les exercer. -

LE CONSEILLER DU PEUPLE. loi

Sous la monarchie, ces garanties sont matérielles. La société demande comme signe de capacité électorale un cens, un impôt, une quotité de propriété possédée par l'électeur. Le droit d'homme y est subordonné au droit et au titre de propriétaire, de contribuable.

Sous la République, la société demande des garanties aussi; mais ces garanties sont toutes morales ou intellectuelles. La société n'exige aucun cens, aucune propriété, aucun impôt; mais elle exige et elle a le droit d'exiger des conditions d'âge, comme vingt-un ans ou vingt-cinq ans ; des conditions d'intelligence, comme de savoir lire et écrire ; des conditions de bonne vie et mœurs, comme de n'avoir été flétri par aucune privation juridique de vos droits civils ; des conditions de nationalité, de résidence et de domicile, comme garantie de solidarité avec le groupe de nation, de département ou de commune, au sein desquels vous exercez votre acte de souveraineté.

J'ai examiné d'avance dans ces écrits, et j'ai engagé les esprits qui veulent bien s'entretenir de ces sujets avec le mien, à examiner la nature de garantie qu'il sera bon plus tard d'exiger du suffrage uni-

Digitize

versel sous la République, pour régulariser et perfectionner constitutionnellement ce grand droit qui les contient tous.

J'ai posé, j'ai essayé même de résoudre les questions. Je ne me suis prononcé énergiquement que contre le mode trompeur et corrupteur du scrutin de liste par département. J'ai fait prévaloir autant qu'il était en moi le mode sincère, lumineux et consciencieux de la nomination d'un représentant par circonscription électorale de quarante-cinq mille ou de cinquante mille âmes. J'ai montré que la vérité et la responsabilité étaient là. L'électeur connaît le candidat ; le représentant est responsable devant l'électeur. L'esprit local est satisfait dans son exigence juste et raisonnable. L'esprit politique a assez d'espace pour n'être pas absorbé par l'esprit local. J'ai recommandé ce mode, qui a toujours été le mien, aux méditations du peuple et de ses représentants. Je crois profondément que ce mode et ces garanties résolvent le problème du suffrage universel, et le rendent aussi conservateur et mille fois plus puissant que l'élection restreinte par des conditions de cens à un petit nombre d'électeurs privilégiés, corruptibles et enviés.

Mais j'ai dit textuellement, dans cet écrit comme à la tribune : Ces améliorations à votre système électoral doivent être méditées deux ans, et faites constitutionnellement et non révolutionnai rement. Je respecte, de la Constitution, jusqu'à ses défauts, tant qu'il n'est pas permis de les extirper sans porter atteinte à la Constitution elle-même. Le mal de toucher à la Constitution est mille fois pire que le mal de supporter quelques années de plus les inconvénients d'une mauvaise réglementation du suffrage électoral. Subir la mauvaise réglementation du suffrage électoral, c'est un atermoiement; mais toucher révolutionnairement à la Constitution, c'est une révolution ! Nous sommes à peine sortis d'une révolution, et nous nous précipitons dans une série de nouvelles révolutions! Dieu et le peuple nous ont ramenés au bord. Ce bord est escarpé et raboteux encore, mais enfin il est solide, il est un rivage, il est un asile, il est un contfhent nouveau où la société, sauvée d'un naufrage, peut s'asseoir, défricher, construire, se régulariser démocratiquement et vivre; nous quitterions ce bord atteint si miraculeusement et avec tant de peine et d'effort, pour nous rejeter de nouveau dans les flots d'une mer sans

Digitize

fond ? Que des insensés le fassent, s'ils l'osent ! Quant à moi, je retiendrai de toutes mes forces l'Assemblée, la nation, la société sur le sol précaire mais perfectible et consolidable de la Constitution républicaine !

Et je dirai aux imprudents qui, après avoir amené, sans le voir, la monarchie à la révolution du 24 février, dont ils m'accusent, voudraient encore amener la République à une nouvelle catastrophe : Vous avez une patrie, des familles, des femmes, des enfants, des propriétés, des foyers, des commerces, des industries, des professions comme nous ; vous voulez, comme nous, nous garantir toutes ces choses saintes contre les invasiÔns des barbares du dehors et du dedans, dont vous vous effrayez au delà même du danger réel et du nombre bien exagéré de ces barbares de la civilisation; vous voulez pouvoir vous défendre et défendre cette société dans ce qu'elle a d'immuable et d'incontestable contre ces agres-

LE CONSEILLER DU PEUPLE. Ili5

sions stupides ou violentes dont les échos précurseurs ont retenti ici ou là dans quelques feuilles ou dans quelques rassemblements démagogiques; vous voulez que la société, le gouvernement, le peuple et vous, soient debout et armés un certain temps pour faire face avec énergie, avec toutes leurs forces morales et matérielles, à ces assauts des forces destructives de la famille et de la société civilisée? Eh bien, sur quoi la société, le gouvernement, le peuple et vous, peuvent-ils être debout et armés de la force légale, morale, matérielle, nécessaire aux grandes et victorieuses répressions? Sur un droit évident, n'est-ce pas ? Un droit, c'est la base de toute force! Or, quel est votre droit aujourd'hui ? Un seul : la Constitution ! Le droit préexistant et divin des monarchies héréditaires, tombé du ciel et brisé en poussière depuis un siècle, est détruit dans le préjugé des peuples qui l'adoraient autrefois; le droit des gouvernements, qui existe toujours, s'est déplacé : il était en haut, il est en bas ; il est dans la volonté consultée et exprimée du peuple entier. C'est là que nous l'avons retrouvé aussi rationnel, aussi puissant, aussi incontestable que l'autre. Ce droit a parlé! Il a nommé, à l'unanimité,

une assemblée constituante chargée par lui de lui refaire, en son nom, une nouvelle base de gouvernement à la place de son ancienne base écroulée. Cette représentation, la première d'un peuple entier, la plus investie de sa confiance, de son mandat, de sa force, a ébauché une Constitution et Ta mise en mouvement par la main de ce peuple. Cette Constitution contient, mal à propos sans doute, mais enfin contient dans son texte une loi électorale dont la réglementation, sous la forme de scrutin de liste, est la duperie du peuple et le triomphe certain des cabales. Cette loi a un besoin évident d'être révisée ; tous les partis honnêtes sont d'accord pour que l'élection soit honnête et sincère ; mais si vous, parti conservateur, ou même parti hostile à la République, vous sapez vous-même sous vos pieds et sous les pieds du peuple cette Constitution, ce contrat social qui est votre seul titre comme représentants oucomme président, comme gouvernement, comme ministres, comme commandants de la force armée, que répondrez-vous à ce peuple entier quand il vous demandera qui vous êtes ?

Lui répondrez-vous : Nous sommes les plus nombreux dans une chambre? Nous sommes les plus

audacieux aujourd'hui parce que nous commandons à quatre cent mille baïonnettes? Nous sommes les plus forts? Nous sommes un 18 fructidor monarchique? nous sommes une conjuration heureuse? Nous sommes un coup d'État ? Nous sommes une révolution ?

Mais ce peuple vous répliquera à son tour : « Ah ! vous êtes une révolution; eh bien! nous aussi alors nous sommes, nous avons été une révolution ! Nous ferons encore une, deux, trois, quatre révolutions! et nous verrons qui s'userale plus tôt d'une commission, d'une majorité ou d'un peuple! Nous avions abdiqué tout droit insurrectionnel entre les mains de la Constitution, nous nous étions désarmés à jamais nous-mêmes de tout droit révolutionnaire! Vous nous rendez ce droit fatal en déchirant le pacte commun! Il n'y a plus d'autre droit que celui du plus fort! Le plus fort aujourd'hui, c'est vous; et v ous êtes forts, de quoi ? Des armes constitutionnelles, de l'Assemblée, de la majorité, de la présidence, de l'administration, de l'armée que nous vous avons confiées nous-mêmes sur la foi de la Constitution. C'est vrai ; usez, abusez de votre force aujourd'hui,

nous userons et nous abuserons de la nôtre demain!» m. 8

Quelle situation vous faites-vous devant ce peuple qui se croirait le prétendu droit de vous parler ainsi ? Vous êtes une majorité nationale, vous seriez une conspiration victorieuse et un parti odieux et méprisé!

Que la Providence de la société vous préserve de pareilles pensées !

Mais, dites-vous : « Qu'est-ce que la République elle-même? et qu'étiez- vous, vous, dictateurs du gouvernement provisoire sortis d'une émeute, et sans autre droit que celui d'avoir marché à l'Hôtel-de- Ville après la chute d'un trône et la dispersion d'une chambre, et d'avoir dit au peuple : Nous prenons le gouvernement de l'interrègne? Où était votre droit ? »

Je réponds : C'est vrai, nous n'en avions aucun, si ce n'est celui de l'anéantissement soudain de toute constitution, de toute autorité préexistante, et de la nécessité d'un gouvernement quelconque pour régulariser vite une révolution inattendue, et pour éteindre l'incendie d'une guerre civile ; nous n'avions d'autre droit que celui du premier venu courageux qui entend des cris, qui voit du feu, qui aperçoit la flamme sortir d'un édifice, et qui brise la

porte pour voler au secours ; nous n'avons jamais prétendu avoir d'autres droits, nous n'en affectons aucun, nous reconnaissons que tous les jours, à toute minute, chacun des trente-six millions d'habitants dont la République se compose pouvait nous dire : « A quel titre gouvernez-vous ? » Nous avons répondu vingt fois : « A aucun titre. Notre gouvernement est une usurpation sur l'anarchie ; quiconque ne nous obéit pas volontairement est en droit de nous désobéir, et si nous ne rendions pas le pouvoir dictatorial dont le hasard nous a investis, le jour même où il ne sera plus nécessaire à la paix publique, nous serions des voleurs du peuple et d'indignes usurpateurs des droits de la nation. »

Nous avons reconnu plus; et quant à moi, je le reconnais tous les jours encore, comme je l'ai dit au peuple le 24 février en entrant à l'Hôtel-de- Ville : je reconnais que la nation représentée aujourd'hui par son pouvoir légal que nous lui avons préparé, retrouvé et restitué, a tous les jours le droit de nous* citer à sa barre, de nous demander pourquoi, à quel titre, de quel droit nous l'avons gouverné pendant une dictature illégale de trois mois; pourquoi, de quel titre, de quel droit nous

l'avons préservé d'une pire anarchie, reconstitué en peuple, et convoqué un vaste comice électoral pour retrouver et recomposer son pouvoir souverain; oui, je reconnais que la nation a le droit de m'intcrroger, de me juger, de me condamner, de me châtier pour ce crime de l'avoir gouvernée et peut-être servie sans son aveu ! Je m'y suis toujours attendu, et, si elle le fait, je pourrai parfaitement me justifier devant Dieu, mais non pas devant elle; je baisserai la tête, je dirai dans ma conscience : « J'ai bienfait de servir ce peuple sans en avoir le droit, mais ce peuple fait légalement bien aussi de me punir pour l'avoir gouverné sans titre. »

Mais voyez cependant la différence entre le gouvernement provisoire gouvernant révolutionnairement, et l'Assemblée législative attentant à la Constitution pour gouverner par coup d'État. Cette différence est dans un seul mot : le gouvernement . provisoire n'a surgi qu'en l'absence de toute consti-

LE CONSEILLER DU PEUPLE. ioi

tution existante écroulée le matin dans une révolution ; l'Assemblée législative existe en vertu et par une constitution dont elle émane. Le gouvernement actuel n'est qu'un acte personnifié de la Constitution existante! L'un était une fatal ité, l'autre serait un attentat.

Et si on me dit : « Mais le gouvernement provisoire avait fait lui-même sa fatalité, la révolution d'où il sortait ; » je réponds par un serment, la main levée devant Dieu : — Non ; c'est un faux témoignage ! Il y avait sans doute à l'Hôtel-de-Ville des révolutionnaires de parti pris, sortant des vieilles conspirations et de l'insurrection ; mais il n'y avait, en masse, que des citoyens aussi innocents, aussi affligés que vous de la révolution de la veille !

Il n'y a donc aucune similitude entre l'autorité dictatoriale assumée, à défaut d'autre autorité, par le gouvernement provisoire et le coup d'État contre la Constitution, qui serait accompli par un gouvernement, par une majorité et par une assemblée constitutionnelle, investis du pouvoir en vertu d'une constitution nationale. L'un servait sans mandat, l'autre conspirerait sans conscience et trahirait sans excuse; l'un ramassait le pouvoir tombé pour le

rendre, l'autre déroberait le pouvoir confié ^pour en faire un larcin personnel.

« Mais, disent encore les impatients, la nécessité est le droit suprême ; vous l'alléguez vous-même en faveur de la dictature de février : une assemblée législative, une majorité, un gouvernement et une armée n'ont-ils pas le droit que sept ou huit hommes se sont arrogé le 24 février? » — Oui, sans doute, et mille fois plus; mais c'est à la condition que ce droit soit évident comme la nécessité elle-même, et que le danger soit tel qu'on ne puisse sauver son pays sans violer un jour la légalité. Le Salus populi suprema lex est la loi suprême, mais c'est la loi des jours suprêmes aussi. En êtes-vous là? Un gouvernement est-il renversé en débris sous vos pieds? Avez-vous à choisir entre une dictature et l'anarchie? Non.

Les gouvernements et les majorités qui ont voulu prendre cette loi du salut des peuples pour excuse ont toujours dit que la crise où ils se trouvaient était suprême, et leurs coups d'État ont toujours eu pour précurseurs les alarmistes. La recette est vieille comme la maladie. Toutes les fois qu'on a voulu persuader à un peuple de changer ses institutions, on a commencé par lui dire : Tes institutions sont perdues.

L'histoire est un curieux répertoire de ces pièces à tiroir jouées au peuple avec les mêmes mots et par les mêmes acteurs, quand on a préparé contre la Constitution, soit au profit des jacobins, soit au profit des royalistes, ces surprises qu'on appelle des journées ou des révisions, selon qu'elles s'accomplissent sur une place publique ou dans une commission d'inspecteurs de la salle de Clichy. La tactique que les journaux et les réunions emploient depuis trois mois dans la ligue contre-constitu-

Digiti

tionnelle dans leurs feuilles et dans leurs paroles, est exactement la même tactique que celle dont les journaux et les réunions monarchiques de la réaction se servirent contre le Directoire en 1796, tactique qui amena, à force de provocation et de folie, la mesure fatale et illégale aussi du 18 fructidor, r cette dernière proscription des royalistes.

Relisez les feuilles du temps comme je viens de le faire moi-môme; assistez, dans les Mémoires du temps, aux conciliabules de Clichy, vous croirez lire les journaux provocateurs de 18S0 et assister aux séances politiques des meneurs téméraires de telle ou telle réunion d'aujourd'hui. Ce sont les mêmes mots, les mêmes imprécations, les mêmes chimères de force, la même impatience d'en finir, les mêmes alarmes habilement semées dans le peuple pour le surexciter par le désespoir à se retourner contre son gouvernement républicain, les mêmes armées menaçantes de l'Europe montrées, grossies à l'horizon pour faire croire à la nation qu'elle va être dévorée par la coalition et par l'émigration, les mêmes caresses aux généraux, les mêmes séductions employées sur eux, les mêmes adulations au sabre, les mêmes complicitées liées

avec certains membres du gouvernement lui-même contre leurs collègues, les mêmes tentations de prolongation, d'importance et de pouvoir à Barras! la même recherche d'un Monk> cet idéal des traîtres, comme je l'ai nommé, offert pour émulation à Pichegru ou à Willot; la même élimination de tou s les ofliciers supérieurs républicains ou de tous 1 es administrateurs suspects de dévouement, quelque modéré qu'il fût, à la République ; enfin, le m ême système de dénigrement et de calomnies contre tous les hommes qui ne professaient pas haine et fureur contre la Révolution.

« Faites émigrer les capitaux, prenez le peuple par la stagnation des affaires, dites-lui qu'il n'y a de blé et de pain que sous la monarchie, contrefaites et dépréciez les assignats, déclamez contre Paris, poussez au marasme, dégoûtez le soldat, semez les soupçons entre les officiers, favorisez la désertion partout ailleurs que dans l'armée du Rhin dévouée à un général complice : » telles sont les instructions que les comités contre-révolutionnaires du dehors et du dedans transmettent littéralement au Monk français.

« Harassez le directoire, divisez-le en deux frac-

tions rivales, refusez-lui toutes les lois de finances, d'assistance, de travail pour le peuple, montrez par le fait en cachant le complot que toute réalisation de bien-être national est impossible à la liberté ! Ayez pour devise deux mots que vous répéterez sans cesse et que vous vous ferez renvoyer des princi-

paux centres de la France par tous les échos des cinquante-quatre journaux dévoués à votre ligue contre le pouvoir républicain. » Ces deux mots d'ordre les voici : // faut que cela finisse par Vépéeou par le canon; — il faut un gouvernement stable, avec le mot gouvernement héréditaire sous-entendu.

Ne croiriez-vous pas lire les feuilles et écouter les réunions d'hier ?

Que résulta-t-ilde ces impatiences et de ce reflux de contre-révolution? Vous le savez. Le gouvernement républicain modéré, le seul possible alors, comme il est le seul possible aujourd'hui, appuyé sur l'immense majorité du peuple en France,

LE CONSEILLER DU PEUPLE. îf>7

se lassa d'être ainsi provoqué, assailli, par une conspiration qui n'avait de force que dans la plume de ses journalistes et d'écho que dans les conciliabules . sur ses bancs aux Cinq-Cents et dans ses salons ; il se leva une nuit, répondit à une conspiration par une autre, élimina deux de ses membres liés avec ses ennemis, rédigea trois résolutions de gouvernement f Yune qui annulait un grand nombre d'élections, l'autre qui déportait près de cent représentants, la dernière qui proscrivait cinquante-quatre journalistes; il fit une proclamation au peuple, un appel à l'armée et aux généraux républicains en France et hors de France ; l'armée, républicaine par essence et par patriotisme, répondit par un cri unanime de secours à la république menacée; pas un général, pas un officier de 1792 n'hésita entre son drapeau et celui de la défection à la patrie. Le parti des impatients ne réussit qu'à donner un accès de colère à la République adoucie, des lois de fer au gouvernement républicain, des pontons, des décrets et des exils à ses téméraires provocateurs. Voilà le triste exemple donné au présent par le passé. Que Dieu prévienne à jamais le retour de pareilles représailles!

Page 1