‹ Le conseiller du peuple, journalChapitre 11 sur 40 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

LU AlBGTIONS du 88 âVMt.

Les cleclions de Paris viennent de donner un nouvel avcrlissenîcnt aux partis extrêmes , et un douloureux symplômc aux esprits modérés qui ne voient le salut que daos la concorde des cœurs et dans le rap[)rochenu'nt dos idées.

Nous ne nous dissimulons pas la significaliou de ce nouveau succès du parti socialiste : il ne veut pas dii'c Socialisfue^ il veut dire Jiépuhlique et Profjrès, 11 le dit sur un nom d'une large renommée littéraire sans doute, mais sur un programme comminatoire à beaucoup d'esprits. Sous ce rapport, nous nous en affligeons. Nous aurions désiré que les deux centres imposants du pays se réunissent sur le nom de M Dupont de VEure, nom rassurant à la fois pour la République et pour Tordre. C'était lii un nom de trêve et de paix entre les opinions et les patriolisnjes. Les partis extrêmes ne Pont pas voulu. Ils ont posé la question entre un bomme qui fait la guerre de plume à des principes sains et éternels que nous défendons , et un liomme qui a héroïquement combattu avec nous en 4848 contre la guerre des barricades pour le foyer et pour la vie de ses concitoyens. Nous n'avions pas à hésiter dans le choix.

Maintenant nous avons un droit de plus de répéter aux partis extrêmes qui ne cessent d'insulter et de menacer la République sans avoir la force de la remplacer : « C'est vous qui perdriez la société, si la société pouvait être perdue.

» Ces deux dernières élections sont votre ouvrage. N'en accusez que vous. Chacune des feuilles politiques que vous patronez a clé déchirée en morceaux pour faire des bulletins socialistes, en réponse à vos insultes et à vos menaces contre la République. Ce pays-ci n'aime pas les défis. Il les renvoie follement à ceux qui ont l'imprudence de les lui porter. Vous le défîcz de soutenir la Rcpubjique, seul gouvernement possible aujourd'hui pour le contenir; il vous repond par un excès de socialisme. Ce n'est pas son opinion : c'est sa vengeance. La Fraîice est opposition avant tout. Si le pouvoir était sincèrement républicain, l'opinion deviendrait modérée de langage et d'apparence. •>

Lisez le Napoïcan^ le Mcssafjrr de la Semaine^ l'Assemblée NationalP; le Courrier Français , la Lihcrtc , la Patrie, tous ces organes supposés de préméditations hostiles à la République, et demandez-vous quelle impression de pareilles feuilles doivent faire sur la partie innombrable du peuple attachée par raison , par nccessfté ou par passion h la démocratie. On a dit, sous la restauration, qjae les fusils de 1 850 étaient bourrés par des idées libérales | on

LB C02{SB1LLER DU PBUPLB*

peut dire avec vérité aujourd*hui que les votes socialistes de Paris ont été écrits par les journaux des factions contre-républicaines.

Nous ne nous troublons pas et nous engageons le peuple républicain et modéré h ne pas se troubler de ce résultat. Si jamais la République penche vers le sociatisntc, la même opinion se portera h droite cl rétablira Téqullibrc qui u^est que le conlrc-poids de la raison entre les deux extrémités.

TOUSSAINT LOUVEUTURE Pœme dramatique.

Par k. al. de LAUAaTiHB*

Une (êlc liltcrairc était annoncée, à la porte ?aint-Marlin, pour la soirée 'lu 0 avril. La Iragédie de Tonf^srdid-Louvcrlurc devait être jouée; et bien que le nom de ruulcurncfùt pas écrit sur les affiches, il rélait dans toulcs les pensées.

Jamais tra.^édie ne (rouva plus [)i'évenlions sur son passaj^e. Ues esj)rils n>émc les plus synipalhifiues à M. de Lamartine doutaient du succès. Ils se disaient av(»e une secrète mciiancc ; Le gcnic ne doit jamais lenlcr indéfiniment la fortune.

M. de Laujarline a voulu être lyrique, il l'a été; poète épique, il l'a été; historien, il Ta é!é; puhlieisle, il Ta été; orateur, il Ta été; homme d'Etat, il l'a été; journaliste, il l'a été : et la poslérilc, celte véiilahle patrie des renommées, il dira quelle place il a prise cuire tous les génies dans le lyrisme, dans le pcéme, dans l'histoire, daus le Journal, à la tribune, daus les conseils de son pays.

Pourquoi venir après tant de gloires accumuices sur une seule destinée humaine, affronter inulilement dans une salle de speclaele, à la lueur des quinquets, les chances d'une défaite, les passions de la politique transformées en sifflels, les erreurs d'un auditoire plus ou moins j»aresseux à Tadmiralion, les impatiences d'un parlerre, les colères d'une critique qui u'aime pas les accaparements de réputation?

Sans doute M. de Lamartine sera toujours poète; mais sa poésie jusqu'à présent chaste comme la i è\ crie, protonde comme Tinfini, marchait magnifiquement sur les sables dorés de rilalie ; elle laissait échapper h chaque pas les plus divins parfums de la [)eiisée.

Pourra-t-elle maintenant marcher sur les planches d'un théâtre sans trébucher et descendre des hauteurs de riuiini, à une action entre deux coulisses?

Nous en demandons pardon à M. de Lamartine : Tamitié se ])osait cette question avant le lever du rideau. Mais dès les premières scènes, la qucstionaété résolue 3 M. de Lamartine a prouvé,

LE CONSEILLER DU PEUPLE. iS5

une fois de plus, l'universalité du génie. La tragédie de ToussairU- Louveriure^ éminemment originale, a obtenu d'abord un succès d'attention, qui s'esl bientôt changé en succès d'admiration, à mesure que les esprits, dépaysés par la nouveauté de la conception dramatique, se sont laissés eDtraincr i'irrésislibie magnétisme du poète.

La tragédie de Toussaint- Louvcrture n'est pas la tragédie ordinaire, intriguée d'après certaines recettes, qui montre et cache sans cesse un événement dans une succession compliquée de péripéties pour amener le spectateur à moitié dans la confidence et à moitié dans l'ignorance des desseins de l'auteur, et cherche corilinuellcmcnt la solution toujours suspendue cl toujours reculée d'une énigme. Une pareille Ira -éilie ne s'adresse qu'à la plus grossière faculté de l'homme, à la curiosité.

La tragédie de M. de Lamartine, au contraire, est la tra;j;é(lic antique, simple de forme, religieuse d'iiiées, niais la tragédie antique, renouvelée, élargie à la proportion de notre nature. On n'y ▼oit pas seulement paraître quelques acteurs chargés de multiplier les émotions par la multiplicité des incidents. L'âme des moltitudcs palpite dans ce vaste pocme embaumé de fleurs de liane. Le chœur est une race. La scène est au bord de la mer Atlantique qui sépare deux continents. Le drame est le choc du nouveau et de l'ancien monde, du christianisme et de Tesclavagc res.^oscité par une singulière dérision à Tombre da crucifix. Dieu, rbonuinlté, PEvangilc, la cÎTÎUsation, rhistoire, tout est dans cet admirable sujet. M. de LamarUnea su 1^ voir et \*y montrer.

Toussaint^Louverlure était le héros de cette tragédie en qucl(|ue sorte épiq ue entre deux mondes poussés Pu n contre Taulre au milieu des mers, au soleil des tropiques, sur un théâtre nouveau, comme ce combat d'une partie de Thumanité contre Taotre |>artie. Tous* saint sera donc plus qu^un homme, il sera une race j il sera plus qu'une individualité, il sera une pereonnification. Mais sous la race, la personnification, rindividualllé, l'homme reparaîtront toujours.» car M. de Lamartine a trop la science du coeur humain, pour ignorer qu'un caractère purement abstrait ne pour» ralt vivement intéresser desspcclateura, c'est-à-dire des individus* Pour être émus, nous voulons retrouver notre nature des pcrson* nages.

C'est de ce double caractère de Toussaint, homme et race à la fois, que M« de Lamartine a tiré ce drame grandiose et pathétique de sa tragédie. Toussaint est le prophète armé choisi de Dieu pour émanciper sa race de rcsclavajte, et en même temps il est le père aimant qui a mis toute sa part de bonheur terrestre sur la tête de ses deux enfants; continuellement, il est oblige de lutter entre Dieu et son cœur, entre sa mission et son affection.

lâi LB C0NS£1LLBB DU PBCPLE.

C'est là la lutte surhumaine qui rélève à la dignité de personnage tragique du temps d'Eschyle. Le drame est mieux que dans des faits, il est dans les sentiments. II est dans les angoisses de cette âme providentielle et humaine qui se déchire en lambeaux, et ne sait si elle doit être à la providence, ou rester h Thumanitc. M. de Lamartine a fait fortement vibrer cette situation. Il en a tire des effets aussi beaux que les plus beaux effets des Shaspeare nous ne citerons que ce mot sublime de Toussaint à ses enfants : JencvoHS connais pas. Aucun spectateur ne Ta entendu sansfrémir.

Le caractère de Toussaint-Louverture est admirablement tracé. C'est bien là Tesclave de génie, marqué par l'esclavage, exalté par une grande idée, taciturne, rusé, bas, sublime, primitif surtout, raoilié lion, moitié renard, sauvage déguisé sous une couche de civilisation, bouillonnant de la sève africaine encore brûlante dans ses veines, agissant par bonds comme toute créature pétrie d'un plus jeune limon, direct, spontané, emj)orté dans ses passions, dans ses amours, aimant de toutes les fureurs d'un homme qui n'a pas même le droit d'aimer, courbé sous le poids des vieilles humiliations, aigri, implacable, ramené toujours par le souvenir de la servitude à la nccossilédc la dissimulation, et pourtant grand cœur, grande pensée, t;ar Dieu l'a touché, lui a inspiré un sublime sacrifice. Il est i'apôlre, l'épée au côté, d'une race austère. Toussaint devait donc être pieux, il devait être chrétien. C'est 15 ce qui fait sa grandeur, je dirai presque son martyre. Nous ne sau- / rions donc blâmer le personnage du moine que M. de Lamartine a introduit dans sa tragédie. Nous ne nous occupons pas de savoir aî ce personnage était indispensable à Tidée. Le tragique Grec ausait mis un ehœur à sa place pour faire parler i^me de la divinité. Le moine est on chœur déguisé sous oo eapoehon.

Toussaint-Louverture est le centre de la tragédie; toute faction pivoie autour de ce panyre nègre éprouvé et sublime, tantôt couvert de broderies, tantôt vôto de guenilles. Mais à ebté de ectte figure béroique, de cet Ulysse d*une Odysée sur les mornes de Saint-Domingue. M. de Lamartine a placé ie graeieux épisode d*Adrienne, douce fleur d^amour Jetée dans ce drame des yengeanccs dlfines contre Tesclavage. Noos ne youlons effèuîller, par au* eune citation, par aucune analyse, la poésie ravissante de cette création. Jamais la nature éblouissante des tropiques n*a brûlé en plus beaux vers de tous les feux de son soleil.

Car on a convoqué dans cette tragédie toutes les puissances de rémotion, les foules, les danses, les chants de liberté, de travail, les fleurs, les moissons, les armées, les redoutes, les canons, les uniformes, les jeunes filles, les vagues, les forêts, pour saisir à In fob le spedateur par nmagination, par la musique, par le cœury

LB COnSIlLLia ou FBUPLB

par les sens, par toutes les fibres de la sensibilité. On a réussi. A la clmte du rideau, d^unanimes acciamalions ont salué le succès de Toussaint- Louvertnre.

Il y a quelques milliers d'années, Sophocle, tombé dans Tingratitude et accusé de folie, lira de son manteau, la tragédie d'OEdipe, el la lut devant les Athéniens^ les AtLéniens comprireut la leçon et couronnèrent Sophocle.

Page 1