‹ Le conseiller du peuple ou Réflexions adressées aux Canadiens-français [microforme]Chapitre 30 sur 39 · LE PEUPLE ET SON AVENIR · texte numérisé non relu

LE PEUPLE ET SON AVENIR

Traits de ressemblance entre les différentes phases de la vie de l’homme et les périodes correspondantes de la vie des peuples.—Etats des vieilles sociétés euro: péennes, comparé à l’état de la société en Canada. —AÀ quelle période de notre existence nous sommes rendus.— Vers quel but nous marchons, et par quelles voies nous y arriverons.—Quatre plaies rongent le corps social, le luxe, l'ivrognerie, l’usure, l’exclusion de l’élément religieux dans la politique. —Ou ces maux peuvent nous Conduire.

La vie des peuples, comme celle des individus, passe par des phases diverses ; et c'est un fait digne de remarque que Îes différentes phases de la vie des >2uples ont des traits de ressemblance frappants avec les m°mes périodes de la vie de l'homme. L'homme passe successivement de l’état d'enfance à celui de l'adolescence, de l’âge mür et de la vieillesse. Nous allons développer ici les traits caractérisques de chacune de ces périodes,

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L'enfant se distingue par sa simplicité, sa candeur, son innocence. Il a la conscience de sa faiblesse, et contre les dangers qui la menacent, il cherche un refuge auprès des auteurs de ses jours. Il subit volontiers leur autorité qu'il regarde comme une protection. Il reçoit avec docilité leurs avis et l’enseignement religieux qu'on lui donne.

Le premier sentiment qui se manifeste dans l'adolescence, dans le jeune homme au sortir de l'enfance, c'est l'amour de l’indépendance, le désir de se voir émancipé de toute autorité. A cette impatience de jouir entièrement de sa hberté se joint un amour effréné des plaisirs. C'est le temps où l’on voit se développer dans l’homme le germe de toutes les passions mauvaises, c’est le moment décisif pour son avenir ; tout dépend de la direction qu'il va prendre en entrant dans l’âge mûr ; car cette direction, 1l la suit presque immanquablement jusqu'à la fin de sa carrière.

Ayant atteint la troisième période de son existence, entrant dans l’âge mur, l’homme dont l'éducation première a été soignée, et qui est fidèle aux bons principes dont son intelligence a été nourrie, prend des habitudes graves, qui assurent son bonheur pour Le reste de ses jours. Si, au contraire, son éducation a été négli.

gée, ou bien s’il foule aux pieds les leçons de morale qu'il a reçues, il entre dans une voie orageuse et funeste. Il abjure quelque fois tout principe religieux; sa vie s'écoule au milieu de la tempête des passions, et il se foige à lui-même des chaines qu’il devra trainer misérablement le reste de ses jours. Après quelques vains efforts pour les déposer, il sent qu’elles se sont multipliées au point qu'il ne ae à peut-être jamais les briser.

Arrive la vieillesse; pour celui dont la vie s'est passée au milieu de ce tourbillon de crimes, il tombe de découragement. L'âge lui ayant ravi toute son énergie, il offre le spectacle le plus hideux et le plus pitoyable qu'il soit donné à l’homme de contempler, celui d’un être raisonnable, qui a abjuré ses nobles titres au respect de ses semblables, et qui, tombé dans l’abrutissement, traine misérablement ses derniers jours, pour s’éteindre dans la honte et l'ignominie.

Faisons maintenant le rapprochement, entre ces traits caractéristiques de la vie de l’homme, et ceux qui marquent les différentes périodes de la vie des peuples.

Les peuples à l’état d'enfance se distinguent par une grande simplicité de mœurs, loin de supporter avec peine le joug de l'autorité, ils la

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regardent comme une protection; ils se soumettent aux lois avec docilité. Les membres des sociétés naissantes sont unis entre eux; ils sentent le besoin qu'ils ont de se recourir mutuellement ; ils reçoivent avec joie l’enseignement religieux comme ils accueillent tout ce qui est propre à améliorer leur condition.

Dès qu'une société est sortie de l’état d'enfance, elle prend une physionomie toute différente. On remarque en elle la fougue de la jeunesse, une espèce d'impatience de jouir d’une indépendance sans limites, des allures qui dénotent les illusions auxquelles elle est sujette, la haute idée qu'elle a conçue de ses propres forces. Elle semble regarder avec pitié les années de son enfance et vous dire: “ Telle doctrine qui pouvait me convenir autrefois, aujourd’hui est hors de mise.” En un mot c’est le jeune homme dans le délire des passions. Il sent au dedans de lui-même le germe de grandes choses, mais il a besoin d’un guide, pour le mettre en garde contre toutes lesillusions de son âge. C’est pour une nation l’époque critique; elle entre dans l'âge m&r et peut en un instant compromettre son avenir.

Si elle a été nourrie de principes sains, si elle est fidèle à marcher dans la voie de ces principes, pour elle s'ouvre une ère de grandeur

sote et de bien être social qui lui assure une belle ibres existence.

; ils Maïs si elle est imbue de mauvais principes, mu- subversifs de l’ordre social, si elle foule aux gne- | pieds les sages enseignements qui lui furent at ce donnés aux jours de sa jeunesse, cette période de son existence sera orageuse, et lui préparera d'en- une fin ignominieuse et prématurée. Egarée diffé- par les mauvaises doctrines, séduite par les le la utopies que lui prèchent des ennemis déguisés, jouir méprisant les lois dont l'observance assure aux ures peuples la force, la vigueur et une longue exisest tence, on voit cette nation, loin d'avancer dans ses ‘8. la voie d2 la prospérité et du progrès, déchoir pitié tous les jours. La corruption l'atteint jusqu'au l'elle cœur, l’insubordination de ses membres, les , ae convulsions sociales, les soulevements popu: c'est | laires, attirent sur elle le règne du despotisme . ‘ll rendu nécessaire, à cause de l’état de démorali- l rran- | sation dans lequel elleest tombée Le peuple ne pour | sachant plus faire respecter ses droits, abjurant is de sa force morale par les écarts auxquels 1l se criti- livre, se voit réprimé par la force physique. n un Alors les guerres civiles ensanglantent le pays ;

| vains efforts! L'abus que ce peuple a fait de sa liberté l’a rendu indigne de jouir de ses bienfaits. Au lieu de cette noble liberté qui devait être son partage, 1l se voit asser vi, l'autorité ne

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peut le tenir dans le devoir qu'en fesant peser sur lui un joug de fer. Ce peuple a fourni sa carrière, 11 tombe de décrépitude ; les faux principes l'ont fat vieillir avant le temps et l'ont perdu.

Après de vains efforts pour sortir de l’ornière où il est tombé, le découragement s'empare de lui; il perd le sentiment de sa dignité, il ne sent plus le poids de ses chaines. Ses maîtres se partagent ses dépouilles, et bientôt cette société offre le spectacle de deux classes entre lesquelles 1l y a un mur de séparation infranchissable, les riches qui regorgent de bien, et les pauvres qui n'ont que la misère et la souffrance pour partage.

C'est là l’état de la plupart des vieilles sociétés européennes. Îci nous ne connaissons pas cet état de chose, nous n'avons pas d’aristocratie, point de classes privilégiées, point de classes qui possèdent à peu près exclusivement le sol; mais d’un autre côté nous ne connaissons pas ce que c’est que le paupérisme. Tous ceux qui ont des bras et de l'énergie peuvent se donner les choses nécessaires à la vie, se faire un chez soi. Iln’y a qu’un nombre très restreint de Canadiens qui ne possèdent pas une petite partie du sol, qui n'ait pas une propriété foncière.

Comme on apprécie bien le bonheur d'habiter

ce pays, de vivre au sein de notre société, qui a encore toute la vigueur de la jeunesse, imbue de si bons principes, où l’on ne voit pas une barrière infranchissable entrelesrangsdifférents de la société, où tout le monde jouit d’une aisance respectable, comme on apprécie bien ce bonheur, dis-je, quand d’un autre côté on considère le triste spectacle que présentent les vieilles sociétés d'Europe, gangrenées par les mauvaises doctrines, dévorées par la cupidité !

Le philosophisme, avec ses arrogantes prétentions, étouffant la voix de la religion, détruisant son influence sur les cœurs, a réussi à faire retrograder ces sociétés de la manière la plus humihiante et la plus funeste pour l’humanité. Oui, or frémit d'horreur en lisant que les Romains, pour n'être pas importunés dansleurs réjouissances par les cris de détresses des faméliques, les faisaient noyer. Eh bien! aujourd'hui, dans certaines sociétés qui nous vantent orgueilleusement leur civilisation, on fait au pauvre un crime de sa misère, on lui refuse la liberté de mendier son pain ; après l'avoir cruellement dépouillé de ses biens, on ne veut pas avoir sous les yeux le spectacle de sa pauvreté, on l’enferme dans un lieu où, sous prétexte de lui donner sa subsistance, on le laisse souvent mourir de faim.

Tel est l’état de la plupart de ces vieilles sociétés ; nous n’entreprenons pas ici d’assigner la cause qui a amené de si tristes résultats; nous nous contentons de constater le fait et nous nous demandons: Un scrt aussi funeste est-il réservé à notre société? Nous sortons de l'enfance, le combat se livre entre les bons et les mauvais principes—les bons principes qui assurent à un peuple une longues existence de paix et de prospérité, les mauvais qui le livrent à l’anarchie:et en font la victime du plus cruel despotisme. C’est pour nous, Canadiens, le moment critique, ie moment solennel où nous décidons de notre avenir.

De l’aveu de tous, nous sommes le peuple le plus heureux du monde; ceux que nous appelons pauvres parmi nous, seraient bourgeois dans bien d’autres sociétés que nous nous abstiendrons de nommer. Verrons-nous s'enfuir cet heureux état de choses, verrons-nous disparaître cette belle égalité qui unit tous les membres de notre société, qui donne accès au pauvre dans la maison du riche? Verrons-nous le sol envahi par une classe aristocrate, tandis que le peuple gémira dans les étreintes de la misère et de la pauvreté ? Nous ne le souhaitons pas, cependant, nous le disons à regret, le peuple Canadien-français prend une mauvaise direc-

tion, qui pourrait bien le faire arriver au terme malheureux que nous venons de décrire, Il fera peut être un long détour, mais qu’importe ; si la voie qu'il suit peut l'y faire arriver, il doit être sur ses gardes,

S1 je signale plus particulièrement le malheur pour un peuple que la propriété et la richesse soient entre les mains d'un nombre limité, et que le reste du peuple soit misérablement pauvre, ce n'est pas que Je regarde ce malheur comme le plus grave résultat des mauvaises doctrines et des révolutions, mais c'est parceque Je sais que c'est celui auquel vous êtes le plus sensibles. Or, je dis que quatre plaies, chez nous, menacent le corps social, qu'elles ont déjà exercé sur lui certains ravages, et qu'elles pourraient amener le résultat déplorable que nous avons sisnalé. Ces quatre plaies sont, le luxe, l’ivrognerie, la cupidité et l’exclusion de l'élément religieux dans la vie politique.

1°. Le luxe. Le luxe a incontestablement envahi tous les rangs de la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres, il y a chez tous extravagance. 1l n'y a pasd'étrangers qui ne tombent des nues en voyant le luxe des classes inférieures surtout, la même chose dev'ait les frapper chez les classes plus'élevées s'ils considéraient qu'il n'y a pas, ou presque pas, de

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grandes fortunes dans le pays. Et cependant, il u’est pas rare de voir des familles qui ont simplement de l’aisance, déployer dans leur toilette et dans leurs équipages, une somptuosité dignes des grandes fortunes Européennes.

Mais c’est particulièrement chez la classe des cultivateurs que le luxe cause des ravages déplorables; c’est là surtout qu'il est frappant, et qu'il excite l’étonnement de l'étranger ; car nulle part en Er. .ope on ne voit les cultivateurs étaler un luxe d’habits et de voitures comme au Canada. En les voyant, on les prendrait pour la classe bourgeoise la plus aisée de l'Europe. Les familles qui ont quelquerevenu, l’absorbent tout entier par des dépenses exagérées ; le cultivateur ne peut retirer de sa terre assez pour subvenir aux folles exigences de ses enfants et de sa maison ; la fille de service dépense tout son salaire en objets de toilette ; le jeune homme qui s'éloigne de sa famille pendant l'hiver pour aller travailler dans les chantiers, au lieu de ménager ce qu'il a gagné au prix de tant de sueurs pour se procurer une propriété, le dépense en habits et en voitures pendant l'été. En un mot, il faut le dire avec franchise, il y en a peu, parmi les Canadiens, qui puissent se laver entièrement de cette faute, tous sont plus ou moins coupables.

La raison en est évidente, le luxe est à l’ordre du jour, justifié par l'opinion publique ; il faut marcher avec les autres au risque de se singulariser. Bien des individus déplorent ces excès, sont obligés de s'imposer des privations sous d’autres rapports pour paraître aussi bien que leurs voisins de même condition qu'eux, et pourraient vivre avec beaucoup pius de comfort en ne faisant point ces vaines dépenses: ‘“ mais, vous diront.ils, que voulez-vous, nous serons signalés à l'opinion publique si nous tentons de nous montrer plus unis; nos enfants seront moins considérés,” et c'est ainsi qu'un pauvre homme est entrainé, comme malgré lui, dans des dépenses qui compromettent son avenir et celui de sa famille.

Pour reémdier à ce désordre, qui peut avoir des suites si funestes, il faudrait une :cente parfaite parmi les Canadiens, et au besoin former des associations de personnes qui s’engageassent à diminuer leurs dépenses, à vivre comme vivaient nos pères, à ne pas rougir de s'habiller avec l’étofle fabriquée dans le pays, au lieu d'aller s’endetter chez les marchands pour s'acheter un habit qui sied si mal à un cultivateur. À propos, nous avons vu avec plaisir, dans un journal, qu'à Québec, un certain nombre de citoyens se font un honneur de porter l’étoffe du pays.

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2° L'ivrognerie, Un sentiment pénible s'empare de notre âme en abordant ce sujet. Nous nous reportons par la pensée vers ces années dernières, au temps où l’ivrognerie, ce fléau de notre société, était disparu ? Hélas! ces beaux jours n'ont duré que trop peu de temps. Quel abime de dépenses fut comblé par la cessation de ce désordre, que de comfort fut apporté dans | les familles, avec quel bonheur nous entendions a dire à des petits enfants : “ Maintenant que | notre père ne boit plus, nous avons des vivres en abondance et de bons vivres.” Mais le règne de la sobriété, qui rendait à tant de familles le bonheur, qui sèchait tant de larmes, que réhabilitait dans son honneur le peuple Canadien, et sans lequel il n’y a pas de salut pour la nation, n’a fait que paraître; il n’a pas eu le temps de produire tout le bien qu’on en pouvait attendre ; le terrible fléau a reparu pour causer des ravages plus affreux que jamais.

Et disons-le en passant, l'ivrognerie d’aujourd'hui a un caractère plus alarmant que l'ivrognerie que nous déplorions avant le règne de la tempérance. Auirefois il n’y avait guères que les hommes qui y fussent adonnés ; peu de / jeunes gens s’y livraient ; aujourd’hui, non seulement les jeunes gens, mais les enfants même donuent tête baissée dans ce vice détestable,

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On a tant parlé sur cette question que nous nous bornerons ici à en dire très peu de chose. Il serait difficile, ou plutôt impossible, de constater tout le mal qu'a fait au peuple Canadien l'excès dans l’usage de la boisson. Nous ne parlons pas du mal dans l’ordre moral, il est incalculable ; mais au point de vue de ses intérêts matériels et pécuniaires. «

Il y a cela de remarquable que le caractère Canadie”, naturellement jovial, sacrifie ses intérêts les plus chers dans le plaisir. Nous voyons, sans doute, au milieu de nous d’autres peuples faire des excè3, dans l'usage de la boisson, plus odieux peut-être que ceux que nous déplorons ici chez les Canadiens, mais ce n’est jamais avec autant de préjudice pour leurs intérêts temporels. Pour les Canadiens-Français ivrognes, on dirait qu'il y a une fatalité parliculière ; dans leurs excés, ils sacrifient tout ; il feut qu'ils deviennent pauvres, réduits à la mendicité.

Combien de fois n’en avez-vous pas vus au temps de la moisson, quand leur présence était

strictement requise dans le champ, quitter l’ouvrage—les enfants suivent l'exemple du père —se rendre à l'auberge, y passer presque des journées entières? Qu'arrive-t-1l? le temps de la moisson est avancé, réclamerait un travail

prompt et assidu ; la pluie survient inattendue, continué deux'ou trois jours et voilà pour cette famille une perte de cent ou deux cents piastres.

Quel est celui d’entre nous qui ne pourrait nommer un certain nombre de Canadiens réduits à la misère, dont les terres sont passées entre les mains d'étrangers, par suite de leur malheureuse passion pour livrognerie ? Tous les jours nous avons sous les yeux de ces tristes exemples ; le luxe et l’ivrognerie amènent ce funeste résultat.

Voici l'histoire d’un nombre malheureusemen: trop grand de nos compatriotes: Un homme acqu'ert une belle terre; avec des habitudes d'ordre, d'économie et un travail qui, sans étre excessif est assidu, 1l peut l’acquiter auprès de celui de qui il l’a achetée, et transmettre un bel héritage à ses enfants. Mais il est adonné à l’ivrognerie ; tous les ans il consume en liqueur ce qui pourrait faire son paiement de terre. Puis l’ivrognerie amène la paresse; au lieu d'entretenir la ferme, de l’améliorer, une partie du temps se passe à l’auberge ou à féter avec ses amis. La terre qui dans les commencements rendait avec abondance s’épuise, la récolte est maintenant loin de suffire aux dépeuses, et cependant la famille ne diminue en

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