‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 104 sur 115 · LIVRAISON. — LITTÉRATURE ESPAGNOLE · texte numérisé non relu

LIVRAISON. — LITTÉRATURE ESPAGNOLE

Melendez y a déployé un talent admirable. Dixhuit Odes se succèdent à la gloire de l'oiseau

120 chéri. Chacune offre un tableau parfait de poésie. Tous les détails y sont rendus avec une vérité charmante ; et lorsque l'œil ébloui par la vivacité des couleurs se détourne un instant de l'oiseau trop souvent décrit, une pensée touchante, qui

125 s'adresse au cœur, vient encore y intéresser. Ainsi, quand le poète cherchant la colombe fugitive, croit avoir rencontré celui qui Ta trouvée, après avoir décrit son col arrondi, ses ailes frémissantes, ses yeux vifs et amoureux, son bec et ses

i3o pieds de pourpre, son blanc plu|mage, son vol lé- [211] ger, son doux roucoulement; lorsqu'il a tout dépeint et qu'il paraît n'avoir plus rien à dire, il ajoute ces vers charmants :

Que mas? Pero! ay! al punto i3b Sueltamela, y festiva

Veras quai en mi mano El dulce grano pica.

« Que te faut-il de plus .^ Mais... lâche-la, et pleine de joie, tu verras à l'instant comme elle ac- 140 court becqueter dans ma main les graines légères. »

1^ Les Poésies anacréontiques de Melendez ont cela I de différent des poésies françaises qui portent ce I nom, qu'elles se font lire avec un véritable inté- 5 rêt. Souvent plein de verve et de grâce, Melendez est toujours passionné, toujours vrai. Qui ne sentira le charme des vers suivants?

Il demande à sa maîtresse la cause de ses distractions. Elle se tait :

i5o Me digas su mal, o acabes,

Cruel, de una vez con migo, Vivir no puedo en mas dudas :

Quantos tristes desvarios Teme mi desdicha, todos

i35 Présentes ahora los mira.

Todos los miro présentes, Y desolado el juicio, Sin osar fîxarse, vaga De una a otro mal perdido.

160 Mi estado mira y piadosa

Duelete del : no mi esquivo

Tormento inhumana dobles

Con tu sileneio, bien mio.

^j Que te aqueja? que padeces?

i65 Fiel yo en tu seno no fio

,: Mis crudas penas? <i Pues como [212]

No te merezco lo mismo?

Mi amor, mis furores sabes :

A todo estoy prevenido; 170 Menos a olvidarte... ciego

Sera a todo mi albedrio.

Ne voilà-t-il pas le langage le plus passionné.^ Que de vérité dans cette peinture des tourments et de l'inquiétude jalouse d'un amant. Notre prose 175 ne donnera qu'une idée bien imparfaite de ces johs vers; nous y perdrons ces tournures rapides, ces interrogations pressantes, enfin le charme de ces fréquentes répétitions.

« Achève-moi d'un mot, cruelle, ou dis-moi ton i8u mal. Je ne puis vivre plus longtemps avec mes doutes.

« Tous les malheurs que craint mon désespoir,

tous, s'offrent ensemble à ma pensée; ils s'offrent à ma pensée, et sans oser s'arrêter à aucun, mon i85 esprit désolé les redoute tous, tour à tour.

« Vois ma douleur, plains mon inquiétude, compatis à mes tourments; ne les double pas, inhumaine, par ton silence : ô bonheur de ma vie!... « Qui te tourmente? que souffres-tu? n'ai-je pas

190 toujours déposé dans ton sein mes confiantes douleurs? et comment ne suis-je pas digne aussi de partager tes peines? Tu sais mon amour, tu connais mes fureurs. Parle, oh! parle, j'obéirai en aveugle. Je suis prêt à tout... hormis à t'oublier. »

195 Nous le répétons, que ceux qui n'entendent point l'espagnol ne jugent pas Melendez d'après cette version décolorée. Notre prose est aussi pâle que ses vers sont gracieux. Nous ne nous croyons pas toutefois quittes envers le | lecteur; les livraisons |213]

200 suivantes, en mettant sous ses yeux des imitations en vers des meilleurs morceaux de Melendez, lui donneront peut-être une idée plus juste du talent de ce poète enlevé trop tôt au culte des Muses. Si ces nouveaux essais ne satisfont pas le lecteur, du

2o5 moins aurons-nous fait plus d'efforts pour y parvenir, et sous ce rapport nous serons contents. D'ailleurs, la poésie ne saurait avoir d'autre interprète que la poésie; la lyre peut seule répéter les sons de la lyre. Et si Buffon a dit que le style est

210 tout l'homme, se tromperait-on beaucoup en disant que les vers sont tout le poète?

A.[Abel Hugo.]

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