‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 105 sur 115 · ODES CHOISIES · texte numérisé non relu

ODES CHOISIES

Précédées d'un Discours sur la poé«;ie et les poètes lyriques anciens et modernes, par M. le Comte de VALORI.

M. de Valori a vu comme nous l'indifférence de son siècle pour la poésie, et cet obstacle ne l'a point rebuté. Il a eu le courage, nous dirions presque le dévouement, d'offrir au dégoût superbe de

5 ses lecteurs un recueil d'odes au grand complet. Que tout honneur lui soit donc rendu, et qu'il reçoive ici nos compliments bien smcères de ce qu'il n'a désespéré ni de la poésie ni de son siècle. On l'a remarqué avant nous, il suffit d'un ou-

lo vrage en vers, quel qu'il soit, s'il est parfait, pour assurer à son auteur un nom qui ne doit point périr. C'est sans doute sur la foi d'une vérité si consolante que M. de Valori s'est décidé à braver l'injuste prévention de ses contemporains. | Une [2U]

i5 belle ode vaut bien un sonnet sans défaut, et nous semble, comme à Boileau, un passeport très valable à la postérité : Pompignan n'a fait qu'une ode; un simple madrigal a sauvé de l'oubli Saint- Aulaire.

20 Nous laisserons à d'autres le soin de décider si

M. de Valori peut ou non prétendre à la gloire du poète de Montauban; quant à nous, sans aborder une question si délicate, nous avouerons toutefois que quelques odes de cet auteur se distinguent par

25 une marche rapide et animée, et que sa manière ne décèle point un imitateur servile. Si son style, trop souvent antithétique et maniéré, laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la franchise et de la pureté de l'expression, de la facilité et de l'élé-

3o gance des tours, ses pensées ne manquent pas cependant d'un certain éclat, ses images ne sont dépourvues ni de grâce ni de noblesse. M. de Valori s'est nourri de la lecture des vieux modèles; tout en lui, ses qualités comme ses défauts, annonce

35 l'étude de l'antiquité. On retrouve dans quelquesunes de ses strophes cette couleur noble et simple de la poésie antique heureusement alliée au ton plus brillant de la poésie moderne, comme dans la suivante extraite de l'Ode au Café.

40 Riant Flaccus, ô mon maître 1

Quand ta nymphe dans Tibur

Chantait les monts où doit naître

Le cep du Falerne pur;

Plus souvent d'un pas rapide, 45 Chez toi, buveur intrépide.

Ou Mécènes, ou Lépide,

Fût venu rire aux éclats.

Si le moka délectable

Eût remplacé, sur la table, 5o L'amphore aux trois consulats.

Ces vers sont à la fois l'éloge du poète de Tibur et l'imitation parfaite de son simple abandon et de sa noble facilité.

iY LIVRAISON'. — LITTKllATLRE FRANÇAISE. 2^5

L'ode à une petite-maîtresse nous a semblé sur- [215] 55 tout digne d'être remarquée. Un coloris plein de fraîcheur, une expression souvent heureuse, des images élégantes, telles sont les qualités de cette pièce, qui respire en outre la philosophie la plus douce et la plus aimable.

60 II est une beauté que blesse l'œil du jour. Dans l'alcove soyeuse où l'aile de l'amour

Chasse le souffle impur d'Éole.

Pour faire un lit plus souple à son corps languissant, Une main dépouilla, de son duvet naissant, 65 L'oiseau sacré du Capitole.

Une mouche bourdonne ou l'offusque à dessein : D'un hardi papillon fixé sur son beau sein.

L'incommode poids l'indispose.

Sous le lin délicat, empreint d'un suc de fleur, 70 Elle gémit : son bras s'agite avec douleur, Froissé par le pli d'une rose.

Malheur au pied bruyant dont Vessor indiscret En un si doux néant la trouble et la distrait 1 Inquiets aux sons d'une lyre, 7? Ses nerfs souffrent, martyrs des folâtres ébats; Ses lèvres de corail ne résisteraient pas

A la fatigue d'un sourire.

Oh î qu'elle me plaît mieux cette vierge des champs, Qui, sous son toit auguste, aux soins les plus touchants, 80 Consacrant l'été de son âge.

Des travaux d'un époux partage la moitié, Et n'est pas moins, aux jours de fête ou d'amitié, La Bigottini du village.

Ces vers, à quelques taches près, sont fort jolis. 85 Malheureusement M. de Valori n'écrit pas toujours sur ce ton, il faut bien l'avouer, et le plaisir que nous éprouvons à exposer aux yeux les parties

brillantes du tableau ne doit point nous en faire cacher les ombres. M. de Valori a des défauts es- 90 sentiels : nous lui reprocherons trop d'affectation dans le choix des sujets comme dans le style de ses odes, | et cette recherche dans l'expression [2161 n'est pas la moindre cause de l'obscurité qui en rend la lecture fatigante.

95 M. de Valori veut être original, et ne cache pas assez les efforts qu'il fait pour le paraître. Il en est de cette qualité dans l'écrivain comme de la grâce dans les femmes; elle est toujours un don de la nature et jamais l'ouvrage de l'art; les grâces étu-

100 diées touchent à la prétention, et l'originalité affectée n'est pas loin de la bizarrerie.

C'est ainsi qu'à l'occasion de la mort du prince de Condé, M. de Valori a imaginé de composer une ode intitulée le Canon des Invalides, unique-

io5 ment parce que ce prince illustre conservait à Chantilly des canons, prix de sa valeur, qui ont été dépuis transférés aux Invalides. Nous ne voulons pas qualifier une idée si étrange; nous nous contenterons de faire observer à l'auteur qu'il a

iio poussé peut-être un peu trop loin l'application de ce précepte d'Horace :

Pictoribus atque poetis Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.

Voici par exemple les deux dernières strophes ii5 de cette ode :

Ainsi parut me dire, aux murs des Invalides, Un bronze vénérable, écho de son grand cœur; Cet airain, dont le feu creusa les vieilles rides, Va se transfigurer sous les traits du vainqueur.

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120 Oui, peuple, saluez d'un accent unanime

Ce vœu que nos Coustous forment en votre nom ! Et Gondé, si j'en crois l'ardeur qui les anime, Va renaître à nos yeux des débris d'un canon.

Qui reconnaîtrait dans ces vers l'auteur des

125 strophes que nous avons citées plus haut? On

chercherait vainement ici le ïMolle atqtie Jacetum

de ces anciens que M. de Valori connaît pourtant

si bien.

Nous ne pouvons terminer sans parler du dis-

i3() cours sur la poésie lyrique qui précède ce recueil [217] d'odes. Nous le recommandons à l'attention du lecteur comme un des traités les plus savants qu'on ait publiés en ce genre. L'auteur y fait en quelque sorte l'histoire de l'art : il le prend à sa

io5 naissance chez les anciens, le suit pas à pas jusqu'à nos jours, et examine enfin l'état où il se trouve parmi nous et chez toutes les nations de l'Europe. Plusieurs irnitations heureuses des premières odes grecques enrichissent encore cette

140 dissertation critique, déjà si recommandable par le double mérite du style et de l'érudition.

CLOVIS

Vagédie en cinq actes, précédée de considérations historiques, par M. Népomucène L. LEMERCIER, de rAcadémie française.

[Il semble que Messieurs de la rue de Richelieu aient pris à tâche de ne nous laisser aucun doute sur la nécessité de l'établissement d'un second théâtre. C'était peu que leur jugement sur les 5 Vêpres siciliennes nous eût donné un exemple de leur équité, il fallait encore que leur conduite envers M. Lemercier vînt nous offrir la mesure de leurs caprices; et nous le demandons à tous les hommes de bonne foi, comment un jeune poète

lo pouvait-il espérer de paraître autrefois sur la scène^ lorsque l'auteur d'Agamemnon lui-même est obligé de recourir à l'impression, pour faire connaître au public une tragédie faite depuis vingt ans?

i5 Ce n'est pasque nous eussions vu avec plaisir la représentation de Clovis; bien au contraire, cette pièce, dans les circonstances présentes, nous eût paru au moins intempestive; non pas tant par les principes qu'elle renferme que par les opinions

Qo auxquelles elle pourrait donner | l'éveil. S'il n'est [218] point rare d'y trouver des vers tels que ceux-ci :

L'homme parjure aux dieux, est parjure aux humains. Qui brisa les autels sait renverser les trônes.

Un fragment (368-388) conservé dans Littérature et Philosophie mêlées.

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Il en est d'autres qui, pour être placés dans la

25 bouche des païens et n'avoir qu'une vérité locale, pourraient fort bien être considérés comme des vérités absolues, et être applaudis comme tels par une certaine classe de chrétiens de nos jours. Est-il d'ailleurs si moral de présenter sans cesse

3o les abus que les hommes ont faits de la religion à un peuple qui n'est déjà que trop disposé à n'y voir que des abus?

Ces réflexions ne s'adressent pas à M. Lemercier, sa pièce n'est pas plus impie que bien des

35 pièces de Saint-Genest qui ne causaient pas le moindre scandale chez nos aïeux. Ce n'est pas la faute de l'auteur, mais celle du temps; et l'époque à laquelle ^\. Lemercier a commencé Clovis le met à l'abri de tout reproche. Nous ne le chicane-

4') rons même pas sur cette attention toute nationale, d'avoir été chercher dans nos archives le tyran qu'il voulait peindre, et surtout d'avoir adopté de préférence entre les divers témoignages des historiens, la version la moins favorable à l'honneur

45 de la monarchie française. Nous aimons mieux remarquer que pour entreprendre un pareil ouvrage sous Buonaparte, il fallait avoir un courage peu commun; c'était vouloir peindre la tête de Méduse en face. IVL Lemercier y est parvenu; il nous a

5o tracé un tableau hideux de bassesse et de vérité. Il

lui a plu de le nommer Clovis^ mais on pourra

toujours dire de lui ce qu'il avait dit du Tibère de

Chénier : il l'avait vu.

Nous passons de suite à l'examen de la pièce.

55 Sans nous arrêter à discuter la préface, c'est une petite philippique contre les Leudes et les Aristo-

crates, qui nous a rappelé le | poète qui est parvenu [219] à mettre une apostrophe à la liberté jusque dans la bouche de Moïse*.

60 La scène est à Cologne. Clovis a fait demander le passage dans ses états au vieux roi Sigebert, et cependant il approche suivi de toute son armée : Sigebert qui connaît le tyran, voudrait refuser et se défendre; il en est empêché par les représenta-

65 tions de son fils. Voilà l'exposition.

Le jeune prince qui a servi dans les armées de Clovis ne peut le croire capable d'une trahison; d'ailleurs le tyran lui a fait dire qu'il lui amène en mariage sa captive Édelinde, et Clodoric, ivre de

70 joie, se refuse à toutes les craintes de son père. C'est en vain que le vieillard lui objecte le caractère dissimulé de Clovis, le prince n'y répond que par un fait; mais ce fait frappe vivement, parce qu'il contraste avec le portrait que Sigebert a

75 tracé du tyran.

Lorsqu'il nous accusa, de son sort détachés. D'unir aux Bourguignons nos intérêts cachés, Sans feinte, et hautement, ne nous fît-il pas dire D'éluder les traités que Gondebaud désire, 80 Et de ne pas quitter ou servir à demi

Un parent longtemps cher, pour un nouvel ami?

Ainsi l'on sait que Sigebert a voulu un moment

quitter le parti de Clovis. Il est vrai que tous deux

semblent l'avoir oublié, mais l'on a appris

85 d'ailleurs que Clovis est implacable. Cependant

on annonce l'arrivée de Clovis : nous sommes au

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