ODES
Par M. Hexri TERRASSON.
M. Henri Terrasson a publié, cette année, un petit recueil composé de quatre odes : les deux premières sont consacrées à la mémoire de deux des grands écrivains du dernier siècle, Voltaire et 5 Rousseau; l'auteur célèbre, dans la troisième, la gloire des armées françaises, et, dans la dernière, rend hommage aux vertus de Guillaume Penn.
Ces odes ne sont pas sans mérite. Bien que la plupart des strophes soient déparées par quelques lo taches, plusieurs ne manquent cependant ni de mouvement, ni d'énergie, et décèlent dans l'auteur un sentiment quelquefois juste de l'harmonie lyrique.
Les strophes suivantes ne nous ont pas paru ini5 dignes d'être remarquées : la première est tirée de l'ode Aîix détracteurs de Voltaire; la seconde est extraite de l'ode Aux armées françaises.
Si de nos jours encor l'auguste poésie Versait sur nous les flots de sa douce ambroisie, 20 J'irais, les yeux en pleurs, [238]
Ingrats, vous entraîner vers la tombe outragée, La tombe, que vos mains ont jadis ombragée De lauriers et de fleurs.
Je n'ai point célébré l'éclat sanglant des armes. 25 Les Muses savent trop qu'acheté par des larmes. Un laurier fut souvent l'emblème du malheur. Je n'apportai jamais à l'autel du carnage
Un criminel hommage ; Mais j'ai chanté cet hymne, offert à la valeur.
3o Abstraction faite de toute opinion personnelle, nous citerons encore, comme pleine de chaleur et d'énergie, l'apostrophe que le poète adresse à la ville de Genève, où le buste de Rousseau a été enlevé du lieu des assemblées publiques :
35 Un nom que ce globe proclame.
Ton crime cherche à l'effacer 1
Ce marbre, où respirait son âme,
Rien ne peut-il le remplacer?
Rousseau, par notre idolâtrie, 40 Vengé d'une obscure patrie,
Fuit tes murs d'opprobre couverts.
Tu consommes tes vils outrages;
Mais au contemporain des âges
Qu'importe un coin de l'univers?
45 On voit avec peine, après ces beaux vers, des images incohérentes comme celle-ci :
Le vol hardi de l'aigle aux brûlantes campagnes, Où s'assied du soleil le trône radieux.
C'est la première fois qu'on s'avise, poétique- 5o ment parlant, de représenter le soleil assis sur un trône, et un trône assis sur des campagnes.
Il n'est guère possible de trouver une strophe plus malheureuse d'expression et d'harmonie que la suivante :
55 Tu triomphes, Colomb, un monde t'appartient.
Mais sur ces bords lointains quel besoin te retient?
Viens jouir de ta renommée. [239]
Quels insignes honneurs t'attendent désormais I
L'Espagne le revoit, et sur lui pour jamais 60 D'un cachot la porte est fermée.
Le mauvais effet de cette strophe tient au choix du rythme qui, se terminant par une rime féminine, ne peut convenir qu'à des odes courtes et dans le genre gracieux comme la Jeime captive 65 d'André Chénier. F*.