AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Par M. A. J. C. SAINT-PROSPER
A Paris, chezEverat, imprimeur-libraire, rue du Cadran, n" i6; Prix : I fr. 5o.
La science du philosophe qui étudie l'homme dans les rangs de la société, au milieu de ses institutions, qui calcule l'influence des mœurs sur les lois et des lois sur les mœurs, qui trace le tableau des usages qui nous asservissent, des préjugés qui nous tyrannisent et des passions qui nous subjuguent, est en même temps la science la plus digne de l'homme et la plus utile à l'humanité. Mais c'est surtout après des temps de trouble et de discorde, après les convulsions de l'état politique, quand la société commence à respirer, que le spectacle du monde présente au moraliste une source féconde d'observations et de vérités salutaires. Les révolutions, en soulevant toutes les ambitions, en déplaçant toutes les fortunes, déplacent aussi les passions et les vices; de l'échange qui s'opère entre le vainqueur et le I vaincu, il résulte toujours des modifi- [24j cations sensibles qui offrent à l'observateur une variété de tableaux toujours nouvelle. L'homme obscur, que la main de la fortune ou du crime a jeté du sein de la bassesse et de la misère dans les palais de l'opulence, ajoute encore les vices qu'il y
trouve à ceux qu'il cachait sous ses haillons héréditaires; et ce mélange d'une perversité nouvelle
25 et d'une dépravation primitive, présente des mœurs et des caractères nouveaux à peindre. Les changements qui se sont succédés en France depuis vingtcinq ans, ont ouvert à l'observateur une immense carrière; jamais champ plus vaste ne fut offert à la
3o plume du moraliste que l'époque actuelle, jamais aussi son ministère ne fut plus nécessaire qu'aujourd'hui.
L'héritage des Montaigne et des La Bruyère est vacant. La fin du dix-huitième siècle et le commen-
35 cernent du nôtre ont vu naître et périr une foule d'ouvrages dont la morale était le but ou le prétexte, et qui, sous différents titres, se ressemblaient tous par la médiocrité. L'auteur de l'Ermite de la Chaussée dAntin a donné au public une nombreuse
40 galerie de tableaux auxquels on a reproché souvent le défaut de vérité, plus souvent la monotonie; son style en général gracieux et facile, est animé des saillies d'une gaieté aimable, mais le genre de composition de M. de Jouy ne pouvait lui promettre
45 un succès durable; ce qu'il donne pour un tableau n'est souvent qu'une faible et pâle esquisse qui parut sous les auspices de l'à-propos; le temps a fait justice d'un ouvrage sans consistance, où tout est sacrifié à l'anecdote, où Ton rencontre trop ra-
5o rement de ces pensées ingénieuses et souvent profondes qui font le charme de l'ouvrage d'Adisson. D'autres se sont traînés sur les pas de M. de Jouy, mais rien ne pouvait leur faire pardonner leur servile imi | tation, et sans avoir les grâces et l'esprit de [25]''
55 leur modèle, ils en avaient tous les défauts : le
I" LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. 3l
Glaneur, le Rôdeur, vingt autres rapsodies morales ont excité le dégoût du public, et le moraliste a maintenant à lutter contre deux obstacles également difficiles à vaincre, l'indifférence et la préven-
60 tion.
Un jeune écrivain se présente, il offre au public un recueil d'observations, fruit de ses voyages en France et dans les pays étrangers; il a vu la société, il a assisté au grand drame du monde; spectateur
65 de cette vaste comédie, il en a démêlé toutes les intrigues, aperçu tous les ressorts cachés, il a pu en démasquer les principaux acteurs et peindre leur véritable physionomie; car pour tracer le tableau de la société, il ne suffit pas d'en avoir
70 observé de loin le théâtre; comment du fond de son cabinet saisir ces nuances si distinctes, si délicates et si variées qui composent les différents caractères; comment distinguer la vérité du mensonge, l'apparence de la réalité, dans un temps où
75 la franchise semble bannie du monde, où la dissimulation est une vertu, la fausseté un mérite et la conscience une duperie, où tout est de parade, même les principes? J'aime dans un peintre la variété, la richesse des couleurs, mais j'exige avant
80 tout la ressemblance ; si ce portrait n'est pas fidèle, si en le regardant je ne m'écrie pas c'est moi! Frange miser calamos...
Les études et les voyages de M. Saint-Prosper paraissent justifier le titre de son ouvrage qu'il
85 annonce comme un essai ; il l'a divisé en huit chapitres. 11 y a beaucoup d'idées justes, d'aperçus ingénieux dans le premier, où l'auteur suit les progrès de la civilisation qui, selon lui, amenèrent le
renversement de tous les états de la société. Mais [26j
90 ce sujet exigeait un talent plus mûr que celui de M. Saint-Prosper; il y a une certaine audace qui plaît dans un jeune écrivain; on aime à le voir aborder de grandes questions, on le suit avec plaisir à travers les difficultés; même quand il est
95 au-dessous de son sujet, sans oublier sa faiblesse, on lui tient toujours compte de ses efforts. Il est des matières qui demandent plus que du talent et de l'esprit, qui demandent une connaissance profonde des temps et des hommes, qui exigent que
100 l'écrivain ait assisté aux événements dont il veut retracer l'influence, pour qu'il puise dans ses souvenirs la fidélité de la peinture et l'énergie de la vérité. Il faut des études longues et approfondies de l'histoire; il faut avoir suivi les pas de la civili-
io5 sation et examiné les monuments qu'elle a élevés chez tous les peuples, dans tous les âges, pour avoir le droit de nous tracer des règles et des principes de politique, pour indiquer les remèdes qui peuvent guérir les maux de l'ordre social. Que
110 M. Saint-Prosper relise attentivement son premier chapitre, il reconnaîtra avec nous qu'il n'a fait qu'effleurer le sujet d'un grand ouvrage, et que son travail n'est qu'une ébauche dont quelques pensées ingénieuses ne peuvent racheter l'imperfection.
ii5 Mais, dans le deuxième chapitre, M. Saint-Prosper se venge de la faiblesse du premier; il est sur son terrain, celui d'une observation locale qui exige surtout de l'esprit et de la finesse; il n'est plus dans le champ des abstractions politiques; il n'a plus
120 besoin d'avoir recours aux hypothèses, à défaut de souvenirs; il aborde une matière délicate, l'amour-
propre; La Rochefoucault dit qu'il est le plus grand des flatteurs. M. Saint- Prosper le définit « un sentiment d'une fausse supériorité qui nous
125 égare dans la juste appréciation de nous-même.
» Dans le cœur humain, l'amour-propre est placé [27] entre l'envie et l'orgueil, et il tient de l'un et de l'autre.
» L'amour-propre est un sentiment inconnu aux
i3o grandes âmes, surtout aux âmes neuves; elles sentent trop généreusement pour être affectées de cette façon ; au contraire, chez les âmes ordinaires, c'est une puissance dominatrice qui tantôt les élève, tantôt les dégrade.
i35 » L'orgueil tient à la naissance ou au rang; la vanité aux petits avantages, l'amour-propre à l'éducation qu'on a reçue. »
Tout ce chapitre, malgré quelques incorrections et quelques négligences de style, peut se lire, même
140 après La Bruyère.
Celui de Vhonnetir nous a paru renfermer des pensées neuves et originales, mais M. Saint-Prosper nous a semblé heureux surtout dans la définition qu'il en donne : « L'honneur, dit-il, est la conscience
145 du devoir, et la partie la plus exquise de la délicatesse. » Nous croyons qu'elle réunit au mérite de la justesse celui de la simplicité et de la concision. « L'honneur, ajoute encore M. Saint-Prosper, a été longtemps le génie particulier de la France ! et c'est à lui qu'elle a dû ses plus belles destinées.
» Il existe chez tous les peuples un sentiment conservateur de leur existence : l'honneur national, sentiment d'autant plus noble qu'il exige tous les sacrifices sans en payer un seul. Mais il arrive
i55 aussi, dans les troubles, qu'on en abuse pour aller au pouvoir et à la fortune. A vrai dire, il me semble que c'est assez là la marche des ambitieux du siècle ; serments, foi jurée, tout cela doit s'évanouir devant ce qu'ils appellent l'honneur national : mais cet
i6o honneur national, qu'est-ce autre chose de nos jours, que rin|térêt privé, revêtu d'une expression généreuse, expression d'ailleurs qui, par sa généralité même, laisse à chaque ambition toute la place qu'il lui faut pour se mouvoir à son aise?
i65 » On confond souvent dans le monde la valeur et
l'honneur, la différence est pourtant bien grande.
» La valeur n'est qu'une qualité brillante, souvent
même une rage aveugle et frénétique. L'honneur
réunit au contraire la noblesse et le courage; sans
170 obéir aveuglément à la raison, il ne lui est jamais opposé.
» On rencontre des braves sans honneur, mais jamais des gens d'honneur sans bravoure.
» Il y a des hommes qui n'entendent pas mieux
175 leur honneur que leur intérêt; ils prennent toujours à gauche. »
Le chapitre de ï homme nous semble moins heureusement traité que les précédents. Nous y avons remarqué de l'incohérence dans les idées, quelque-
180 fois de l'obscurité. Nous ne pouvons encore attribuer ici la faiblesse de M. Saint-Prosper qu'à la difficulté du sujet ; qu'a-t-il voulu peindre ? l'homme tout entier, dans toutes ses proportions ; l'homme, cet assemblage étonnant de pusillanimité et de
i85 courage, de faiblesse et de force, de bassesse et d'élévation; l'homme, dans les profondeurs duquel le génie de Pascal a jeté à peine quelques lueurs!
Comment M. Saint-Prosper n'a-t-il pas senti que le cadre de son ouvrage ne comportait pas un
190 tableau d'une aussi vaste dimension? A la place de ce chapitre sur l'homme, ne pouvait-il pas nous en donner d'autres dont la société lui oftYait les sujets? Nous avons assez de vices et de faiblesses, Dieu merci^ à présenter au | pinceau de l'observa- [29]
195 teur; malheureusement il n'a que l'embarras du choix.
Mais où triomphe le talent de l'auteur c'est dans le dernier chapitre, qui a pour titre : T>es Femmes \ il peut être médité avec fruit par ce sexe; il y trou-
200 vera des leçons un peu sévères, des portraits un peu trop fidèles peut-être. Quoiqu'il y ait beaucoup d'aménité, de politesse et d'originalité dans la critique de l'auteur, nous lui reprocherons néanmoins de n'avoir présenté qu'un coin du tableau, en ne
2o5 considérant les femmes que sous le rapport de l'amour; nous doutons qu'il puisse se justifierd'une telle inconvenance.
L'ouvrage de M. Saint-Prosperannonce un talent distingué, son style est en général facile et pur,
210 mais quelquefois l'on y rencontre des incorrections qu'il serait aisé de faire disparaître; nous soumettons à l'auteur nos doutes sur la pureté de ces locutions : ternir la sublimité^ p. jS, en outre le... davantage que, pag. 117, etc. Ces taches sont légères, il
2i5 est vrai, et nous nous plaisons à le répéter, XObservateur au dix-neuvième siècle est un ouvrage remarquable par le fond des idées et par la manière originale dont il est traité. Que M. Saint-Prosper continue son travail; que la faveur dont le public
220 a honoré son ouvrage l'engage à faire de plus
grands efforts pour mieux la mériter; son talent lui promet quelques feuilles de la couronne des Montaigne, des La Rochefoucaultetdes La Bruyère.