‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 49 sur 115 · DU FRONDEUR · texte numérisé non relu

DU FRONDEUR

Comédie en un acte et en vers de M. ROYOU.

A vrai dire, on ne sait pas encore si le public a jugé cet ouvrage; on sait encore moins comment l'a jugé l'espèce de parterre qui était réuni au Théâtre-Français le jour de sa première représen-

5 tation. Les uns disent que la pièce a essuyé une chute terminée en succès; les autres, qu'elle a obtenu un succès commencé en chute. Ce qui nous apprend seulement que l'auteur a été nommé, et que les murmures ont éclaté dès la première scène.

lo Ces contradictions apparentes s'expliquent par la composition du parterre, qui était rempli en grande partie des amis de l'auteur, et en plus grande partie encore des amis de l'administration du Théâtre, peu favorable à la pièce. Si tous les

i5 spectateurs n'avaient pas connu d'avance le nom de M. Royou, il se serait certainement manifesté quelque surprise parmi eux, quand Michelot est venu leur annoncer que le Frondeur était de l'auteur de Phocion : cette surprise, flatteuse pour

20 l'auteur, ne l'aurait point été pour sa pièce nouvelle; mais, au demeurant, elle eût encore été préférable au regret qu'ont éprouvé les vrais amis de M. Royou, en l'entendant nommer, et à la joie maligne de ses ennemis.

25 Ce peu de mots a pu faire pressentir notre jugement sur la comédie nouvelle : il sera sévère; l'auteur est royaliste, et nous voulons donner des gages de notre impartialité. Nous j ferons donc [31] pour le Frondeur de M. Royou ce que les libéraux

3o n'ont point fait pour les Femmes politiques de M. Gosse et la Fille d'honneur de M. Duval; nous conviendrons que la pièce est mauvaise? Cet aveu nous coûte peut-être plus qu'il ne coûterait à l'auteur lui-même : cependant nous sommes convain-

35 eus que cette franche déclaration ne lui nuira pas;

elle doit donner une haute idée de son caractère^

et ne peut diminuer la bonne opinion que l'on a

de son talent.

Personne ne niera pourtant que l'auteur n'ait eu

40 une idée neuve et peut-être profonde en donnant à son Frondeur^ pour mobile secret, l'ambition : ce caractère, autrement, n'aurait été qu'une nuance du Misanthrope. Considéré sous ce rapport nouveau, il eût pu seul fournir une comédie en cinq

45 actes. M. Royou n'a pas su tirer parti de la mine féconde qu'il avait découverte; son frondeur ambitieux n'a pu remplir un acte qu'avec le secours de quatre amoureux : c'est pour nous un grand sujet d'étonnement, qu'un caractère conçu d'une

5o manière si vaste et tracé d'une façon si mesquine.

Dorival, le frondeur, a un fils et une fille; Lisi-

mon^ son frère, a aussi un fils et une fille. Un

1" LIVRAISON. — SPECTACLES. Sg

double amour s'établit entre ces quatre cousins. Le seul obstacle à leur mariage, c'est que Dorival

55 veut être ministre. Ce singulier empêchement tient plutôt du capricieux que du frondeur : mais poursuivons. Dorival reçoit la nouvelle de sa prochaine promotion; l'obstacle devrait cesser : point du tout. L'ambitieux veut faire une fête de l'hymen

60 des quatre amants : nouveau retard. Tout à coup le ministère est retiré à Dorival, même avant sa nomination; la cause de ce changement de fortune est juste et naturelle. Il est malheureux que ce soit le seul res|sort fourni par le caractère principal [32]

65 dans tout le courant de la pièce : Dorival est frondeur; on l'a peint calomniateur et méchant. Ce trait est d'une grande vérité. Voilà l'ambitieux déçu : les quatre amants reviennent parler à Dorival de leur mariage. Dorival, impatienté comme

70 tout le monde, ajourne "la cérémonie à quelques mois, et là-dessus un des cousins propose aux cousines de les enlever; les cousines, qui n'en voient pas la nécessité, se fâchent, et le public, qui pense comme elles, se met à rire. Enfin le frondeur

75 s'amadoue, et tout finit par un mariage.

Nous ne relèverons pas les inconséquences, pour ne pas dire plus, d'un pareil plan. On voit que, grâces aux quatre amants, cette comédie est embrouillée sans être intriguée. Espérons que les

80 changements que promet l'auteur feront disparaître de la scène M"" Bourgoin et Dupuis, qui ont beau être charmantes : Non erat hic locus.

C'est avec un bien vrai plaisir que nous nous hâtons de rendre aussi justice au style de cet ou-

85 vrage. Le dialogue est souvent conduit avec esprit.

et l'on remarque beaucoup de verve et de facilité dans certains passages. Voici un vers qui nous semble, par sa profondeur et sa vérité, digne de notre grand comique. Dorival, se croyant ministre, 90 cesse ses violentes déclamations : « Eh bien, te voilà content, lui dit Lisimon, tu n'as plus sujet de fronder»; le frondeur, que l'on croirait embarrassé, répond :

Il faut voir s'ils auront l'esprit de me garder.

95 Ce sont là de ces vers qui, suivant l'expression de Louis XVI, valent toute une pièce.

Nous citerons encore quelques fragments d'une scène où | le caractère du frondeur nous a paru tracé [33] avec vigueur et poésie, qualités bien rares aujour-

loo d'hui :

LISIMON, en parlant des ministres.

Nous les critiquons tous, et nous ferions comme eux.

DORIVAL

Tout vous paraît charmant...

LISIMON

Et tout vous semble affreux,

DORIVAL

J'ai tort et reconnais mon extrême injustice. Nous sommes trop heureux, il nous manquait un vice, io5 Un seul! je crois.

LISIMON

Lequel?

DORIVAL

L'hypocrisie.

USIMON

Eh bien I

DORIVAL

Maintenant, grâce au ciel, il ne nous manque rien, Et c'est ainsi qu'on a remplacé le scandale : Mille êtres immoraux nous prêchent la morale; On ne voit, d'autre part, qu'un tas de flagorneurs,

110 Que gens déshonorés qu'on accable d'honneurs, S'attachant au pouvoir, jamais à la personne. Estimant l'or fort bon, quelque main qui le donne, Et n'estimant que lui. Sur les murs du Palais, Si vous jetez les yeux, sont-ils plus satisfaits?

ii5 Qui ne frémirait pas des jugements contraires

Qu'on voit sortir souvent des mêmes sanctuaires?

Quels sont ces tribunaux d'où dépend votre sort? [34]

L'un vous juge innocent, l'autre digne de mort;

De quel côté le droit et duquel l'injustice?

120 Ils peuvent prononcer au gré de leur caprice. Ou suivant leur instinct, et, s'il est en défaut, La méprise vous peut mener à l'échafaud. D'autres fois à l'excès on pousse l'indulgence ; Un lâche assassinat paraît sans conséquence;

125 L'accusé l'a, dit-on, commis sans y penser : Absous tout d'une voix, il va recommencer I Mais laissons le Palais, courons à la séance, Où les représentants font assaut d'éloquence : Ah 1 grand Dieu 1 que j'y vois de bavards assommants,

i3o Rhéteurs fastidieux, hérissés d'arguments,

Qui, brûlant d'étaler leur faconde importune. Vingt fois en un seul jour assiègent la tribune.

Ces derniers vers ont frappé juste. Quelques libéraux, qui étaient dans la salle, ont murmuré.

i35 L'éclair du bel esprit

Sans chaleur étincelle, et la verve tarit. Nos Racines nouveaux, nos modernes Corneilles, Le long des boulevards étalent leurs merveilles : Leur scène est dans un antre ou dans un cabaret,

140 Et souvent le héros est un coupe-jarret.

Le sexe brille seul à la cour d'Apollon, On le voit, chaque jour, dans le sacré vallon, Fatiguant les échos de ses chants romantiques, De Pégase aux abois presser les flancs étiques.

145 Voilà des vers pleins de verve; la réponse de Lisimon n'est pas moins remarquable :

LISIMON

Les Saphos de notre âge

Ne sont pas à l'abri de son humeur sauvage ;

Les égards qu'on leur doit lui semblent inconnus; [35]

i5o Et, comme Diomède, il eût blessé Vénus. Au théâtre il refuse, en ses jours de colère, A Talma l'énergie, à Mars le don de plaire. Ses burlesques arrêts n'excitent que les ris ; Mais de douleur parfois il fait pousser des cris,

i55 Enfonce avec fureur les traits de la satire,

Et ne saurait parler, si ce n'est pour médire; Que s'il était en place, ahl tout irait bien mieux I Le masque du frondeur cache un ambitieux.

Ce vers concis et énergique renferme toute la 160 pièce, non telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être. Nous le répétons, le style de M. Royou

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est souvent celui de la vraie comédie. Il est malheureux que le style ne suffise pas. Voltaire, qui savait comment on ne fait pas la bonne comédie, [65 a dit depuis longtemps quil faut une action

Pour achever cette œuvre du démon.

H. [V. Hugo.]

— La huitaine, qui vient de s'écouler, a été favorable aux théâtres des Boulevards. A l'Ambigu- Comique, Calas^ mélodrame ; aux Variétés, les Vêpres odéonniennes\ à la Porte-Saint-Martin, Cadet Roussel Prosida, ont obtenu un brillant succès.

— On répète au premier Théâtre-Français le Tibère de Ghénier et le Flatteur de M. Gosse.

— Nous venons de voir au second Théâtre Un Moynent d'Imprudence, comédie en trois actes et en prose, de MM. Watflard et Fulgence. La pièce a réussi.

— Il y a de plus à l'étude^ les Comédiens, comédie en cinq actes et en vers de AL Casimir Delavigne, et Charles le Mauvais^ de M. Briffaut.

VARIÉTÉS f^^i

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