‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 55 sur 115 · L'OFFICIER DE FORTUNE · texte numérisé non relu

L'OFFICIER DE FORTUNE

LA FIANCÉE DE LAxMMERMOOR

[Leuwenhoëck, ce savant qui parvint à découvrir que les yeux de certains insectes avaient dix-sept mille facettes. | aimait beaucoup la littérature, même [^] celle que tant de nos fiers esprits, qui n'ont rien 5 découvert, nomment frivole. Il lisait des vers, des romans et des traités de morale. Le bon Hollandais ne s'amusait pas à fixer ses sensations, pour motiver ses jugements. Quand il avait parcouru un mauvais livre (il s'en imprimait dans son temps lo presqu'autant que dans le nôtre), il éprouvait un malaise dont il ne se rendait compte qu'en disant : C'est comme si le premier venu voulait me prouver que le contour polyédrique de l'œil d'un papillon n'a que dix faces.

Bien des gens ne verront dans ce mot que la boutade d'un savant et d'un Hollandais; il nous semble qu'on peut y voir quelque chose de plus.

Dans Littérature et Philosophie mêlées, quatre fragrments de cet article ont été consei-vés isolément. T. I, p. i52, i63, i68, 169. — Entre crochets les passages qui ont été sacrifiés.

Ce malaise de Leuwenhoëck, nous l'éprouvons tous à la lecture d'un mauvais ouvrage. Et, en

'2o effet, l'ouvrage n'est mauvais que parce que les peintures sont des lieux-communs qui ne nous rappellent point ce que nous avons vu, et les personnages, d'autres lieux-communs, qui ne nous rappellent en rien ce que nous sommes. La médio-

'25 crité se croit trop grande pour imiter; elle invente sans avoir observé. Le mot du Hollandais est tout entier là-dedans. Un bon peintre ne travaillera jamais sans modèle; un mauvais peintre n'y regarde pas de si près. De tous nos écrivains, le plus

3o imitateur, et peut-être aussi le plus original, c'est La Fontaine. Nous vivons pourtant dans un temps où l'ineptie présomptueuse prend l'ignorance et l'étourderie pour de l'originalité; avec cette candeur, on fait gémir les presses, spéculer les librai-

35 res, et parler le monde. La foule admire, l'homme de goût s'étonne en secret de l'énorme bêtise du siècle, et l'ineptie se croit du talent. Au fait, en est-elle bien loin.^ — L'ineptie est aveugle : le talent observe; et, en vérité, voilà toute la diffé-

40 rence.

Charron disait : Faites plus de notes et moins de livres.

Courage donc : oui, il suflit d'observer. Joignez à cela le génie, qui crée; l'imagination, qui sait

45 peindre; vous serez un grand écrivain, vous pourrez faire les Martyrs. — Courage.]

Combien de malheureux, qui auraient pu mieux

47-59 Littérature et Philosophie mêlées; fragment sans titre, I, p. 168.

faire, se sont mis en tête d'écrire, parce qu'en fermant un beau livre, ils s'étaient dit : fen pourrais

5o Jaire autant! Et cette réflexion-là ne prouvait rien, sinon que l'ouvrage était inimitable. En littérature, comme en morale, plus une chose est belle, plus elle semble facile : [les monstruosités seules (et la médiocrité littéraire en est une des plus communes)

55 nous répugnent.] Il y a quelque chose dans le cœur de l'homme qui lui fait prendre quelquefois le désir pour le pouvoir : c'est ainsi qu'il croit aisé de mourir comme d'Assas ou d'écrire comme Voltaire.

6c. [Sans nous en apercevoir, nous venons de faire

un magnifique éloge des écrits de sir Walter Scott.

Celui-là a observé avant de peindre; celui-là fait

dire à tous ceux qui l'ont lu : J'en ferais autant!

Ce dernier éloge, qui paraît peu de chose dans

65 notre bouche, est beaucoup dans un siècle où l'on a, en général, si bonne opinion de soi.

Sir Walter Scott n'était connu en France, il y a quelques années, que d'un petit nombre de gens instruits : il n'avait fait que des poèmes.

70 Sir Walter Scott partage aujourd'hui, dans un certain monde, la célébrité des Paccard et des Ducray-Duminil : il a fait des romans.

Nous nous hâtons d'ajouter, pour réparer le tort que pourraient lui faire de pareils admirateurs et

75 de pareils 1 collègues, que ses romans n'ont fait [50] qu'accroître, parmi les gens de goût, sa réputation, qui est aujourd'hui de la gloire. Et, en effet, les dix plus médiocres pages du moins bon d'entre eux, valent mieux que bien de longs poèmes publiés

So depuis trois ans.J

Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre

85 défait la sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas

90 vouloir. Il aime à redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle gloire. Nous voyons des fanfarons, dans ces guerriers d'Homère, qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs généalogies ; nous trouvons des héros dans

95 ces chevaliers français qui combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après que le bras avait été reconnu.

[C'est ainsi que W. Scott est entré dans la lice. L'auteur de la Dame des Lacs n'est point venu re- 100 commander à ses lecteurs les Puritains d'Ecosse. Il a caché son nom célèbre sous le nom obscur de Jedediah Cleishbotham, maître d'école et sacristain de la paroisse de Gandercleugh. L'ouvrage a fait du bruit : les éditions et les traductions se 10? sont succédées. Jedediah ne s'en est point tenu à ce premier succès. Guy-'ïMannering^ l'Antiquaire, Wawerley ont mérité à W. Scott un beau triomphe :

81-97 Littéral, et philos, mêlées, I, p. i63. Précédé de cette phrase : Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleishbotham. Je ne vois pas pourquoi on l'en blâme.

86 évite quelquefois de décorer — 91-92 II y a quelque chose de fanfaron dans ces

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