‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 56 sur 115 · ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers · texte numérisé non relu

ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers

il a été deviné. Cependant, il a continué de s'envelopper obstinément du voile que la curiosité publique avait soulevé. '-'Rpb-roy et la Prison dEdimbourg, qui parurent il y a quelques mois, l Officier (51j de fortune et la Fiafîcée de La^nmermoor^ que nous annonçons aujourd'hui, portent tous le nom et les titres du Sacristain de Gandercleugh.

Voltaire, interrogé par une marquise célèbre, ne put analyser le plan d'Alzire. Nous nous garderons donc d'analyser aucun des ouvrages dont nous venons de parler : cette entreprise serait au-dessus de nos forces. D'ailleurs, nous ennuierions ceux qui les ont lus, et nous pourrions dégoûter les autres.

Walter Scott, doué d'une imagination vive, a beaucoup appris et beaucoup observé. Ses fictions sont toutes fondées sur des réalités. 11 connaît les lieux qu'il décrit et les événements qui s'y sont passés. Dans ses romans, tout ce qui n'est pas vrai est vraisemblable, et quand ce n'est plus l'histoire des hommes que vous lisez, c'est toujours celle du cœur humain. Sescaractères sontbien tracés et bien soutenus; et si quelques-uns de ses personnages sont pris dans une nature un peu bizarre, ils n'en sont pas moins dans la nature. La Bohémienne Merrillies et le 'Bedes77ian du roi\ Edie Ochiltree la Vieille Elspeth et ÏEnfant de la ^uit, Ranald, offrent des exemples frappants de ce que nous avançons. Chacun d'eux a de l'homme tout ce que ses mœurs lui permettent d'en avoir; et c'est la

i. Sorte de mendiants privilég-iés, leconnaissables à leur robe bleue. (C. L.)

peinture vivante de ces mœurs qui répand sur les romans de sir W. Scott une singulière teinte

140 d'originalité.

Nous avons adopté l'usage de beaucoup citer quand nous rendons compte d'un ouvrage; par là l'auteur se fait connaître, le critique justifie ce qu'il avance, et le lecteur juge. | Ce principe, vrai

145 en général, souffre une exception à l'égard de W. Scott. W. Scott est destiné d'ailleurs, comme tous les hommes peu ordinaires, à faire exception à bien des règles. Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous nous sommes décidés à ne rien

i5o citer de cet auteur, et nous espérons que ceux qui l'ont lu partageront là-dessus notre opinion.] Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd toujours à être cité. Ses peintures et ses réflexions, dictées par un esprit organisé

i55 d'une façon particulière, veulent être vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage, la couleur uniforme des parties concourt à l'harmonie de l'ensemble ; détachées du

160 tout, cette même couleur devient disparate et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du critique, qui doit être simple et coulant, présente un contraste avec le style hardi et souvent brusque de l'auteur original. C'est un

1 52-166 LUtérat. et Philos, mêlées, I, p. i52.

i53 il perd souvent quelque chose à — i58 la couleur bien appareillée des parties.

162-166 et coulant, et qui est maintefois plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large, hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel

diable de Michel -Ange dans un intérieur de DroUing.

[Nous nous bornerons à recommander au petit nombre de personnes qui n'ont pas lu Walter Scott, et à rappeler aux autres la peinture de

1-^ l'orage dans l'Antiquaire, et la description de la bataille du pont de Bothwell dans les Puritains. Nous ne connaissons pas de scène plus terrible que l'interrogatoire que Glaverhouse fait subir à Morton, en présence d'Edith {Puritains), et de

175 pantomime plus plaisante que celle du palefrenier de l'aubergiste Binkerton reconnaissant la passe de Daddy-Rat, ce fameux surveillant des routes {Prison d'Edimbourg). W. Scott a un grand art ; il excite le rire, il émeut la pitié presqu'en même temps, et la

i ^- transition paraît si naturelle, que le contraste est insensible. Son pinceau, sûr et exercé, saisit toutes les nuances distinctives des objets | semblables ou [53] qui' semblent tels à des yeux vulgaires. Le contrebandier Hasteraick (Guy-Manne ring) ne ressemble

i85 en rien au contrebandier Mucklebacket (l'Antiquaire); la Bohémienne de l'Astrologue est en tout différente de la sorcière de Lammermoor; et cette plume, qui avait retracé avec une hideuse énergie les sanguinaires discussions des chefs presbyté-

190 riens, vient de reproduire, avec la même impitoyable vérité, les honteux débats des Lords du Conseil privé d'Ecosse.]

grand poète ou de tel grand écrivain encadrée dans la prose luisante, récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles trompe-l'œil de M. Drolling.

Sir W. Scott est Écossais : ses romans suffiraient pour nous l'apprendre. Son amour exclusif pour

195 les sujets écossais prouve son amour pour l'Ecosse ; passionné pour les vieilles coutumes de sa patrie, il se dédommage, en les peignant fidèlement, de ne pouvoir plus les suivre avec exactitude; et son admiration religieuse pour le caractère national,

:^oo éclate jusque dans sa complaisance à en détailler les défauts. Une Irlandaise, lady jMorgan, s'est offerte, pour ainsi dire, comme la rivale naturelle de Walter Scott, en s'obstinant, comme lui, à ne traiter que des sujets nationaux*; mais on a cru

2o5 remarquer dans ses écrits beaucoup plus d'amour pour la célébrité que d'attachement pour son pays, et beaucoup moins d'orgueil national que de vanité personnelle. Lady Morgan paraît peindre avec plaisir les Irlandais; mais il est une Irlandaise

•^10 qu'elle peint surtout et partout avec enthousiasme ; et cette Irlandaise, c'est elle. Miss O'Hallogan dans 0'T>onnell, et lady Clancare dans Florence Maccar thy, ne sont autre chose que lady Morgan flattée par elle-même. [Si la noble modestie de sir Walter

2i5 Scott le rend bien supérieur, sous le rap|port moral, à lady Morgan, la mâle vigueur de son talent ne lui assure pas moins d'avantages sur elle, sous

1. 11 faut en excepter toutefois son roman sur la France. (C. L.)

193-241 Littérature et Philosophie mêlées, I, p. 169-171. 198 avec religion, et son admiration pieuse pour le caractère — 2o5 mais il y a dans ses écrits

le rapport littéraire.] Il faut le dire, auprès de ses tableaux pleins de vie et de chaleur, les croquis de lady Morgan ne sont que de pâles et froides esquisses. Les romans historiques de cette dame se laissent lire; les histoires romanesques de l'Ecossais se font admirer. La raison en est simple : lady Morgan a assez de tact pour observer ce qu'elle voit, assez de mémoire pour retenir ce qu'elle observe, et assez de finesse pour rapporter à propos ce qu'elle a retenu : sa science ne va pas plus loin. Voilà pourquoi ses caractères, bien tracés quelquefois, ne sont jamais soutenus : à côté d'un trait dont la vérité vous frappe, parce qu'elle l'a copié sur la nature, vous en trouvez un autre choquant de fausseté, parce qu'elle l'invente. Walter Scott, au contraire, conçoit un caractère après n'en avoir souvent observé qu'un trait; il le voit dans un mot, 23b et le peint de même. Son excellent jugement fait qu'il ne s'égare point, et ce qu'il crée est presque toujours aussi vrai que ce qu'il observée. Quand le talent est poussé à ce point, il est plus que du talent. Aussi, nous oserons réduire le parallèle en deux mots : Lady Morgan est une femme d'esprit; Sir W. Scott est un homme de génie. [Nous sommes persuadés que l'on dira un jour : Sterne et W. Scott, comme on dit déjà aujourd'hui : Montesquieu et Chateaubriand.

On nous reprochera peut-être d'avoir plutôt, dans cet article, cherché à donner une idée des ouvrages de Walter Scott, en général, que de ses deux der-

218-219 auprès des tableaux, pleins de vie et de chaleur, de Scott — 229 ne sont pas — 239 aussi peut-on réduire.

niers romans en particulier. Nous ne chercherons pas à éviter ce reproche, et nous avouerons que tel

25o a été en effet notre but. Les deux romans de W. Scott, que nous annonçons, sont fort inférieurs à tout ce qu'il a publié jusqu'ici. Cet écrivain a dû I nécessairement épuiser le champ dont il ne veut pas sortir. Il a peint le caractère écossais sous

255 toutes ses faces; aussi va-t-il s'arrêter, dans l'impossibilité d'aller plus loin. Le défaut de l'Officier de Fortune est de ne point présenter de personnage principal : les figures sont toutes également bien dessinées; mais il n'en est aucune qui se détache

260 assez des autres pour attacher les regards. Dugald- Dalgetty attire et trompe l'intérêt; Menteith l'éveille et ne le soutient pas; Allan Mac-Aulay ne séduit que l'imagination ; Montrose ne plaît qu'à l'esprit. Dans la Fiancée de Lammermoor on

265 trouve des détails charmants et des peintures admirables; mais Rawenswood est peut-être un peu trop fier, Lucie un peu trop douce, et Caleb un peu trop rigoureux dans son singulier point d'honneur. En somme, si Walter Scott a cessé d'être

270 fécond, il n'a point cessé d'être original.]

M. [Victor Hugo]

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