‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 57 sur 115 · LA JÉRUSALEM DELIVREE · texte numérisé non relu

LA JÉRUSALEM DELIVREE

Traduite en vers français, par M. BAOUR-LORxMIAN.

Homère et Virgile ont agrandi de tout leur talent les divinités du paganisme; tous deux ils avaient choisi leur sujet dans ces temps héroïques où la force et la vertu étaient les seules qualités distinc- 5 tives des hommes. Le Tasse a consacré son génie à la louange du vrai Dieu; il a chanté des héros pris dans les temps chevaleresques (temps héroïques de l'époque moderne). La Muse de Sion s'éleva belle | et radieuse du sein de l'ignorance, [56]

lo et son premier essor atteignit presque à la hauteur du trône du vieil Homère; et comme le père de la poésie antique, l'Homère chrétien expia son brillant génie par une vie errante et misérable. La France avait pendant quelque temps offert

i5 un asile au chantre de Godefroy, et c'est en France, du vivant du Tasse, que parut la première traduction de la Jérusalem.

Depuis, tant en vers qu'en prose, d'autres se sont succédées en assez grand nombre, et cepen-

20 dant on en attend encore une en vers ; celle en

prose de M. Lebrun (duc de Plaisance) ne laisse rien à désirer.

Michel Goras, Sablon, Watelet, Colardeau et La Harpe ont essayé de traduire le Tasse en vers.

25 Les deux premiers sont oubliés ; Watelet manquait de verve; Colardeau, plus poète, brûla son travail poussé jusqu'au septième chant; La Harpe est resté dans ses essais au-dessous de ce qu'on attendait de lui.

3o Enfin Clément a publié en seize chants une imitation des vingt chants de la Jérusalem^ convaincu, dit-il, de 1 impossibilité d'une traduction littérale de ce beau poëme.

Vient ensuite M. Baour-Lormian, que cette im-

35 possibilité n'a heureusement point arrêté.

Déjà, il y a une vingtaine d'années, il fit imprimer une traduction complète de \di Jérusalem^ ainsi que le prouve cette épigramme, attribuée à Lebrun (Ecouchard).

40 Ci-gît Baour-Lormian, le Tasse de Toulouse,

Qui mourut in-quarto, qui remourut in-douze.

Il paraît même qu'il remourut encore in-8"; car nous en possédons une édition de ce format.

Cet essai d'un jeune homme né fut pas jugé par 45 tout le I monde aussi sévèrement que par Lebrun; [57] M. Baour l'a retouché et l'offre aujourd'hui au public.

D'avance sa traduction a été prônée; d'avance,

un monarque, ami des lettres, a comblé le poète

5o de ses faveurs; d'avance enfin la vente de l'ouvrage

a été assurée par une souscription promptement

remplie : il ne s'agit plus que de juger.

2' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. jS

M. Baour a profité habilement des travaux de ses devanciers : il a fait de nombreux emprunts à La

55 Harpe et à Clément; aussi pourrait-on s'étonner que M. Baour qui, de son propre aveu, est le meilleur de nos poètes vivants, ne se soit pas senti enflammé de la généreuse envie de ne rien devoir qu'à lui seul. Gela nous fait concevoir une bonne

(V. idée de sa modestie, et si l'on eût avoué ces petits plagiats dans une des nombreuses notes dont M. Trognon a augmenté les trois volumes de la traduction, nous n'aurions aucun reproche à adresser à M. Baour. Mais s'il a voulu faire une traduc-

05 tion du Tasse avec celles des autres traducteurs, il pouvait s'épargner ce soin et en charger M. Aignan, qui a déjà si bien traduit Homère.

On trouve dans la Jérusalem française, avec les qualités de style qui ont fait une si juste réputation

70 à M. Baour, ces mêmes défauts qui l'ont jusqu'à présent empêché de rien produire de véritablement beau. Une grande clarté, des coupes savantes, un usage bien entendu du mécanisme de la versification, toujours de l'harmonie et une élégance sou-

75 tenue, voilà les belles parties de son talent. On lit ses vers avec plaisir, mais d'où vient qu'on ne les retient pas? Jamais une pensée neuve ne se trouve cachée sous ce ramage mélodieux, rarement un de ces vers frappés qui étonnent à la fois par leur jus-

80 tesse et par leur énergie; on rencontre dans ses ouvrages des phrases poétiques, du | nombre, des [58] tournures heureuses; mais on y chercherait vainement de ces expressions qui décèlent l'homme de génie, de ces expressions créées par le poète, et

85 que ne fait pas le versificateur.

M. Baour a bien jugé son talent en le dirigeant vers une traduction : l'art de créer lui manque; mais il sait revêtir de brillantes couleurs les créations étrangères.

90 Malgré de nombreux défauts, sa traduction de la Jérusalem est celui de ses ouvrages qui lui fait le plus d'honneur, et ce qu'elle a gagné à être retouchée fait espérer qu'elle gagnera encore beaucoup, s'il veut se décider à la revoir de nouveau 95 avec attention et sévérité.

Le Tasse se distingue surtout par un style concis et rempli d'idées; l'élégance que cherche si soigneusement M. Baour a dû lui faire rejeter cette concision qui fait le principal mérite du Tasse. 100 Aussi est-il rare qu'il ait traduit fidèlement son auteur. Il a plutôt imité; et, quoique dans son premier chant il n'ait employé que sept cent douze vers pour traduire les sept cent vingt de la Jérusalem^ nous ne pouvons y voir qu'une paraphrase de io5 l'italien. Il a délayé plusieurs parties, abrégé plusieurs autres, et omis un grand nombre; on y trouve quelque chose de chaque octave, mais rarement une octave entière.

Des citations feront connaître la justesse de nos no observations.

On connaît la première strophe de la Jérusalem :

Canto l'armi pietose, e'I capitano, etc.

Cet exorde est un modèle; il renferme toutes les ii5 beautés exigées : simplicité, concision, noblesse. Voici comment M. Baour a traduit :

Je chante les exploits de la pieuse armée, [59]

Et ce héros français, vainqueur dans l'Idumée, Qui, de l'antique foi rallumant le flambeau,

120 Du fils de l'Éternel délivra le tombeau.

Après de longs revers supportés avec gloire. Son génie et son bras forcèrent la victoire. En vain, pour s'opposer à ses vastes projets, Et l'Asie et l'Afrique armèrent leurs sujets;

125 Tout le peuple infernal, échappé de l'abîme,

En vain lui disputa les remparts de Solime; Favorisé du Ciel, au milieu de leurs rangs Enfin il ramena ses compagnons errants.

Ces vers sont élégants et harmonieux ; mais pouri3o quoi en a-t-il fallu quatre à M. Baour pour traduire les deux premiers du Tasse? Pourquoi parler de

... Ce héros français, vainqueur dans l'Idumée, Qui de l'antique foi rallumant le flambeau...

Il n'y en a pas un mot dans l'italien, et ces vers i35 appartiennent en entier à M. Baour. Le Tasse a dit seulement : et le capitaine, el capilano.

Les deux suivants rendraient l'original, si, au lieu de : revers supportés avec gloire, il y avait : supportés dans une glorieuse conquête, ce qui est 140 différent.

Encore quatre vers pour en traduire deux du Tasse :

E invan l'inferno a lui s'oppose, etc.

Les deux premiers sont bons, mais où le traduc- 145 teur a-t-il vu dans ces mots si simples En vain tenjtr s arma contre lui (nous nous servons de la traduction de M. Lebrun), ces vers ronflants :

Tout le peuple infernal, échappé de l'abîme, En vain lui disputa les remparts de Solime.

i5o Tout ce détail était inutile dans l'exorde.

Favorisé du Ciel, au milieu de leurs ranges Enfin il ramena ses compagnons errants

serait bien, si, au lieu de : au milieu de leurs i^angs^ hémistiche inintelligible, était remplacé [sic] par les

i55 saints étendards, qui indiquent la cause du combat. Cette citation sert à justifier notre critique; mais si M. Baour a trop délayé le Tasse dans cette première strophe, il s'en est montré le digne rival dans les seize vers suivants, qui traduisent les deuxième

160 et troisième strophes :

O toi, qui sur le mont illustré par la fable. Ne te couronnes pas d'un laurier périssable. Qui, mariant ta voix aux cantiques des cieux, Ceins de l'or des soleils ton front religieux,

i65 Muse, vierge divine, à toi je m'abandonne;

Viens, inspire mes chants, et toutefois pardonne Si dans ces grands tableaux j'orne la vérité D'une grâce étrangère à ta simple beauté. Tu sais que, du Parnasse adoptant les mensonges,

170 Les vulgaires mortels se bercent de vains songes, Et que, s'enveloppant de poétiques fleurs, La vérité séduit et subjugue les cœurs. Ainsi l'enfant repousse une boisson amère; Mais de la coupe alors, par les soins d'une mère,

175 Si d'un miel savoureux le bord est humecté. Heureusement déçu, l'enfant boit la santé.

M. Baour a rendu avec une précision bien difficile pour un poète français les détails techniques

de la marche de Godefroy. Aussi avons-nous été i8o surpris de voir qu'il ait échoué dans le dénombrement des croisés, dénombrement fameux, dans lequel le Tasse s'est montré supérieur à Homère et à Virgile. M. Baour a même laissé échapper quelques fautes | de traduction qui pourraient don- [61] i85 ner à penser qu'il n'entend pas bien l'italien. Ici ce sont \es fantassins de Toulouse qu'il transforme en cavaliers, et là des cuirasses de fer poli qu'il traduit par ce vers :

Leur armure éblouit par sa magnificence.

loo M. Baour a négligé de traduire la quatre-vingtdeuxième octave du premier chant, à moins qu'il ne veuille en présenter comme traduction les deux vers suivants :

Ces bruits tumultueux, confusément semés, lo':^ Traversent et la ville et les champs arlarmés.

La description de Jérusalem est poétiquement tracée, et les moindres détails y sont rendus avec une élégance et une précision remarquables. Ce morceau, que nous regrettons de ne pouvoir citer

'2iM^ à cause de son étendue, restera gravé dans la mémoire des amis de la belle poésie, comme l'admirable description qu'en a tracée M. de Chateaubriand.

Nous avons dit que les caractères du style de

i»o5 M. Baour n'étaient pas l'énergie et la concision; cependant c'est avec un vrai plaisir que nous citons les vers suivants, quoiqu'ils semblent nous démentir.

80 LE CONSERVATEUR LITTÉRAlRi:.

Les ambassadeurs du Soudan d'Egypte sont de- 2IO vant Godefroy; il a répondu au discours d'Alète :

Il se tait à ces mots ; mais ce noble langage

Allume au cœur d'Argant le dépit et la rage.

D'une sombre fureur ses lèvres ont frémi.

« Eh bien! puisqu'en ce jour, de toi-même ennemi, 2i5 » Tu refuses la paix que mon maître désire,

» A tes vœux imprudents c'est à nous de souscrire :

» Aux hasards des combats va donc, cours t'exposer,

» Et ne vois pas l'écueil où tu viens te briser. »

Alors il forme un pli dans sa robe flottante, [62]

220 L'oftre à Bouillon, élève une voix insultante :

« Toi que les grands périls n'épouvantent jamais,

» Tiens, ici je t'apporte ou la guerre ou la paix;

» Choisis, mais à l'instant. » Ce discours, cette audace.

Indignent des héros peu faits à la menace. 225 Sans consulter le chef dont ils suivent les lois.

Un seul, un même cri part, s'échappe à la fois :

Guerre 1... « Eh bien! vous l'aurez, leur répond l'infidèle,

» Et vous l'aurez sanglante, implacable, éternelle :

» Je la déclare à vous, à vos derniers neveux; 23o » Votre choix est le mien, et comble tous mes vœux. »

A ces mots, secouant sa robe qui s'étale.

Le pli s'ouvre, et du sein de la robe fatale

On dirait que la mort, la discorde en fureur.

Le carnage hideux, l'épouvante, l'horreur, 235 Et des pâles esprits toute la foule immonde.

S'élancent à la fois pour ravager le monde.

Comme aux antiques jours apparut ce mortel

Dont l'orgueil éleva les créneaux de Babel;

Tel, effrayant les yeux de son aspect horrible, 240 S'offrait le Sarrasin, debout, pâle et terrible.

Ces vers sont beaux, aussi beaux que ceux du Tasse ; et quand nous les avons lus, nous avons été

2' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. 8l

réellement affligés de voir que M. Baour ait cru devoir recourir à La Harpe et à Clément pour

245 achever sa traduction : car, il faut l'avouer, ce serait un travail bien long que de noter tous les vers pillés que renferme le premier volume seulement. Tantôt c'est une période entière, tantôt deux ou trois vers; à chaque vers, presque, un hémistiche

25o d'emprunt, et quand on n'a pas osé s'emparer de l'hémistiche, on n'a pas dédaigné la rime. Nous lisons dans Clément :

DISCOURS D'ISMEN A ALADIN, page 872.

Tout ce qu'on peut attendre et d'un chef et d'un roi, Tu l'as fait, et déjà tout est prévu par toi : 255 Que notre ardeur réponde à ta haute prudence; [63]

Et c'est vers son tombeau que l'ennemi s'avance. Pour moi, qu'en tes remparts appelle ton danger, Autant que je le puis, je veux le partager, etc. *

M. Baour traduit :

260 Tout ce qu'on peut attendre et d'un chef et d'un roi, Tu l'as fait, dans ces murs tout est prévu par toi ; Et, si chacun de nous seconde ta prudence. Seigneur, vers son tombeau notre ennemi s'avance. Pour moi, qu'à ses regards amène le danger,

265 Autant que je le puis, je veux te protéger, etc.

Et plus loin :

Tandis qu'elle excitait leurs transports belliqueux, Passe un gros de Français, entraînant après eux Des troupeaux enlevés dans la plaine infidèle : 270 Clorinde fond sur eux et voit fondre sur elle Gardon, leur brave chef, mais trop faible rival Pour balancer longtemps ce combat inégal, etc.

Clément.

M. Baour a corris^é ainsi :

275 Tandis qu'elle excitait ces élans belliqueux.

Passe un gros de Français entraînant après eux Des troupeaux enlevés dans la plaine infidèle; Glorinde les attaque, et voit fondre sur elle Gardon, leur brave chef, mais trop faible rival

280 Pour balancer long-temps ce combat inégal, etc.

Nous ne faisons pas à M. Baour l'injure de croire qu'il ne pouvait traduire le Tasse en aussi bons vers que ceux de Clément, mais nous ignorons pourquoi il a emprunté ces vers et un grand

285 nombre d'autres qu'il est inutile de citer.

Nous achèverons, dans un second article, l'examen de cette traduction; en attendant, et pour n'avoir plus à en | parler, nous dirons que le poëme est précédé d'une notice très longue sur le Tasse,

290 paV M. Buchon, et que M. Trognon a fait suivre chaque chant de notes plus volumineuses que le texte.

Nous conseillons à M. Baour de supprimer, dans la 2' édition, qu'il ne tardera sans doute pas

295 à publier, la notice de M. Buchon, et de réduire au dixième les notes de M. Trognon. La traduction s'enrichira de tout ce qu'elle aura perdu.

A. [Abel Hugo]

LES VEPRES SICILIENNES

Tragédie par M. G. DELAVIGNE.

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