‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 58 sur 115 · LOUIS IX · texte numérisé non relu

LOUIS IX

Tragédie par M. ANGELOT.

(Premier article.)

C'est une chose étrange et digne de notre siècle vraiment unique, que de voir l'esprit de parti s'emparer des banquettes d'un théâtre, comme il assiège les tribunes des chambres. La scène littéraire a acquis presqu'autant d'importance que la scène politique. Le public, aveugle ou malin, prête aux paroles des acteurs tout le poids qu'elles devraient avoir si elles sortaient de la bouche de ceux qu'ils représentent; il semble ne voir dans nos comé- ^io diens que de grands personnages, de même qu'il ne voit dans plusieurs de nos grands personnages que des comédiens. Le petit marchand électeur s'en va siffler Louis IX, non parce que Lafon manque de majesté ou la pièce de chaleur; mais son Constitutionnel lui a révélé que Louis IX s'appelle Saint-Louis, et le marchand électeur est philosophe. Les gazettes libérales exaltent les Vêpres Siciliennes, non parce que cette tragédie renferme des beautés, mais en raison des| mouvements d'éloquence qu'elle [651

Article reproduit dans Victor Hugo raconté... Quelques variantes.

20 peut leur fournir contre les fanatiques, les prêtres et les massacres au son des cloches : les siècles féodaux offrent seuls de pareilles horreurs; car on sait que, durant les beaux jours de 93, toutes les cloches étaient changées en gros sous. Quoi qu'il

25 en soit, c'est à cette déplorable manie de tout soumettre au niveau des niveleurs^ qu'est due la décadence des lettres; on ne s'informe plus aujourd'hui si un poète est de la bonne école, mais s'il est du bon parti; et les plébéiens de la moderne Athènes

3o sont encore tous prêts à bannir Aristide, parce qu'il s'appelle le Juste.

Le déchaînement des indépendants contre M. Ancelot et pour M. C. Delavigne, a dû naturellement influer en sens contraire sur l'opinion des royalistes

35 à l'égard de ces deux auteurs. Cependant, nous conviendrons que, cette fois, leur esprit de parti a mieux servi les libéraux que ne l'auraient peut-être fait leurs lumières. A l'exagération près, leur jugement qui place Louis IX au-dessous des Vêpres

40 Siciliennes., nous semble juste. Ceux des journaux royalistes qui ont manifesté l'opinion contraire, reviendront sans doute sur leur décision, après avoir lu les deux tragédies : dans cette affaire, les indépendants ont mieux vu qu'eux; ce qui rappelle

45 cet âne de l'Écriture qui eut une fois la vue plus prompte et plus perçante que son maître.

S'il y a quelque courage à casser les arrêts de la faction, il y en a peut-être plus encore à les défendre, quand le hasard les fait justes. Dans le

29 de la nouvelle — |3o tout prêts — 46 que celle de son maître

5o premier cas, on ne s'expose qu'aux injures de quelques sophistes, et aux menaces de quelques furieux ; dans le second, on provoque la défiance des honnêtes gens : pour dissiper une telle impression, nous ferons tous nos efforts ; car nous sentons que.

55 plai I dant momentanément la même cause que le parti menteur par excellence, nous avons besoin de preuves magnifiques^ et plus claires que le soleil\ Nous épargnerons au lecteur une nouvelle analyse des deux tragédies que nous allons comparer;

6o elles ont été assez disséquées par les journaux quotidiens [et périodiques] pour que la contexture en soit connue de tout le monde. Nous saisirons seulement les points de rapprochements qui nous serviront à établir notre parallèle. Les deux actions se

65 passent à des époques à peu près pareilles : une conspiration fait le sujet de l'une et l'autre pièce; dans les Vêpres, elle est dirigée par Jean de Procida, noble Sicilien, contre le gouvernement de Charles d'Anjou, frère de saint Louis ; [dans Louis IX,

70 elle est suscitée par Nouradin, prince syrien, en faveur de Saint-Louis, contre Almodan, soudan d'Egypte; dans les Vêpres, elle est tramée depuis longtemps ;] dans Louis IX, elle éclate par hasard. L'amour de la liberté, l'oppression de la Sicile, la

75 tyrannie des Français, voilà les motifs de Procida ; la fidélité à la foi jurée, les périls des chrétiens, le despotisme du soudan, tels sont les mobiles de

fi. Bossuet. (C. L.)]

56 nous avons besoin, comme dit Bossuet, de — 66 de l'une et de l'autre

Nouradin; tous deux parviennent à leur but : l'un massacre les Français, l'autre détrône le soudan.

80 II faut convenir que si les sujets de ces tragédies ont quelques points de ressemblance, la différence des lieux et des caractères rend cette ressemblance imperceptible. Le farouche Procida est aussi loin du loyal Nouradin, que le généreux Montfort de l'in-

85 flexible Almodan. Les caractères de M. Casimir Delavigne sont beaucoup plus dramatiques que ceux de M. Ancelot, et il a su les opposer et les enchâsser d'une | manière bien plus théâtrale. Le [67] vice radical de sa pièce est, selon nous, d'y avoir

90 introduit l'amour; cette passion, dont le développement est gêné par celui d'une grande conspiration, ne peut tenir que la seconde ligne dans sa tragédie, et l'amour, au théâtre comme ailleurs, veut toujours la première place. Il a pu fournir à

95 M. Delavigne quelques inspirations heureuses; mais s'il n'a pas nui au rôle de Procida, il a rendu presque nulle la peinture de l'amitié entre Lorédan et Montfort. C'est précisément à cette amitié, tracée avec énergie et sensibilité, que M. Casimir

100 Delavigne aurait pu devoir une belle tragédie. Dans la pièce telle qu'elle est, l'amitié de Lorédan pour Montfort, froissée par son amour pour Amélie et son obéissance envers son père, ne peut résister tant qu'elle n'a pour défense que le souvenir de la

io5 fraternité d'armes; aussi n'éclate-t-elle réellement que dans deux scènes fort belles et fort courtes [(la VI* du IV' acte, et la iV du V')]; dans tout le reste de la tragédie elle est plutôt racontée que

80 Mais si les sujets — 90 la passion

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peinte. Si, au contraire, Lorédan et Montfort

no eussent été liés par de grands services mutuels, sans amour et sans jalousie; si l'ardent attachement de Procida pour son pays et l'inflexible fidélité de Montfort pour son roi eussent montré, dans le succès ou l'avortement de la conspiration, l'iné-

ii5 vitable mort de l'un des deux; croit-on que Lorédan, indécis entre le devoir et la reconnaissance, la patrie et l'honneur, contraint de trahir son père ou d'immoler son ami, épouvanté des périls qui les menacent, ne pouvant sauver l'un sans perdre

ivo l'autre, et voulant les sauver tous deux, croit-on que Lorédan, dans cette situation terrible, n'aurait pas créé cette péripétie vraie, attachante et théâtrale sans laquelle on peut faire de belles scènes, mais non une belle tragédie? | Nous aurions eu, il [68]

i:.5 est vrai, Amélie et quelques jolis vers de moins, mais Montfort aurait gagné en dignité, Lorédan en chaleur, et Procida n'aurait rien perdu[. Nous disons que Procida n'aurait rien perdu,] parce que nous ne croyons pas qu'il puisse rien gagner. Ce caractère est singulièrement bien tracé; on doit savoir gré à M. Delavigne d'une conception grande et imposante qui efface bien des défauts. Procida, sombre, ardent sans imprudence, fanatique sans enthousiasme, intrépide sans témérité, nous offre,

K 5 à quelques taches près, le vrai conspirateur. La nature, l'amour, la reconnaissance sont à peine pour lui des sentiments; il n'a qu'une passion, la

ii5 de l'un d'eux — 122 une péripétie vraie, saisissante et — 129-130 qu'il ait rien à gagner. Le caractère de Procida est en effet — i3i à M. Casimir Delavigne — i3i conception haute et sévère

liberté : tout le reste n'est qu'accessoire; il salue les murs de sa patrie, et son premier mot le révèle 140 tout entier :

Vous serez affranchis du joug de l'étranger.

Son fils se plaint de Montfort :

Il nne traite en coupable...

Il te traite en esclave.

145 [Enfin il est vainqueuret voilà son cri de triomphe :

Nos tyrans ne sont plus, et la Sicile est libre.]

Procida est trop farouche pour inériter l'admiration; il excite l'étonnement, il attache sans intéresser, il frappe sans émouvoir; le malheur est que

i5o Montfort ne s'adresse pas toujours à la partie du cœur dont Procida ne s'empare point. Si les deux rôles étaient de la même force, chacun dans leur genre, l'action ne languirait jamais : s'il n'y avait pas d'amour, elle serait rapide et entraînante.

i55 La tragédie de M. Casimir Delavigne est quelquefois froide; mais celle de M. Ancelot est souvent ennuyeuse :

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

L'uniformité est en effet le défaut capital de [69| i6o Loîiis IX. Nous ne prétendons pas cependant que Saint Louis ne puisse être mis sur la scène : un roi chevalier plaira toujours à des yeux français, et l'histoire nous montre quelquefois le caractère du pieux monarque aussi dramatique que celui de

147-149 Procida, trop farouche pour attirer la sympathie, nous frappe sans nous émouvoir

i65 Henri IV ou de François I" : le tout est de le mettre en situation : Saint Louis, héros à la Massoure, ne fut plus qu'un saint à Memphis, et au théâtre un saint est moins qu'un héros. Ces âmes célestes sont trop monotones pour nous ; nous voulons voir

170 partout des passions, parce que nous en avons. Mais cette uniformité dans le caractère de Saint Louis n'est pas la seule qui répande un froid glacial sur la pièce de M. Ancelot; Joinville ressemble à son maître, Philippe ressemble à Nouradin,

[7? Ghâtillon ressemble à Raymond, et Almodan ne ressemble à rien. Ce dernier personnage, où la bassesse, la tyrannie, l'orgueil et la cruauté se trouvent réunis sans aucun mélange de grandeur, ne peut inspirer que le mépris, pour ne pas dire le

,'N(> dégoût; et nous sommes surpris qu'on l'ait toléré sur la scène. La rébellion de Nouradin est fort indifférente au spectateur; il méprise Almodan contre qui l'on combat, et s'intéresse fort peu à Louis IX, qui s'intéresse si peu à lui-même. En

1x5 voilà certes bien assez pour justifier nos critiques ; toutefois la pièce a réussi, et en voilà beaucoup pour les démentir. Il est vrai que l'on a attribué au style la majeure partie de ce succès; mais l'on a ajouté que. sous ce rapport surtout, Louis IX

190 l'emportait de beaucoup sur les Vêpres siciliennes. [C'est cette dernière assertion qui nous reste à examiner dans un prochain article^ en appuyant toujours notre avis par de fréquentes citations.]

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