OLYMPIE
Tragédie lyrique en trois actes, paroles de MM. BRIFAUT et DIEULAFOY, musique de M. SPONTINI, ballets de M. GARDEL.
A tout prendre, n'aimeriez-vous pas mieux encore assister de nos jours, à la représentation d'un opéra quelconque, fût-il de M. Bouilly, qu'à celle du plus bel ouvrage de Quinault sous Louis XIV? C'est que vous n'allez à l'Opéra que pour être étourdi et ébloui, et, puisqu'il y a nécessité, vous préférez, sans balancer, l'admirable musique d'un Salieri ou d'un Spontini à la psalmodie monotone de LuUi, et la magie de nos décorateurs modernes, à tous les enchantements de ce grand sorcier Torelli, qui fut persécuté pour avoir inventé une machine d'opéra, I comme Galilée pour avoir découvert les [110] ressorts du monde. Sur ce que les Français appellent si mal à propos leur premier théâtre, la muse française n'est comptée pour rien; au milieu des symphonies de l'orchestre et du fracas des chan-
gements scéniques, l'oreille se contente de juger comment les acteurs chantent, sans que l'esprit puisse saisir ce qu'ils disent. Certes, s'il est cruel
20 pour un auteur de crier dans le désert, il ne l'est pas moins de chanter dans le tumulte. Les hommes médiocres pourraient seuls se réjouir de n'être pas entendus, si les hommes médiocres savaient qu'ils le sont.
25 Parmi les roulades et les coups d'archets, il serait impossible d'apprécier un nouveau drame lyrique, si l'administration n'avait la sage précaution de le faire imprimer le jour même de la première représentation. Grâces à cette ressource, on
3o juge les auteurs; et, après n'avoir pu les entendre, on voit du moins si l'on peut les lire.
La tragédie d'Olympie s'est présentée sur le théâtre lyrique avec tout ce qui pouvait lui assurer un succès indépendant des auteurs. Le prestige des
35 décors et la richesse des costumes ne laissent rien à désirer, grâces aux frais énormes de la mise en scène. Les ballets de M. Gardel ont réuni tous les suffrages; et si quelques esprits chagrins trouvent le poème un peu surchargé de musique, nous ne
40 nous en plaindrons pas : cette musique est de M. Spontini, et c'est ici que l'on peut dire avec Voltaire :
Le superflu, chose si nécessaire!
Puisque Voltaire nous fournit une transition
45 naturelle (chose rare dans ce siècle, où l'on passe
si brusquement d'une antichambre dans un salon
et d'une écurie dans un carrosse), nous en vien-
drons à MM. Dieulafoy et Brifaut, qui ont su tirer un opéra estimable d'une assez mauvaise tragédie
5o de ce grand homme, ce qui vaut mieux que de faire une irapsodie lyrique d'un chef-d'œuvre tragique, comme cela s'est vu de nos jours. Le mauvais goût [111] qui préside à ces travestissements ridicules ressemble à ces dieux qui changeaient en bêtes les
55 beautés fameuses de la fable.
Si l'auteur de Zaïre eût fait Olympie dans la maturité de son talent, à cette époque de la vie où le cœur ne conserve plus de la jeunesse que les souvenirs qui fécondent le génie, sans doute la cha-
60 leur de son imagination aurait triomphé de la froideur du sujet, et nous lui devrions un chef-d'œuvre de plus. Mais Voltaire, à soixante-dix ans*, a succombé sous les obstacles qu'il eût surmontés à quarante. Cet homme qui peignit si bien Tamour,
65 ne s'est point aperçu que l'amour devait fonder tout l'intérêt de sa pièce. Loin de nous présenter la peinture pathétique de la passion de Gassandre et d'Olympie, il n'a songé qu'à Statira déchue, et a tracé un tableau philosophique. Il a mis sur la
70 scène des âmes fortes, sans être averti par la justesse de son jugement que si cette hauteur de sentiments est vraie dans Statira, elle est fausse dans Olympie.
Dans l'opéra de MM. Dieulafoy et Brifaut, Sta-
75 tira est telle qu'elle était dans la tragédie de M. de Voltaire, et Olympie à peu près telle qu'elle devait être. Certes, une tragédie n'aurait pas été un champ trop vaste pour exprimer les tourments de la fille