I. Gilbert avait dit avant Clément
Son front luit étoile de mille diamants. (G. L.)
iio Nous ne choisissons pas, pour donner une idée du travail de M. Baour, une de ces scènes dramatiques que le Tasse a disposées avec tant de talent dans sa belle épopée. Un pareil genre de beauté était facile à faire passer dans la poésie française,
ii5 qui se plie bien aux formes du discours, comme l'ont prouvé tous nos grands tragiques.
Il est d'autres difficultés qui ont privé peut-être, jusqu'à présent, la littérature française d'un poème épique; et l'une des principales, selon nous, c'est
120 le scrupule de nos poètes, même les plus célèbres, à se servir du mot propre, lorsqu'il n'a pas encore été employé. Notre poésie a perdu en vérité ce qu'elle a gagné en noblesse. La nécessité d'étendre en une périphrase ce qu'on aurait pu dire d'un
125 seul mot empêche une narration d'être rapide et animée; et pour une seule tournure ingénieuse et précise combien n'en rencontrons-nous pas qui indiquent à peine ce que l'auteur a voulu dire, surtout lorsqu'il a dû raconter une scène de la vie
i3o commune! Cette obscurité | rend la lecture de nos [131] poèmes modernes fatigante et fastidieuse, et n'est pas une des moindres causes du dégoût qu'inspire aujourd'hui le genre descriptif.
Déjà, dans la Pétréide, Thomas avait eu l'heu-
i35 reuse hardiesse d'ennoblir, dans ses vers, des expressions qu'un poète vulgaire eût dédaignées comme triviales. Sachons gré à M. Baour de n'avoir point cherché à éluder cette difficulté, qui n'en est réellement une que pour un versificateur sans
140 talent.
La description du délier, tracée avec vérité et élégance, prouve que la langue poétique n'a pas
176 LE GONSEfWATEUR LITTÉRAIRE.
plus de bornes en France que chez les étrangers, quoiqu'elle ait plus d'entraves.
T45 Nous terminerons cet examen du poème de M. Baour par un passage où il a heureusement imité le Tasse : Soliman tué par Renaud. Entre deux héros pareils, le combat devenait bien difficile à décrire.
i5o Le Tasse (comme celui qui peignit, dans le sacrifice d'Iphigénie, Agamemnon le visage voilé), a éludé cette peinture terrible : il nous apprend seulement le résultat du combat, et c'est par d'autres ressorts que l'admiration pour sa valeur, qu'il
i55 nous y intéresse. — Renaud vient d'immoler le géant Adraste.
Infidèles, chrétiens, tout recule d'horreur,
Et Soliman lui-même en pâlit de terreur.
Il ne sait que résoudre; un tel exploit l'étonné, 160 Et d'un trouble inconnu sa grande âme frissonne.
Il voit, il sent déjà l'inévitable mort. ..
Mais qui peut ici-bas échapper à son sort?
Tel qu'un homme souffrant dont le sommeil s'empare,
Dans l'excès du délire où sa raison s'égare, i65 S'il voit un spectre affreux et couvert de lambeaux, [132]
Tout pâle se lever de la nuit des tombeaux,
Cherche à le fuir... Hélas! tous ses efforts l'abusent,
Et ses pieds et ses mains à ses vœux se refusent :
Il demeure sans voix, immobile, glacé, 170 Et sous l'horrible songe il palpite oppressé :
Tel Soliman voudrait au sort qui le menace
Opposer la vigueur de sa première audace.
Un invincible effroi tient ses pas enchaînés.
Pour défendre ses jours au glaive destinés 175 II ne peut rien : du moins, quand le destin contraire
L'abandonne au courroux de son fier adversaire.
Il ne trouve en son cœur, d'où l'espoir s'est enfui, Nul sentiment indigne et du trône et de lui ; Et lorsqu'à succomber sa valeur est réduite,
180 II ne médite point la retraite ou la fuite. Tandis qu'il hésitait, le vainqueur irrité Sur lui fond et s'élance avec rapidité ; Dans sa main resplendit le fer impitoyable. Jamais sous un aspect plus fier, plus effroyable,
]85 Aux yeux de Soliman nul guerrier ne s'offrit : Aux arrêts du Destin noblement il souscrit. Et sans déshonorer sa chute et sa disgrâce, Reçoit avec grandeur le coup qui le terrasse. • Lorsqu'enfîn ce héros dans la guerre éprouvé,
190 Abattu tant de fois, tant de fois relevé.
Comme un nouvel Antée eut mordu la poussière. Et de ses jours fameux achevé la carrière, L'inconstante fortune aux étendards français N'osa plus un moment disputer le succès,
195 Et du pieux Bouillon terminant les alarmes. Vint défendre sa cause et protéger ses armes.
A. [Abel Hugo.]
Lettres sur la nouvelle traduction de la Jérusa- [133] lem, par M. ^aour-Lormian. — Observations 200 sur la traduction en vers de la Jérusalem, par M. G. G.
Au moment où nous finissions cet article, on vient de nous apporter deux brochures où l'on a examiné la traduction de M. Baour-Lormian.
2o5 L'auteur des Lettres^ qui ne paraît pas avoir eu connaissance des plagiats de M. Baour, lui fait quelques critiques un peu sévères, mais dont nous engageons ce célèbre académicien à profiter dans la prochaine édition de sa Jérusalem.
210 Ces Lettres sont écrites avec un ton d'urbanité qui est bien rare chez les critiques du jour. Elles méritent l'attention des amis de la saine littérature, en ce qu'elles signalent presque tous les vers faibles et ridicules de la traduction de M. Baour.
2i5 M. G. G., dans ses Observations, a eu principalement en vue les emprunts de M. Baour à La Harpe et à Clément.
Il a compté jusqu'à deux cent soixante-deux vers pris au premier, et trois cent soixante au second.
220 Nous n'avons pas cherché à vérifier si ses calculs sont exacts; mais ce que nous avons été à même de remarquer nous fait croire qu'il n'a pu se tromper d'un grand nombre de vers; et, s'il faut le dire franchement, nous aurions cru que M. Baour avait
225 de plus grandes obligations à ses prédécesseurs. Il est vrai que M. G. G. n'a pas compté les hémistiches.
A. [Abel Hugo.]