LES DESTINS DE LA VENDÉE
Ode dédiée à M. le Vicomte de Chateaubriand.
« Qui de nous, en posant une urne cinéraire. N'a trouvé son ami pleurant sur un cercueil? Autour du froid tombeau d'une épouse ou d'un frère,
Qui de nous n'a mené le deuil*? »
5 — Ainsi sur les malheurs de la France éplorée,
Gémissait la Muse sacrée
Qui nous montra le ciel ouvert, Dans ces jours où, planant sur Rome et sur Palmyre, Sublime, elle annonçait les douceurs du martyre [o Et l'humble bonheur du désert.
a I. Quel Français ignore aujourd'hui les Cantiques funèbres? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n'a fait retentir le cri des funérailles? (Martyrs, liv. XXIV.)
Publ. en une plaquette de ii p. sous le même titre. Paris, Boucher, 1819 — Edit. des Odes de 1822 : Ode II, sous le titre A M. le Vicomte de Chateaubriand, la Vendée; ép'igr. : « Ave, Cxsar, morituri te salutant ('Tacite) » — Je cite les variantes de l'édition originale de 1822 (^1) et de l'édition définitive, Paris, Gosselin, 1829 (D)
2 D n'a trouvé quelque ami — 8 D Dans ces chants, où planant
Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes, Et vouant aux remords ces cœurs sans repentirs, Elle a dit : « Dans ces temps, la France eut ses victimes,
Mais la Vendée eut ses martyrs. »
i5 — Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes?
Marches-tu, ceinte de tes armes,
Au premier rang- de nos guerriers?
Si l'honneur, si la foi n'est pas un vain fantôme, Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume 20 De tes rustiques chevaliers.
Hélas! tu te souviens des jours de ta misère; Des flots de sang baig-naient tes sillons dévastés. Et le pied des coursiers n'y foulait de poussière
Que la cendre de tes cités.
25 Ceux-là, qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée,
Semblaient, dans leur rage trompée.
Implorer l'Enfer pour appui; [162]
Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée. Le vaste embrasement poursuivait ton armée, 3o Qui ne fuyait que devant lui.
La Loire vit alors, sur ses plages désertes, S'assembler les tribus des vengeurs de nos rois, Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes.
Que sur le trône et sur la croix.
35 C'étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,
C'étaient des enfants et des femmes.
i3 D eut des victimes — 14 £> eut des martyrs — 14 D ajoute une note : Allusion à la belle notice sur la Vendée publiée dans le Conservateur en 1819 par M. de Chateaubriand. C'est dans l'émotion de cette lecture que l'Ode fut composée et publiée d'abord sous ce titre emphatique et vag-ue : les Destins de la Vendée. — 3i A sépare par un trait; eji D le chiffre II
Suivis d'un reste de héros; Au milieu d'eux marchait leur patrie exilée; Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée 40 De cadavres et de bourreaux.
On dit qu'en ce moment, dans un divin délire. Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats, Comme un saint, chargé d'ans, qui parle du martyre Aux nobles anges des combats; 45 Tranquille, en proclamant de sinistres présages, Les souvenirs des anciens âges S'éveillaient dans son cœur glacé; Et racontant le sort qu'ils devaient tous attendre, La voix de l'avenir semblait se faire entendre 5o Dans ses discours pleins du passé.
« Au delà du Jourdain, après quarante années, Dieu promit une terre aux enfants d'Israël; Au delà de ces flots, après quelques journées,
Le Seigneur vous promet le Ciel.
55 Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes!
Dieu, sur des plaines dévorantes.
Vous prépare un tombeau lointain :
Votre astre doit s'éteindre, à peine à son aurore; Mais Samson expirant peut ébranler encore 60 Les colonnes du Philistin.
Vos guerriers périront; mais, toujours invincibles, S'ils ne peuvent punir, ils sauront se venger; Car ils verront encor fuir ces soldats terribles
Devant qui fuyait l'étranger.
65 Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides; [163]
Les uns, sur des nefs homicides,
Seront livrés aux flots mouvants; Ceux-là promèneront des os sans sépulture.
Si £"71 D : IIL
Et cacheront leurs morts sous une terre obscure, 70 Pour les dérober aux vivants*.
Et vous, ô jeune chef, ravi par la victoire
Aux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,
L'honneur de vous frapper dans un combat sans gloire
Rendra célèbre un bras obscur.
75 II ne sera donné qu'à bien peu de nos frères
De revoir, après tant de guerres,
La place où furent leurs foyers; Alors, ornant son toit de ses armes oisives, Chacun d'eux attendra que Dieu rende à nos rives 80 Les lis qu'il préfère aux lauriers.
Vendée, ô noble terre 1 ô ma triste patrie! Tu dois payer bien cher le retour de tes rois ; Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie, Ton sang l'arrosera deux fois.
85 Mais aussi lorsqu'un jour l'Europe réunie, De l'arbre de la tyrannie Aura brisé les rejetons, Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense, Et, seul, le roi chrétien mettra dans la balance 90 L'humble glaive des vieux Bretons.
Grand Dieu ! si toutefois, après ces jours d'ivresse,
a I. La noble veuve de Lescure emporta le corps de son mari dans sa voiture, et on l'enterra dans un coin obscur, c pour le soustraire aux outrages et à l'exhumation. (C. L.).
91 En D, une note : Cette strophe et la suivante renferment sur les actes du ministère d'alors envers les Vendéens, des allusions devenues obscures aujourd'hui, et qui, en 1819, n'étaient peut-être que trop claires pour le repos de l'auteur. Au reste, s'il ne les explique pas ici, c'est qu'il n'y a plus de danger à le faire, et que d'ailleurs ces passages sont trop empreints de colère de parti.
c A, D aux outrages de l'exhumation.
Blessant le cœur aigri du héros oublié, Une voix insultante offrait à sa détresse Les dons ingrats de la pitié ; g5 Si sa mère, et sa veuve, et sa fille éplorées. S'arrêtaient, de faim dévorées.
Au seuil d'un favori puissant, [164]
Rappelante celui qu'implore leur misère Qu'elles n'ont plus ce fils, cet époux et ce père loo Qui croyait leur léguer son sang;
Si, pauvre et délaissé, le citoyen fidèle, Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi, Entendait au sénat calomnier son zèle Par celui qui jugea son roi; io5 Si, pour comble d'affront, un magistrat injuste, Déguisant sous un nom auguste L'abus d'un insolent pouvoir, Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête, Lui demander ce fer, sa première conquête, no Peut-être son dernier espoir;
Qu'il se résigne alors. Par'ses crimes prospères L'impie heureux insulte au fidèle souffrant; Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères
Et qu'il songe à son Dieu mourant.
II 5 Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice.
Il veut aussi, dans sa justice.
Que l'innocent verse des pleurs; Souvent, dans ses desseins. Dieu suit d'étranges voies, Lui, qui livre Satan aux infernales joies, 120 Et Marie aux saintes douleurs. »
Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son langage. Ils quittèrent ces bords pour n'y plus revenir; Et tous croyaient couvert des ténèbres de l'âge L'esprit qui voyait l'avenir.
125 Ainsi, faible en soldats mais fort en renommée.
Ce débris d'une illustre armée
Suivait sa bannière en lambeaux ; Et ces derniers Français que rien ne put défendre, Loin de leurs champs détruits et de leur chaume en cendre, i3o Allaient conquérir des tombeaux.