‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 90 sur 115 · POÉSIE ERSE · texte numérisé non relu

POÉSIE ERSE

Je t'atteindrai, je te frapperai de mon épée, et ton crâne me servira dans les festins, dit le Danois.

Mes chiens ont faim, répondit le Saxon; ils demandent du sang, et ce ne sera pas la première fois que mes chiens auront été servis avant le fils de tes aïeux.

Il dit, et il ricane comme un corbeau qui croasse à l'aspect d'un cadavre. Attends-moi seulement^ dit le Danois; et il parcourt le bord de l'abîme^ cherchant un passage. La place où je t'attends, tu y attendras les vautours, répond le Saxon, toujours immobile et debout dans ses armes.

Mais l'abîme qui les sépare est large et profond; il est semé de rochers, et un torrent roule au fond ï5 comme un | tonnerre. C'est en vain que le Danois [166] cherche un passage : il rugit de fureur. Cependant,

I. Ce morceau est traduit d'un ouvrag-e peu connu en France, publié à Stockholm en i8o5 par le savant professeur P. Merner, et intitulé : Exquisiiiones philosophicœ. (C. L.)

Reproduit dans les Annales romantiques de 1823.

à l'aspect du combat des deux barbares, les armées s'arrêtent, les trompettes font silence; les coursiers frappaient du pied la terre, et le sang ruisse-

20 lait le long des piques.

Un sapin était là, un vieux sapin qui avait été abattu par les tempêtes. Les esprits de la nuit l'avaient roulé du haut de la montagne, afin qu'il descendît vers les mers, et qu'il conduisît dans les

25 contrées lointaines les héros, leurs enfants; mais le sapin s'était arrêté sur le bord de l'abîme, sachant qu'il ne verrait jamais de combat plus terrible que celui dont il allait être témoin.

Le Danois s'avance rapidement, plié sous l'hor-

3o rible fardeau; le Saxon, son glaive nu à la main, se tient prêt à s'élancer sur le pont que son ennemi lui prépare. Tout à coup le Danois s'arrête, et le sapin tombe en retentissant sur les deux bords.

35 Ils se sont rencontrés au milieu du pont fragile; ils se sont saisis; ils se tiennent, ils se pressent, pied contre pied, poitrine contre poitrine; tous les deux ils veulent s'enlever et se précipiter dans le gouffre ; tous les deux ils sont immobiles : on dirait

40 qu'ils ne combattent que des yeux.

Tout à coup un cri se fait entendre, un cri terrible. Le Saxon a enlevé son ennemi ; il le tient entre ses bras au-dessus de sa tête; il le balance en rugissant de triomphe; il va le lancer dans le

45 précipice.

Alors on vit les bergers qui s'étaient enfuis par crainte de la bataille, s'avancer sur le haut des rochers; on entendit les loups hurler dans la solitude des forêts, et l'on aperçut distinctement dans les

5o airs les fantômes emportés par les vents qui se penchaient sur le bord des nuages.

Mais le Danois d'une main a saisi son vainqueur [167] par sa rouge chevelure ; de l'autre il le frappe au visage de son poignard. Les cris de joie se chan-

55 gent en cris de détresse. La tête du Saxon se rejette en arrière ; il chancelle, le pied lui manque, ils vont tomber.

Épargne-moi, crie-t-il au vaincu. Regagne la terre, répond le Danois. Et le Saxon s'avance,

60 aveuglé par le sang ; il marche à pas lents suspendu sur l'abîme, tenant toujours entre ses bras son ennemi qui le guide.

Enfin il a franchi l'abîme; il a mis le pied sur la terre^ ils sont sauvés. Tout à coup, emporté par la

65 douleur, il se retourne et veut lancer son ennemi

dans le gouffre. Meurs, s'écrie le Danois. Il le

frappe ; le Saxon frappé chancelle ; il tombe et il

entraîne le Danois avec lui.

Ils roulent, ils roulent de roc en roc. Bardes,

70 chefs, soldats, tout est accouru sur le bord du précipice. On les voit se saisir, se frapper, se combattre encore. Tout à coup ils arrivent à un endroit où le roc est à pic, ils disparaissent, et on entend ieurs corps se briser sur un rocher qui s'avance en

75 esplanade au-dessus du torrent.

Ils restent quelque temps sans mouvement : peu à peu on voit les cadavres se ranimer et se chercher encore à coups de poignard. Arrêtez! criaient les Senécions, les Senécionsdont l'aspect doit être

80 assez puissant pour faire rentrer au fourreau les glaives déjà tirés; vaines clameurs : ils se relèvent, ils se frappent, ils se roulent. Tout à coup, chose

horrible! un ours énorme sort de dessous les glaces, il se jette sur les deux guerriers, et, aux cris 85 de toute Tarmée^ il les entraîne en rugissant dans sa caverne.

E. [Eugène Hugo.]

LA PANHYPOGHRISIADE

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