DU SEIZIÈME SIÈCLE
Comédie épique, par M. Népomucène L. LEMERGIER, de l'Académie française.
(Deuxième et dernier article.)
Nous avons annoncé que M. Lemercier avait su mêler des traits d'une grande élévation aux idées les plus singulières. Le dialogue suivant en offre un exemple remarquable.
La bataille de Pavie est commencée ; la Mort vient auprès de La Trimouille, et s'adressant à lui :
Vieux La Trimouille, toi, parmi les escadrons, Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.
LA TRIMOUILLE
C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée M'avertit que ta faux sur ma tête est levée.
LA MORT
Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs ?
LA TRIMOUILLE
Me fais-tu peur?
LA MORT
Malgré les dehors que tu prends.
Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas l'envie?
LA TRIMOUILLE
Non; je sais préférer mon honneur à ma vie.
LA MORT
i5 Tu te roidis, brave homme; hélas 1 qu'en ce moment Ton courage affecté me sourit tristement!
LA TRIMOUILLE
J'ai toujours sans effroi contemplé ton image. [169]
LA MORT
Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage ; Mais lorsque les regards m'envisagent de près, 20 Mon aspect fait frémir; conviens-en?
LA TRIMOUILLE
Moi ! jamais.
LA MORT
Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée
De lauriers éclatants se montre couronnée;
La gloire, de son voile, aux regards des héros
Cache les vers hideux qui me rongent les os : 25 On vante mes cyprès; cependant ma présence
Hier à la retraite exhortait ta prudence :
Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;
Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;
Et ton coursier, l'œil morne, et la tête en arrière, 3o Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.
C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain.
Ne pourront de ma faux parer le coup certain :
Va te faire immoler... Un jour ta vieille armure
Sera de ton château l'honorable parure : 3b Mais quand de tes périls je t'accours avertir,
Aux crédules soldats oseras-tu mentir,
Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse
Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?
Le poète a longtemps parlé, mais on sent que
40 le philosophe a dicté les quatre derniers vers. Ce
dialogue est d'ailleurs plein de vérité, et si la Mort
n'a pu faire toutes ces réflexions au vieux La Tri-
mouille, il a pu se les faire à lui-même.
L'épisode d'Ugolin, celui de Françoise de Rimini, 45 sont justement admirés. Peut-être le Dante leur doit-il une grande partie de sa gloire; M. Lemercier aura sans doute | un jour la même obligation [170] à l'épisode de Candor et de Pulcrine. (9" chant.) L'armée de Charles-Quint met Rome au pillage; 5o deux jeunes époux, un vieillard leur père, un enfant leur fils, attendent avec anxiété quel malheur va les frapper dans les calamités générales.
Les portes de leur palais sont brisées par une soldatesque eflYénée, les domestiques égorgés. Candor meurt en défendant sa femme et son vieux père; le vieillard expire, et Pulcrine, la plus malheureuse de sa famille^ reste en proie à la brutalité des vainqueurs.
Un voile alors cacha le courroux allumé 60 De la pudeur luttant contre un Mars enfumé :
Scène dont les humains raillent l'horreur extrême, Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.
La scène change. Rome est en flammes,
Et l'incendie au loin ondoie avec les flots : 65 Une femme accourait poussant mille sanglota; Sa main guide un enfant : elle a fui sa demeure. Et sur l'arc d'un vieux pont marche, s'arrête et pleure. C'est Pulcrine et son fils d'un pas épouvanté Traversant les débris de la vaste cité.
70 Pulcrine qui, fuyant et bourreaux et victimes, Lève ses yeux frappés de l'image des crimes, Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs, Paraît une ombre pâle, échappée aux enfers.
Elle cherche à rassurer son fils, que ses regards 75 épouvantent; sa tête se perd, elle oublie son malheur récent, et alors se passe une des scènes les plus terribles qu'on puisse imaginer.
PULCRINE
Ne pleure pas... Tes pleurs importunent ta mère...
Va, va te consoler dans les bras de ton père : ^
80 II t'aime, il nous sourit; son aimable bonté [171'
Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité :
C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;
Et quand nous soupirons, sa tendresse en soupire...
N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu ? 85 Cher époux, réponds-moi...
l'enfant
Ma mère, où le vois-tu?
PULCRINE
Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville. |
Ta fidèle équité^ cherche un séjour tranquille... |
La guerre menaçante approche de ces murs. ;î
Nous trouverons aux champs des asiles plus sûrs;
9(j Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace. Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace : L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs, Sous d'agrestes abris enchanteront nos coeurs. Viens... faisons à mon père approuver ce voyage :
95 Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.