HISTOIRE GENERALE DE FRANGE
Par MM. VÉLY, VILLARET, GARNIER et DUFAU, ornée de plus de trois cents gravures. Règne de Charles IX (suite et fin), t. XXX*.
(Premier article.)
Chez les anciens, l'occupation d'écrire l'histoire était le délassement des grands hommes; c'était Xénophon, chef des dix mille; c'était Tacite, prince du sénat. Chez les modernes, comme les grands 5 hommes ne savaient pas lire, il fallut avoir recours à des savants, c'est-à-dire à des gens qui n'étaient savants que parce qu'ils étaient restés toute leur vie étrangers aux intérêts de ce bas monde.
Il est à remarquer que les premiers historiens lo anciens écrivirent d'après des traditions, et les premiers historiens modernes, d'après des chroniques.
Les anciens, écrivant d'après des traditions, sui-
I. A Paris, chez Desray, libraire, rue Hautefeuille, n* 4. (C. L.)
Dans Littérature et Philosophie mêlées, 2 fragments (1-78 et 208-267) et une phrase détachée (273-276).
1-78 En tête de Littérature et Philosophie mêlées, 1. 1, p. 5-io. — 2 des grands hommes historiques — 5 les grands hommes historiques — 5-7 fallut que l'histoire se laissât écrire par des lettrés et des savants, gens qui n'étaient savants et lettrés que — 8 monde, c'est-à-dire à l'histoire. | De là, dans l'histoire, telle que les modernes l'ont écrite, quelque chose de petit et de peu intelligent, j II est à remarquer
virent cette grande idée morale, qu'il ne suffisait pas qu'un homme eût vécu, ou même qu'un siècle eût existé, pour qu'il fût de l'histoire, mais qu'il fallait encore qu'il eût légué de grands exemples à la mémoire des hommes. Voilà pourquoi l'histoire ancienne ne languit jamais; elle est ce qu'elle doit
20 être, le tableau raisonné des grands hommes et des
grandes choses, et non pas, comme on l'a voulu
faire de nos temps, le registre de vie de quelques
hommes, ou le procès-verbal de quelques siècles.
Les historiens modernes écrivant d'après des
25 chroniques, ne virent dans leurs livres que ce qui y était déjà : des faits contradictoires à rétablir et des dates à concilier; ils écrivirent en savants, s'occupant beaucoup des faits et rarement des conséquences, ne s'étendant pas sur les événe-
3o ments d'après l'intérêt moral qu'ils étaient susceptibles de préjsenter, mais d'après l'intérêt de [175] curiosité qui leur restait encore, eu égard aux événements de leur siècle. Voilà pourquoi la plupart de nos histoires commencent par des abrégés
35 chronologiques et se terminent par des gazettes.
On a calculé qu'il faudrait huit cents ans à un
homme qui lirait quatorze heures par jour, pour
lire seulement les ouvrages écrits sur l'histoire qui
se trouvent à la Bibliothèque royale; et parmi ces
40 ouvrages, il faut en compter plus de vingt mille, la plupart en plusieurs volumes, sur la seule Histoire de France, depuis MM. Royou, Fantin-Désodoards et Anquetil, qui nous ont donné des histoires com-
21 de notre temps — 25 dans les livres que ce qui y était des faits — - 48 qui ont donné
plètes, jusqu'à ces braves chroniqueurs Froissard,
45 Comines et Jean de Troie, par lesquels nous savons que ung tel jour le roi estait malade et qxiung tel autre jour ung homme se noya dans la Seine.
Or, parmi ces ouvrages, on sait ou on ne sait pas qu'il en est quatre généralement connus sous
5o le nom des quatre grandes histoires de France, celle de Dupleix qu'on ne lit plus; celle de Mézeray qu'on lira toujours, non pas parce qu'il est aussi exact et aussi vrai que Boileau l'a dit pour la rime, mais parce qu'il est original et satirique, ce
55 qui vaut encore mieux pour des lecteurs français; celledu pèreDaniel, jésuite, fameux par ses descriptions de batailles, qui a fait en vingt ans une histoire qui n'a d'autre mérite que l'érudition, et dans laquelle le comte de Boulainvilliers ne trouvait
6o guère que dix mille erreurs; et enfin celle de Vély
et continuateurs, dont nous allons nous occuper.
« Il y a des morceaux bien faits dans Vély, a dit
Voltaire dont les jugements sont précieux; on lui
doit des éloges et de la reconnaissance; mais il
65 faudrait avoir le style de son sujet, et pour faire une bonne Histoire de France, il ne suffit pas d'avoir du discernement et du goût. »
Villaret, qui avait été comédien, écrit d'un style pré|tentieux et ampoulé; il fatigue par une affec-
70 tation continuelle de sensibilité et d'énergie; il est souvent inexact, et rarement impartial. Garnier,
45 Jean de Troyes — 46 et que ung — 48 Parmi ces ouvrages, il en est — 52 non parce qu'il — 58 histoire où il n'y a — 60-61 celle de Vély continuée par Villaret et par Garnier 62 dit Voltaire
plus raisonnable, plus instruit, n'est guère meilleur écrivain; sa manière est terne, son style lâche et prolixe ; il n'y a entre lui et Villaret que la diffé-
:5 rence du médiocre au pire; et si la première condition de vie pour un ouvrage doit être de se faire lire, le travail de ces deux auteurs peut être à juste titre regardé comme non avenu.
[M. Dufau ne s'est pas laissé épouvanter, nous
^ > ne dirons pas par la force, mais par la faiblesse des talents auxquels on lui proposait d'associer le sien; il est bien supérieur à ses devanciers, même à Vélv: son style est clair, rapide, concis et presque toujours élégant; sa narration est animée; ses
85 descriptions ne^manquent ni de chaleur ni de coloris; ses recherches sont solides, sa critique judicieuse et impartiale: en un mot, son ouvrage annonce un vrai talent. Nous croirons devoir lui donner plusieurs conseils; mais le premier, c'est
90 de refaire le travail de Villaret et de Garnier, qui réellement fait disparate avec le sien.
73-74 style est lâche et prolixe. Il n'y a entre Garnier et Villaret — 78 L. <it Ph. ajoute detix paragraphes nouveaux : a Au reste, écrire l'histoire d'une seule nation, c'est œuvre incomplète, sans tenants et sans aboutissants, et par conséquent manquée et difforme. 11 ne peut y avoir de bonnes histoires locales que dans les compartiments bien proportionnés d'une histoire générale. Il n'y a que deux tâches dignes d'un historien dans ce monde : la chronique, le journal ou l'histoire universelle. Tacite ou Bossuet- j Sous un point de vue restreint, Comines a écrit une assez bonne histoire de France en six lignes : « Dieu n'a créé aucune chose en ce monde ny hommes, ny bestes, à qui il n'ait fait quelque chose son contraire, pour la tenir en crainte et en humilité. C'est pourquoi il a fait France et Angleterre voisines. »
Dans ce premier article, nous examinerons M. Dufau sous le rapport du style; dans le second, nous l'examinerons comme historien.
95 Après avoir rapidement retracé les premières années de la régence, la mauvaise administration de Catherine, son isolement au milieu des partis, la renaissance des troubles, l'auteur arrive à cette fameuse fuite de Meaux, qui eut une si grande in-
100 fluence sur le reste de la vie de Charles IX, alors que la cour est sur le point d'être enlevée par le prince de Condé, et qu'elle n'est sauvée que par l'intrépidité des Suisses. Anquetil n'a vu là qu'une circonstance en faveur des catholiques sur laquelle
io5 il fallait rapidement passer; Mézerai n'y a vu que le désarroi des femmes de la cour, forcées de fuir au milieu des soldats, et le père | Daniel, qu'une [177] marche par bataillon carré; M. Dufau nous trace un véritable tableau de caractère; on reconnaît
110 déjà la manière des anciens.
« A minuit donc ces étrangers, commandés par le colonel Pliffer, homme intrépide et bon officier, qui avait promis sur sa tête qu'il ramènerait le roi sain et sauf dans sa capitale, vinrent se ranger au-
ii5 tour de la demeure royale. Malgré la fermeté et le dévouement qu'ils témoignaient , on était loin d'être tranquille. Le roi laissait voir une sombre indignation d'être obligé de fuir devant ses sujets; la reine-mère paraissait inquiète : un secret effroi
120 avait gagné tous les cœurs. Le vieux connétable seul ne démentait pas cette fermeté qu'il avait toujours montrée dans le péril.
« Cependant, à la lueur des torches, on se dispose à partir. Les Suisses reçoivent au milieu
5' LIVRAISON. — LITTÉRATCRE FRANÇAISE. 24I
iù: d'eux le roi, la reine-mère, les princes et le nombreux cortège des tilles de la reine. Ils marchent avec gaieté, enseignes déployées, etc. »
L'auteur peint avec les mêmes couleurs la bataille de Saint-Denis et celle de Jarnac, où périt le
[3o prince de Gondé; il évite de tracer le portrait de ce grand homme; il se contente de le peindre par le témoignage des historiens; et en effet il était difrîcile de faire autrement, après le portrait si original et si vrai que nous en a laissé Mézerai ; Ainsi
i35 mourut Louis de Bourbon, prince de Coudé, ce grand ennemi de la messe, etc. Il est à remarquer que Mézerai, qui, comme on sait, était buveur et cynique, conserve son caractère dans toute son histoire; il est piquant, mais il n'intéresse jamais; il n'a ni
140 chaleur, ni énergie; il est toujours en dehors des événements; quelque sujet qu'il traite, fêtes, guerres ou massacres, il rappelle toujours ce vers de . Segrais :
Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage.
145 Mais le morceau où M. Dufau nous semble avoir [178] développé le plus de chaleur, le plus d'énergie, en un mot le plus de talent de style, c'est la description de la Saint-Barthélémy. Dans un sujet aussi usé, il était difficile de trouver des couleurs nou-
i5o velles. Cependant nous ne croyons pas que, dans aucun des historiens qui ont décrit cette nuit terrible, il se rencontre un début aussi vif et aussi animé que celui-ci : « Aussitôt on vole à Saint-Germain-l'Auxerrois, situé plus près du Louvre que le
i55 Palais, où l'on ne devait sonner que vers la pointe du jour. Bientôt le sinistre tocsin donne le signal
242 LE GONSERVATELR LITTÉRAIRE.
des fureurs. A ce bruit, les soldats embusqués se rassemblent, des lumières paraissent tout à coup aux fenêtres; on tend des chaînes dans les rues,
i6o les armes brillent, un long cri de mort se fait entendre. »
L'auteur continue la description de cette nuit fatale. 11 peint la mort de Coligny ; il ne paraît pas adopter l'opinion que le vieillard ait été aban-
i65 donné de ses serviteurs après qu'il leur eut dit ces paroles : « iMes amis, sauvez-vous, que ma mort ne fasse qu'une veuve. » Il rapporte ces derniers mots au Bohémien Dianowitz : « Jeune homme, tu devrais respecter mes cheveux blancs. » Cepen-
170 dant le corps de l'amiral est jeté par les fenêtres; le duc de Guise vient le contempler; il foule aux pieds le cadavre. L'auteur continue :
« Peut-on retracer sans frémir le tableau qu'offre alors cette malheureuse ville? Des troupes force-
175 nées parcourent les rues. Le son des cloches, les coups de feu, les vociférations fanatiques, les gémissements des victimes se mêlent et retentissent dans l'air. On enfonce les portes, on poursuit les malheureux protestants désarmés et à demi-nus
180 jusque sur les toits. Les femmes, après avoir assouvi la féroce brutalité du soldat, sont massacrées. On égorge les enfants dans leur berceau. I Le sang ruisselle dans les rues. La ville entière n'offre plus qu'une vaste scène de carnage. »
i85 Et toute la description est écrite avec une pareille vigueur. L'auteur la termine par le beau trait de Vesins, qui, sous prétexte d'égorger lui-même son ennemi, le tire des mains des soldats, le fait monter à cheval, le mène en lieu de sûreté, et le quitte
190 en lui adressant ces héroïques paroles : Je n'ai pas
voulu me venger en assassin^ mais en brave; quand
vous voudrez^ nous viderons notre querelle en gentils-
hommes.
On remarqua comme une des singularités de
195 cette nuit terrible, à ce que rapporte d'Aubigné, que dans une si grande multitude de vaillante noblesse, aucun ne mourut l'épée à la main, si ce n'est Guerchi, et qu'aucune maison ne se fit forcer si ce n'est celle d'un avocat nommé Taverni, qui
200 fit faire des balles avec sa vaisselle, et qui, lorsque les munitions lui manquèrent, fit ouvrir les portes, et se précipita de lui-même au milieu des massacreurs.
On raconte, dit Mézerai, qu'on vit poignarder
2o5 un enfant qui se jouait à la barbe de celui qui le tua, et qu'une bande de petits garçons en traîna un autre à la rivière.]
Les descriptions de batailles de M. Dufau sont bien supérieures aux tableaux confus et sans
210 couleur que nous a laissés Mézerai, et aux interminables bulletins du père Daniel; toutefois, il nous permettra de lui faire une légère observation, dont nous croyons qu'il pourra profiter dans la suite de son ouvrage. Si M. Dufau s'est rappro-
2i5 ché de la manière des anciens, il ne s'est pas encore assez dégagé de la routine des historiens mo-
208-267 Littéral, et Philos, mêlées, sous le titre : A un historien, t. I, p. 27.
ao8 Vos descriptions de batailles sont bien — 212 Toutefois, vous nous permettrez une observation — 2i3 que vous pourrez profiter — 214 votre ouvrage. Si vous vous êtes rapproché — 2i5 vous ne vous êtes pas
dernes; il s'arrête trop aux détails, et ne s'attache pas assez à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait exécuté une charge contre
220 d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de cheval,
et que Montpensier ait passé le ruisseau? La | plu- [180] part de ces noms qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne saurait
225 être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner par une succession rapide de tableaux. L'esprit s'arrête à chercher à quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui
23o Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la position des deux armées, par quelque image sensible tirée de l'ordre physique : l'armée était rangée en demi-
235 cercle, elle avait la forme d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les Espagnols formaient la première ligne, les Africains la seconde, les Numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en tête, etc.. Mais,
240 nous le demandons à M. Dufau lui-même, si nous lisions dans Tacite : Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau, il serait très possible que ce petit bulletin eût paru très clair et
245 très intéressant à ses contemporains, mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même degré de
217 vous vous arrêtez trop... et vous ne vous attachez pas — 225 entraîner l'esprit par — 226 Le lecteur s'arrête — 240 nous vous le demandons à vous-même — 245 aux contemporains
faveur auprès de la postérité, et c'est une erreur, dans laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de lire les chroniques )o leur rend familiers les personnages inférieurs de l'histoire qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire, lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes : de là vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont point obligés d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne | faut dire à [181] la postérité que ce qui peut l'intéresser; et pour intéresser la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge, ou d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et des dents comme Gynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé les piques, comm.e Vinkelried. [Nous le répétons, nous ne faisons pas cette observation à M. Dufau comme un reproche, 270 mais comme un encouragement; non, pour qu'il change sa manière d'écrire, mais pour qu'il s'abandonne avec plus d'assurance à ses propres idées. M. Dufau a du talent,] il ne doit donc reculer devant aucune difficulté ; il fallait de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur fallait les cestes d'Hercule. E. [Victor Hugo]
273-276 Phrase conservée dans Littéral, et Philos, mêlées. t. I, p. 192 - 273 L'homme de génie ne doit reculer
TROIS MESSÉNIENNES SUR LES MAL- HEURS DE LA FRANCE, AUGMENTÉES DE DEUX ÉLÉGIES SUR LA VIE ET LA MORT DE JEANNE D'ARC.
Par M. Casimir DELAVIGNE.
Depuis que la littérature est devenue le domaine de la politique, on ne peut mettre au jour un ouvrage qu'il ne soit aussitôt adopté par un parti et repoussé par l'autre. L'auteur, tour à tour porté 5 au ciel ou abaissé jusqu'à terre, proteste vainement contre les arrêts passionnés et contradictoires de ses juges. Il est condamné à supporter à la fois l'humiliation des éloges les plus exagérés et le dégoût des critiques les plus injustes.
10 Tel a été le sort du jeune auteur dont nous nous occupons. En publiant ses poésies, il a ouvert l'arène aux passions et aux clameurs des partis. C'est à nous de venger M. C. Delavigne des jugements exagérés dont il a été l'objet, et de faire en-
i5 tendre, au milieu de tant d'excès, le langage de la vérité. Notre jugement ne peut être suspect; | tout, [182] à l'égard de M. C. Delavigne, nous fait une loi de l'impartialité. Ce jeune poète est dans les rangs des libéraux, et nous sommes royalistes; il a du
20 talent, et nous avons fait serment d'être justes. Ainsi placés entre nos opinions et notre conscience, notre choix n'a pu être un instant douteux.
Les Trois ^esséniennes de M. C. Delavigne et
2? ses Élégies sur Jeanne d'Arc, jouissent d'une réputation méritée. Ce qui constitue le principal mérite de ces pièces, c'est une expression poétique, des tours vifs et énergiques, et une élégance soutenue. La première Messénienne sur la bataille de
3o Waterloo nous a semblé supérieure à toutes les autres, même à la seconde sur la dévastation du Musée, bien que dans celle-ci l'auteur, en alliant à une foule d'images gracieuses des tableaux tracés avec force, ait fait preuve d'une rare flexibilité de
35 talent. Les trois autres pièces, quoique inférieures aux deux premières, ne sont pas indignes de leur auteur; on y reconnaît toujours M. G. Delavigne. On pourrait les comparer à cinq sœurs charmantes, qui, sans se ressembler parfaitement,
40 ont toutes cependant, dans l'ensemble de la physionomie, cet air de famille qui convient à des sceurs.
Fades non omnibus una, Nec diversa tamen, qualem decet esse sororuin.
45 Le début est plein de noblesse :
Ils ne sont plus, laissez en paix leur cendre; Par d'injustes clameurs ces braves outragés A se justifier n'ont pas voulu descendre ; Mais un seul jour les a vengés :
5o Ils sont tous morts pour nous défendre.
Il peint ainsi leur mort héroïque :
Parmi des tourbillons de flamme et de fumée, O douleur! quel spectacle à mes yeux vient s'olïrir? Le bataillon sacré, seul devant une armée, [183]
55 S'arrête pour mourir.
Dans la strophe suivante, la noblesse de la pensée est encore relevée par la noblesse de l'expression :
Le destin des combats 60 Leur devait, après tant de gloire.
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas, Le bonheur de mourir dans un jour de victoire.
Nous sommes sûrs que les suivants seront entendus; ils sont l'expression d'une âme toute fran- 65 çaise :
Étouffons le flambeau des guerres intestines. Soldats, le Ciel prononce, il relève les lis : Adoptez les couleurs du héros de Bovines, En donnant une larme aux drapeaux d'Austerlitz.
70 Voulons-nous maintenant des peintures gracieuses; ouvrons la seconde Messénienne :
Le deuil est aux bosquets du Guide, Muet, pâle, et le front baissé, L'Amour que la guerre intimide, 75 Éteint son flambeau renversé.
Des Grâces la troupe légère L'interroge sur ses douleurs; Il leur dit, en versant des pleurs :
« J'ai vu Mars outrager ma mère. »
80 Et plus bas :
Versant sur un beau corps sa clarté caressante, A travers le feuillage, un faible et doux rayon
Porte les baisers d'une amante
Sur les lèvres d'Endymion.
85 Nous avons déjà fait pressentir notre opinion sur les deux élégies de Jeanne d'Arc. Le jugement que nous en porterons | sera tel qu'on doit l'atten- [184] dre de lecteurs que les Messéniennes ont rendus sévères. Nous pensons que la peinture des mal-
90 heurs de la vierge héroïne demandait une teinte de tristesse et de mélancolie, une sensibilité vraie, qualité précieuse que M. C. Delavigne ne possède pas à un haut degré. Ce jeune poète, doué d'une imagination vive et brillante, surprend le lecteur,
95 mais l'attendrit rarement.
Il représente Jeanne d'Arc montant sur le bûcher :
Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte. Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer, 100 Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête. Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête. Et se prit à pleurer.
Bien, fort bien jusqu'ici; mais pourquoi l'auteur,
au lieu de se livrer ensuite à des exclamations qui
io5 glacent tout, n'a-t-il pas suivi cette première idée,
pourtant si juste, si naturelle, de mettre Jeanne
d'Arc en scène, et de laisser à cette infortunée le
soin de nous attendrir elle-même sur ses malheurs.
11 nous semble que Jeanne d'Arc eût touché tous
no les cœurs, si le poète l'eût représentée pleurant
sur un père, une mère délaissée, pleurant sur une
vie que tant de souvenirs et tant d'espérances lui
B| rendaient chère, et pourtant sitôt et si cruellement
W^ moissonnée.
I ii5 Après avoir rendu un juste hommage au talent de M. G. Delavigne, qu'il nous soit permis de lui
adresser quelques reproches sur le choix de ses sujets. Les victimes du désastre de Waterloo méritent sans doute notre pitié et nos regrets; mal-
120 heur à quiconque refuserait ce dernier tribut à des frères qui, pour être rebelles, ne tombèrent pas sans honneur. Mais si l'égarement de ces braves, que leur mort même n'absoudra point devant l'inflexible histoire, est digne de nos larmes, il ne
125 l'est point de nos éloges. M. C. Delavigne en conviendra sans peine; il paraît même | l'avoir senti. [185) Nous pensons que c'est en effet par un secret sentiment des convenances que ce jeune poète, après avoir célébré la gloire contemporaine, si toutefois
i3o la gloire est là où n'est point la fidélité, l'a associée dans ses chants à celle des anciens jours, que la trahison ne ternit jamais.