‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 94 sur 115 · OU SCÈNES DE LA VIE · texte numérisé non relu

OU SCÈNES DE LA VIE

Par A.-J.-C. SAINT-PROSPER, auteur de VObservateur au dix-neuvième siècle, tome premier*.

Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice, attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer; mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même : de cette manière, il s'assure en quelque sorte la victoire, car plus son ennemi est puissant, plus il se montre courageux, et la puissance recule toujours devant le courage; d'ailleurs la vérité veut être dite à haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il examine les individus en particulier, il ne critique

I. On souscrit pour cet ouvrage, à raison de 2 fr. 5o par volume, chez M. Pichard, quai de Conti, n' 5, et Everat, rue du Cadran, n" i6. (C. L.)

Dans Littérature et Philosophie mêlées, deux fragments (1-47 et 82-96).

1-47 Littéral, et Philos, mêlées, t. I, p. 124, sous le titre : Satiriques et moralistes.

8 courageux, lui, et la puissance...

que l'espèce en général ; l'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente, puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser per-

20 sonne. Cependant, pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion que nous ayons de | nous-mêmes, il y a toujours en [186] nous une certaine conscience qui nous fait consi-

25 dérer comme hostile la démarche de tout homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de

L'endroit que l'on sent faible, et qu'on veut se cacher.

Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui

3o que nous regarderons comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si au contraire nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le monde, en le dénonçant comme un

35 fâcheux. Le philosophe observateur, à la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira : Je viens compter vos défauts et étudier vos vices; il faut, comme dit

40 Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons tous haro! et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule, toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter dans la société, remarquer tout sans se faire remar-

45 quer lui-même, et ne jamais oublier ce vers de Mahomet :

Mon empire est détruit, si l'homme est reconnu.

[C'est peut-être pour avoir négligé ces précautions, que l'ingénieux auteur de l'Observateur au dix-neuvième siècle nous présente aujourd'hui un ouvrage inférieur à son premier écrit, pour la partie de l'observation, quoiqu'il lui soit supérieur sous quelques autres rapports. M. Saint-Prosper devait éviter de se nommer, et surtout de prendre, comme il le fait dans sa spirituelle préface, le titre dange-

55 reux d'Eternel observateur du dix-neuvième siècle. M. Saint-Prosper est perdu. Désormais, grâces à son imprudence manifeste, le voilà sûr de ne plus rencontrer que des ignorants pétris de modestie, des professeurs qui s'exprimeront en français, des

6o garçons de bureau pleins d'affabi |lité, des ban- [187] quiers aussi ennemis des richesses que Sénèque, et des jeunes iilles qui parleront vertu comme de petits Sallustes, ou comme l'Emilie de son roman nouveau. (Chap. v, p. 78.)

65 Toutefois, qu'il ne se laisse pas décourager par des obstacles qu'il s'est créés lui-même; qu'il continue à nous représenter les Scènes de la vie dans un style original et piquant; qu'il assaisonne ses récits, comme il l'a fait jusqu'ici, de réflexions

70 amusantes et de digressions spirituelles; qu'il ajoute, dans les livraisons suivantes, à ses qualités ordinaires le mérite d'une action vive et d'un intérêt soutenu; et puisse la foule des souscripteurs qui viendront s'inscrire chez Everat et Pichard,

75 pour la Famille Lillers, faire croire au passant

qu'il s'agit de relever une baraque démolie, ou de

soulager un pauvre millionnaire frappé de 200 fr.

d'amende !

Tels sont nos vœux : que M. Saint-Prosper

354 LE GOxN'SERVATEUR LITTÉRAIRE.

So écoute aussi un moment nos critiques. Nous l'engageons à écrire d'une manière plus correcte;] il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre la grammaire. M. de Pradt nous a lassés de cette originalité-là. Nous croyons encore que

85 M. Saint-Prosper possède assez de ressources en lui-même pour éviter de tirer parti des petits détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il faut laisser ces puériles moyens d'amuser à ces gens qui mettent des intentions dans une

90 virgule, et des réflexions dans un trait suspensif, font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de tous les pays,

95 depuis Caligula qui piquait les mouches, jusqu'à Don Quichotte, qui piquait les moines.

[C'est un point qui n'est pas encore éclairci, de savoir si, lorsqu'un journaliste ne peut faire qu'une citation, il doit la choisir de manière à motiver 100 ses critiques, ou de façon à | justifier ses éloges. [188 Nous ne prétendons pas décider la question ; pour le cas actuel, les lecteurs feront ce qu'ils voudront de nos critiques, ils nous croiront sur parole s'ils veulent, ou ne nous croiront pas du tout, ce qui îo5 ne nous fera pas moins de plaisir qu'à M. Saint- Prosper lui-même; mais nous ne serons pas aussi indifférents sur la foi qu'ils doivent ajouter à nos

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