PROGRAMME ET METHODES B'E^SEIG5EMEKT
M. d'Indy a saisi la Sous-Commission d'un projet de réforme de l'enseignement, 1res complet et très approfondi, dont la belle ordonnance et la rigueur de doctrine l'ont frappée. Ce projet, dont l'idée fondamentale était la division de chacun des enseignements professés au Conservatoire en deux degrés correspondant l'un à l'éducation technique qui tend à rendre l'élève maitre de son instrument, et l'autre à l'éducation artistique destinée à lui inculquer, avec une complète connaissance de la littérature de cet instrument, le sentiment du style propre à chaque œuvre et du genre d'interprétation qu'elle réclame, lui a paru pourtant entaché d'un double défaut. Si on le prenait au pied delà lettre, il entraînait une refonte totale du Conservatoire, impraticable avec les ressources que le budget met à la disposition du Ministre: si l'on en interprétait seulement l'esprit, il ne faisait que revêtir d'un appareil imposant des données de sens connBnn qui président à la pratique de tous les jours. Dans le premier cas, en effet, la conséquence n'en était autre que le dédoublement de la plupart de 75 cours actuellement professés an Conservatoire, ou si, comme l'auteur du projet ne faisait point difficulté de l'admettre, les mêmes maîtres restaient chargés de renseignement aux deux degrés, le doublement de leurs traitements, ce qui revenait tout au même quant à la dépense. Dans le second cas, si le projet signifiait seulement qu'il confient de familiariser les élèves avec toutes les difficultés techniques avant de leur demander de s'assimiler le tempérament, le coloris, les procédés propres à chaque maitre, rien n'était
plus conforme aux traditions du Conservatoire. C'est sur ce dernier point surtout qu'ont insisté les représentants du corps professoral ; ils ont fait valoir, les uns que la division en deux degrés s'opérait d'elle-même dans leurs cours par la présence, à côté des élèves proprement dits, des auditeurs qui en étaient justement à la première étape de leur éducation musicale ; et d'autres, que parmi les élèves eux-mêmes les professeurs distinguaient des degrés d'intelligence et d'acquis et ne manquaient pas d'y approprier leur enseignement; qu'enfin le contact dans la même classe de jeune gens de force différente n'était pas sans profiter grandement aux moins avancés, et qu'il y avait là comme un enseignement mutuel fécond en heureux résultats. Quant à la démarcation rigoureuse des études techniques et des études artisltques, tous se déclaraient impuissants à la tracer, et niaient absolument qu'il fut possible de séparer, dans l'explication d'un morceau ou la correction d'une leçon . les indications de justesse, de rythme, d'agilité, des indications de style et de sentiment
La Sous-Commission n'a pu méconnaître la portée de ces observations: aussi, n'insistant point sur ce principe d'une gradation rationnelle des enseignements auquel les pratiques suivies semblent donner satisfaction dans la mesure du possible, s'est-elle bornée à relever un certain nombre de points intéressants touchés par le projet de M. d'Indy et qui ont, après discussion, fait l'objet de solutions transactionnelles. Ces solutions, au lieu de les inscrire sous forme de décisions ferme dans le règlement en préparation, elle préfère les mentionner ici, à titre de vœux recommandés au zèle éclairé du Conseil d'enseignement. Lui seul, en effet, peut juger, pour la plupart d'entre elles, de la possibilité de les réaliser sans bouleverser l'ordre des cours et sans surcharger outre mesure des élèves, à la plupart desquels les nécessités de la vie créent, à côté de leurs obligations scolaires, des devoirs et imposent des occupations dont il faut bien tenir compte, si l'on a trop souvent à en regretter la nature.
La première de ces solutions échappe à ces difficultés et eût pu prendre place dans un article du règlement si la Sous-Commission ne s'était fait un devoir d'abandonner à la compétence du Conseil d'enseignement tout ce qui concerne les programmes et les méthodes. L'importance en est telle pourtant et la Sous- Commission l'a trouvée formulée avec une si heureuse propriété de termes dans le projet de réorganisation du Conservatoire élaboré en 1870, qu'elle croit devoir y insister tout spécialement. Il s'agit de la distribution de l'enseignement du chant en trois degrés, et elle ne peut mieux faire à ce sujet que de reprendre la rédaction de sa devancière; la voici : <tLe cours de chant est divisé en trois degrés ; 1 " degré : exercices préparatoires de la voix, vocalisation; 2' degré : continuation des éludes du 1er degré, réunion de la parole et du son, étude classique du chant; 3e degré: perfectionnement du style, étude de l'expression, études complémentaires du chant. Les élèves ne pourront être admis au degré supérieur qu'après un examen constatant leurs progrès et leur capacité.- C'est que cette gradation si naturelle et, on l'a vu, communément pratiquée, s'impose ici avec une
PROJETS DE REORGANISATION, 1892.
force particulière et comme une règle d'élémentaire prudence, il dépend, en effet, du professeur, par un classement précipité, une préparation trop hâtive de la voix qui lui est confiée, de détruire un organe et de briser une carrière. 11 ne s'ensuit pas pourtant que les élèves de chaque degré dussent être parqués dans des cours distincts; ils resteraient au contraire confondus dans la même classe, chacun recevant le genre de leçons qui lui convient et tous profitant en commun des notions générales, des analyses critiques, des préceptes de goût et surtout du spectacle puissamment suggestif des efforts et des progrès de leurs voisins.
Les autres vœux de la Sous-Commission ont trait aux cours complémentaires dont il peut être utile d'imposer la fréquentation aux élèves des diverses branches d'enseignement. L'art musical marche, comme lotit en ce monde, mais plus vite peutêtre , du simple au composé; la direction, l'exécution, la lecture même des partitions nouvelles exigent une sûreté d'oreille, une connaissance des intervalles et des accidents qui les modifient, des relations entre les diverses tonalités , des éléments constitutifs des accords qu'aucune dissonnance, qu'aucune modulation ne déconcerte. N'y a-t-il pas là de quoi justifier une connaissance aussi approfondie que possible de ces deux outils indispensables du bon musicien: le solfège et, au degré supérieur, l'harmonie? La Sous-Commission a été unanime pour exprimer le vœu que les élèves du chant et des classes d'instruments ne soient admis à concourir dans leurs classes qu'après avoir été, sinon lauréats, du moins admis au concours de solfège; en ce qui touche particulièrement les instrumentistes, qui ont à exécuter dans tous les tons des parties beaucoup plus chargées que celles des chanteurs, il serait désirable que tous eussent des notions d'harmonie.
Dans cet ordre d'idées la Sous-Commission estime que le moins qu'on puisse faire , c'est de tenir la main à la continuation de la pratique consistant à inscrire d'office dans une classe d'harmonie tous les instrumentistes ayant obtenu une médaille de solfège.
Enfin deux compositeurs éminents, dont l'un membre de la Sous-Commission, ont exprimé, avec son plein acquiescement, l'intérêt qu'ils attacheraient à ce que les élèves de composition fussent astreints à suivre le cours d'ensemble vocal et le cours d'orchestre. Dans le premier ils se pénétreraient, par leur expérience personnelle, des limites naturelles des voix et des ménagements qu'elles commandent; le second leur mettrait sous les yeux des modèles achevés de l'art d'écrire pour les instruments, qui fourniraient à la démonstration de leur professeur la meilleure (r illustra tionn qui se puisse souhaiter.
Le Rapporteur de la Sous-Commission, Henry MARCEL.
Depuis l'adoption de ce rapport, votre Sous-Commission a encore perdu un de ses membres, feu Victor Wilder. Qu'on me permette, en son nom, de rendre hommage à l'activité intellectuelle sans cesse en
éveil de notre collègue , à ses vues souvent hardies , toujours personnelles, enfin à son ardent apostolat en faveur du progrès musical qu'on peut sans douto concevoir autrement que lui, mais à la cause duquel il s'était voué tout entier.