CHAPITRE XCIir
Ce qui jetait l’Empereur dans l’indécision , c’était ce qu’on n’osait pas avouer , et ce qu’il voyait très clairement. Des généraux qui, dès le commencement de la campagne, regrettaient les jouissances de Paris et n’aspiraient qu’au repos, n’étaient pas disposés , après de grands revers , à tourner le dos à la France pour s’aventurer dans une expédition lointaine et hasardeuse. Pour la tenter, il fallait du dévoûment, pour réussir, brûler ses vaisseaux.
Un évènement fâcheux fit cesser l’hésitation, c’était la défection de la Bavière. Quoique le roi eût fait espérer qu’il tiendrait encore six semaines dans l’alliance, ce qu’on avait craint en appelant Augereau , s’était réalisé. Depuis son départ , le roi n’avait pu résister plus long-temps aux séductions et aux menaces de la coalition, aux intrigues du général de Wrède et du parti autrichien. Il avait signé, le 8 octobre , un traité d’alliance avec l’Autriche , arrangé d’avance au quartier général de Ried par les deux généraux en chef de Wrède et Reuss-Plauen. Une lettre du roi de Wurtemberg annonça que, sans déclaration de guerre, ni avertissement préalable, les deux armées autrichienne et bavaroise, cantonnées sur les bords de l’Inn, s’étaient réunies; que cinquante ou soixante mille hommes, sous les ordres du général de Wrède, marchaient sur le Rhin; que le Wurtemberg, contraint par la force de cette armée , était obligé d’y joindre son contingent , et qu’il fallait s’attendre que bientôt cent mille hommes cerneraient Mayence.
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c’était un argument puissant pour les improbateurs du plan de Napoléon; il y renonça donc. Il céda,dit-on, contre son sentiment intime; car, dans ses combinaisons, il avait admis la défection de la Bavière. Cependant elle diminuait le nombre des chances; le succès de son projet de manœuvrer entre l’Elbe et l’Oder, dépendait de la faculté de se jeter en masse par Magdebourg sur la Westphalie, ou par Dresde en Bohême , en se basant sur la Bavière. Cette alternative lui était enlevée. Suivant le bulletin , il se décida d’après la perte de son allié et les conséquences qu’il prévoyait.
L’Empereur prit donc enfin le parti de retourner sur le Rhin. Changeant de dispositions , il dirigea toutes ses forces sur Leipzig , où les armées ennemies s’étaient donné rendez-vous. Il laissa Saint-Cyr à Dresde, Narbonne à Torgau, Lapoype à Wittenberg, licmarrois à Magdebourg et Davoust à Hambourg. C’était une nécessité fâcheuse, puisqu’il s’affaiblissait d’autant, et que s’il n’était pas victorieux, toutes ces garnisons étaient perdues.
Le roi de Naples avait tenu ferme contre l’année de Bohême, pour ralentir sa marche sur Leipzig; Augereau venait d’y arriver en passant à Naumbourg sur le ventre des détachemens qu’elle avait envoyés conti’e lui; tous les corps de l’année française accouraient. Le i5 octobre. Napoléon partit de grand matin de Düben, et entra de bonne heure à Leipzig. Il employa toute la journée à examiner l’ensemble de ses positions et à les parcourir en détail,
CU\PITRE XCIU.
et la mût, il fit ses dispositions ; ses corps fi’armée étaient pour ainsi dire adossés aux différentes portes de Leipzig, pour faire face aux armées ennemies qui arrivaient par toutes les routes. Craignant que Napoléon n’accablât Blücher, qui venait par le nord, les souverains prirent la résolution de l’attaquer de suite , sans attendre Beningsen et Colloredo, qui étaient d’une marche en arrière sur la route de Dresde. grande armée de Schwarzenberg s’avancait au midi , en descendant le cours de la Pleiss et de l’Elster; un de ses corps , celui de Giulay, manœuvrait entre Weissenfelz et Leipzig, pour couper la route de France; le soir elle était en ligne; c’est donc sur elle que Napoléon se disposa à porter les premiers coups. Il laissa sur laPartha le maréchal Ney, avec les corps de Soubam et de Marmont,pour y attendre Blücher etBernadotte.il détacha Bertrand pour rouvrir la route de France à l’armée, et, avec le reste de ses forces , montant à moins de cent mille hommes, il comptait attaquer vigoureusement par Wachau, Schwarzenberg, qui en avait cent quarante mille.
Le i6, à neuf heures du matin, l’ennemi engagea lui-même la bataille sur ce point. Une canonnade effroyable s’étendit sur toute la ligne : on combattit jusqüe vers midi avec des succès balancés. Napoléon fit ses dispositions pour prendre plus vigoureusement l’offensive, et frapper un grand coup, en perçant le centre des ennemis, et les culbutant de Gossa sur Magdeborn. Il ordonna au roi de Naples
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de lancer la cavalerie ; Latour-Maubourg et Rellei inann, soutenus par Victor et Lauriston, se jetant à droite et à gauche pour déborder la ligne ennemie, écrasèrent tout ce qu’ils rencontrèrent. Gossa fut pris , la bergerie d’Auenhëim enlevée avec vingtsix pièces de canon. Le plus brillant succès couronnait cette double charge , lorsque Latour-Maubourg eut la jambe emportée par un boulet. Cet accident jeta de l’incertitude dans son corps ; cependant la division de cuirassiers de Bordesoult, se jeta sur la gauche du prince de Wurtemberg, culbuta tout ce qui s’opposait à lui, et poussa jusqu’à l’empereur de Russie. Le centre des alliés allait être enfoncé et la bataille gagnée: Alexandre donna l’ordre à OrloAv-Denisow de charger avec le régiment de cosaques de la garde, qui formait son escorte; les batteries de réserve de la garde russe se démasquèrent, la cavalerie de Barclay accourut. La blessure de Latour-Maubourg empêcha que la charge fût convenablement soutenue.
Jusqu’à ce moment tout l’effort des Français s’était porté contre les Russes : .Schwarzenberg était entre l’Elster et la Pleiss; le corps autrichien de Meerfeld n’avait pu déboucher par Dœlitz; Schwarzenberg marcha au secours de sa droite; les divisions de cuirassiers autrichiens passèrent la Pleiss, débouchèrent sur Markkleiberg, et poussèrent jusqu’à la jeune garde, dans le moment où la cavalerie de Latour-Maubourg abordait celle de l’empereur de Russie.
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Cn.VHlTRE XCIII.
L’ennemi ayant l’avantage du nombre envoyait des troupes fraîches pour secourir ou relever celles qui étaient fatiguées. Toutes les forces dfe Napoléon étaient à-la-fois engagées et au feu, pour faire face partout ; il ne lui restait que la vieille garde , qui ne devait agir que dans un cas de nécessité, ou pour un coup décisif. Le mouvement des Autrichiens, qui avaient passé la Pleiss, dégagea donc les Russes; ils reprirent même l’offensive sur Gossa. Croyant que ce mouvement devait favoriser le pas.sage de cette rivière, inutilement tenté à Dœlitz par Meerfeld , Sclmarzenberg lui ordonna de redoubler d’efforts. Cinq ou six bataillons autrichiens s’emparèrent de Dœlitz et cherchèrent à déboucher, suivis par tout le corps d’armée. Les Polonais, épuisés de fatigue, plièrent sous le nombre; l’aile droite était forcée. Alors Napoléon lança la vieille garde ; Poniatowsky envoya sa réserve. En peu d’instans le combat fut rétabli : Dœlitz fut repris; la tête de colonne de Meerfeld fut enveloppée, rejetée dans la rivière, ou faite prisonnière, et le général lui-même forcé de remettre son épée. La nuit vint mettre fin au carnage. Bertrand avait paralysé les vives attaques de Giulay et conservé les ponts de Lindnau, la route de France. L’Empereur nomma sur le champ de bataille Poniatowski maréchal. Cette journée , quoique glorieuse pour les Français, était sans résultat, et ne changeait rien aux difficultés de leur situation, elle s’était même empirée par un combat moins heureux. Au nord de Leipzig, sur la Partha, Mar- EMPIIIE VI. J.G
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mont avait été obligé de s’engager avec Blücher. Le 3* corps , qui aurait pu lui assurer la victoire sur les Prussiens , perdit toute la journée en marches et contremarches de la Partha sur la Pleiss, de la Rieiss sür la Partha. Livré à ses propres forces, ce maréchal eut affaire à trop forte partie. Avec vingt mille hommes, il ne pouvait résister à soixante mille; ses troupes se défendirent avec une rare valeur; mais elles furent enfin ramenées sur Gohlis, avec perte de vingt pièces de canon et quatre mille hommes hors de combat.
Dans cette journée du i6, cent, cinquante mille Français avaient combattu contre deux cent trente mille ennemis, et n’attendaient plus d’autre renfort que le faible corps de Reynier. Bemadottè , Colloredo , Beningsen , arrivaient. La supériorité des alliés était effrayante. En recommençant la bataille, il s’agissait moins pour Napoléon de victoire que de protéger sa retraite. Se faisant toujours illusion sur les sentimens de ces rois qui l’avaient tant flatté dans ses prospérités, il voulut essayer encore la voie des négociations. Le général Meerfeld, son prisonnier, était un des négociateurs de Campo-Formio; à Austerlitz, il avait porté les premières paroles d’un armistice. Gette circonstance parut à Napoléon d’un augure favorable. Il oubliait qu’aux yeux des coalisés, empereur de fortune , il était un intrus, fils de la révolution, représentant de cette France contre laquelle, depuis vingt ans, conspirait la coalition. L’occasion était trop belle pour se venger à -la- fois