CHAPITRE XCVI
Murat les désavouait dans sa conscience ; mais , roi de fortune, il croyait, par l’excès de son langage, rassurer les rois légitimes.
«Je viens, écrivit-il à l’Empereur, de conclure un traité de paix avec l’Autriche. Celui qui a combattu si long-temps près de vous, votre beau-frère, votre ami, a signé un acte qui semble lui donner une attitude hostile contre vous; c’est vous en dire assez. Votre majesté peut apprécier, dès-lors, .et la nécessité à laquelle je cède , et les déchiremens que j’éprouve. » Murat développait cette nécessité en répétant à-peu-près sa lettre du 3 janvier. D’après la réponse de l’Empereur au sénat, par laquelle il renonçait à ses conquêtes, l’Italie n’était donc plus rien pour lui. Cet avertissement, qu’il donnait sans doute à dessein , Murat l’avait entendu ( cet argument dérisoire était assez déplacé). Il espérait' ne pas combattre contre la France , le champ de la guerre étant assez vaste pour que l’on pût espérer de ne pas s’y rencontrer ; cette paix particulière aurait le bon effet de consolider son trône, de le faire reconnaître par l’Europe entière. Au milieu des prétentions, des préjugés de toutes les vieilles dynasties régnantes, il avait traité d’égal à égal avec elles; il avait su prendre et garder son rang;, enfin, il avait besoin d’apprendre quelquefois que l’Empereur l’aimait encore, parce que lui l’aimerait toujours. ‘
■ Lettre du i5 janTÎer.
EMPIRE. VI. 3a
Murat écrivit aux princesses Élisa, Pauline, au prince Borghèse, pour justifier sa conduite; ses lettres étaient déchirantes de regrets et de remords.
Le prince Eugène, de son quartier, général de Vérone, adressa deux proclamations à son armée et aux peuples d’Italie. Il y flétrissait la conduite des Napolitains venus, accueillis comme alliés, comme frères, tendant la main à l’étranger et combattant avec lui. Il invitait les Italiens à rester fidèles à leur drapeau, à se rallier autour du fils de leur souverain; il prenait pour devise : Honneur et fidélité! Le sénat du royaume, dans une adresse, protesta de son dévoûment et de celui du peuple.
L’Empereur arriva, le 2 5, à Châlons. Dans cette ville comme sur toute sa route, sa présence releva les esprits abattus; il recueillit des témoignages d’espoir et de confiance; il arrêta la marche rétrograde de ses troupes. Berthier lui rendit compte de la situation des ennemis. Leur grande armée de cent vingt mille hommes s’était avancée de Langres sur Chaumont; Blücher, avec environ cinquante mille, avait dépassé Nancy et se dirigeait vers Joinville et Saint-Dizier sur la Marne. L’Empereur n’avait à leur opposer que soixante -dix mille hommes, encore disséminés sur une ligne étendue. Le 26, il transporta son quartier générai à Viti’y; il espérait se placer entre Blücher et la grande armée et empêcher leur réunion. Le il rencontra des têtes de colonnes ennemies , c’était le corps du général russe I^nskoï sortant de Saint-Dizier. Duhesme les atta-
Dflitized by GoogI
CIIA.PITRE XCVI.
qua et rentra dans cette ville. L’Empereur apprit que Blücher, avec vingt-six mille Russes , avait déjà filé sur Brienne, se dirigeant vers Troyes, et que le général Yorck, avec vingt mille Prussiens, était encore à Saint-Mihiel sur la Meuse. L’armée de Silésie se trouvait donc coupée en deux. L’Empereur résolut d’attaquer Blücher avant qu’il pût se joindre à la grande armée autrichienne, qui marchait vers Bar-sur-Aube.
Le a 8, il traversa la forêt de Der par un très mauvais chemin, mais le plus court; il passa la nuit à Montierender. Le ag, le général Milhaud rencontra la cavalerie ennemie en arrière de Mézières, la chargea et l’enfonça. Le curé de ce village, ancien maître de quartier de Napoléon au collège de Brienne, vint au-devant de lui, il le prit pour guide, ün officier, expédié à Mortier pour lui ordonner de se rapprocher, fut pris. Par ses dépêches, Blücher apprit que l’Empereur allait déboucher sur ses derrières. Déjà en communication avec les Autrichiens par Bar-sur- Aube , il fit revenir le corps de Sacken , il se mit en position à Brienne pour les attendre, ou, s’il était forcé, pour se retirer sur eux. De trois à quatre heures, le combat s’engagea vivement et se continua jusqu’à la nuit, sans avantage décidé d’aucun côté. Blücher le croyant fini se reposait au château. A huit heures du soir, le général Château y pénétra, tandis que le contre-amiral Baste forçait l’entrée de la ville-basse. Bfiicher et son état-major n’eurent que le temps de se sauver. Hardenberg, ne-
f)00 EMPIRE. — \N 1814.
veu du ministre de Prusse, fut fait prisonnier. L’ennemi fit de vains efforts pour reprendre le château. L’Empereur, retournant à Mézières, faillit d’être tué ou enlevé par une bande de cosaques qui s’était ap prochée de lui à la faveur de la nuit. Le contreamiral Baste fut tué dans cette action; elle coûta environ trois mille hommes à chaque parti. Dans la nuit, Blücher se retira dans la direction de Bar-sur- Aube.
Le 3o, l’armée française était entièrement maîtresse de la position de Brienne. Napoléon se logea an château qui avait été saccagé. Là se retracèrent à lui tous les souvenirs de sa jeunesse; entre l’élève de l’école militaire, et l’Empereur attaqué par toute l’Europe , quelle immensité d’évènemens et de vicissitudes! Quel vaste champ de pen.sées sérieuses et d’amères réflexions! Cependant, lorsque l’Empire semblait lui échapper, il se perdait en une foule de projets; il voulait rebâtir la ville , acheter le château, y fonder une résidence impériale, une école militaire.
Le 3i, Schwarzenberg transféra son quartier général à Bar-sur-Aube pour soutenir Blücher; Yorck arrivait à Saint-Dizier. Napoléon établit son armée à La Rothière, attendant de connaître les projets de l’ennemi , et donna l’ordre de rétablir le pont de Lesmont, son principal moyen de retraite.
Le I*' février, l’ennemi lui présenta la bataille, il fut forcé de l’accepter. Schwarzenberg céda le commandement à Blücher, et mit à sa disposition les