‹ Le Consulat et l'EmpireChapitre 283 sur 300 · CHAPITRE CI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CI

Napoléon était toujours Empereur ; pour en finir avec lui, ébranler la fidélité des soldats qui l’entouraient encore, absoudre la défection déjà résolue dans l’âme de la plupart des chefs de l’armée, et des principaux fonctionnaires civils, il fallait obtenir du sénat la déchéance de Napoléon. Des écrivains qui, tout en stygmatisant Talleyrand comme un traître, ont une haute idée de son habileté, lui font un grand titre de gloire d’avoir su amener le sénat à se séparer de l’Empereur. Ce n’était pas difficile : dès le a8 mars, il en avait fait son deuil; déjà il en était à la régence. Le 3 1 , les étrangers s’étaient prononcés; le sénat avait accepté d’Alexandre la mission de nommer un gouvernement provisoire, et de ‘ faire une constitution sur le tombeau de la dynastie napoléonienne , il n’y avait plus qu’à continuer d’obéir. Talleyrand n’eut donc pas beaucoup de peine à endoctriner la petite opposition libérale qui avait existé dans le sénat. Il s’assembla, le a avril, sous la présidence de Barthélémy. Sur la proposition de Lambrechts, il prononça la déchéance de l’Empereur Napoléon et de sa famille, et délia, en conséquence , le peuple français et l’armée du serment de fidélité. Lambrechts voulut ajouter des considérans; mais il était tard; Talleyrand était impatient d’avoir l’acte du sénat. Ses affidés firent ajourner les considérans au lendemain, et décider que la déchéance serait adressée de suite au gouvernement provisoire, pour être publiée; le président envoya la décision le soir même.

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Le sénat alla faire hommage de son décret à l’empereur Alexandre; il répondit : a Un Jiomme qui se disait mon allié , est arrivé dans mes états en injuste agresseur; c’est à lui que j’ai fait la guerre et non à la France. Je suis l’ami du peuple françam; ce que vous venez de faire redouble encore ce sentiment. Il est juste , il est sage , de donner à la France des institutions fortes et libérales, qui soient en rapport avec les lumières actuelles. Mes alliés et moi, nous ne venons que protéger la liberté de vos décisions. Pour preuve de cette alliance durable, que je veux contracter avec votre nation, je lui rends tous les prisonniers français qui sont en Russie. Le gouvep nement provisoire me l’avait déjà demmidé , je l’accorde au sénat, d’après les résolutions qu’il a prises aujourd’hui. »

Le sénat se retira pénétré des sentimens de la plus vive reconnaissance et de la plus grande admiration. Il y avait de quoi!

Le lendemain, Lambrechts présenta les considérai* du décret de déchéance; ils furent renvoyés pourra forme à une commission, et immédiatement adoptés. Motiver la déchéance de Napoléon, en pai'' tant du point de vue du despotisme et de l’ambition, c’était une tâche fort facile. Mais au moins fallait-il la remplir avec décence, avec noblesse; fallait-il ne pas fouler aux pieds sa gloire et sa grandeur, et jeter à ceux des étrangers celle de la France, toujours respectable, malgré ses revers. Dans les considérans de son décret, le sénat oublia qu’il était français,

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et qu’il avait d’autant moins le droit de flétrir Napoléon, que pendant tout son règne il en avait été le flatteur ardent , et l’instrument servile.

Soixante-dix-sept membres du Corps-Législatif, qu’on ramassa à Paris, sous la présidence de Félix Faulcon , trop heureux qu’on voulût bien les compter pour quelque chose, adhérèrent aux actes du sénat, allèrent aussi présenter leurs hommages aux souverains étrangers, et offrir leur concours à tout ce qu’ils voudraient. Une fois le branle donné , chaque autorité envoya son adhésion , la cour de cassation , la cour des comptes , la cour impériale , le corps municipal, le préfet Chabrol en tête, le clergé, présidé par le cardinal Maury, le conseil des prises, l'université et son grand-maître Fontanes; l’institut, tout le monde plus tôt ou plus tard. Tous ces adhérens n’étaient pas à beaucoup près les amis des Bourbons , mais chacun voulait conserver sa place. Par exemple personne ne crut que le premier président Séguier, cousin, protégé, courtisan de Cambacérès , l’un des flatteurs de meilleure foi de l’Empereur, fût pénétré de respect et d’admiration pour des princes augustes, modèles de désintéressement et de magnanimité; qu’il ressentit im profond amour pour la noble race des rois légitimes, et qu’il n’eût jamais cessé de faire des vœux secrets pour leur retour. C’était cependant ce que portait l’arrété i-evêtu de sa signature. Et les juges du tribunal de Senlis ! Ils renfermaient depuis vingt ans dans leurs coeurs les sentimens qu’ils exprimaient.

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65a EMPIRE. AN 1814. I

Le gouvernement provisoire, dans sa prodamaf tion aux armées, renchérit encore sur le sénat, en leur disant que l’homme qui les avait pendant vingt ans conduits à la victoire, n" était pas même Fran- \ çais. « Vous n’êtes plus les soldats de Napoléon, le sénat et la France entière vous dégagent de vos ser mens. » Le lendemain , il licencia tous les conscrits non incorporés, les bataillons de nouvelles levées et les levées en masse. Ensuite vint une adresse au peuple français. C’étaient le même style, les mêmes injures : Napoléon n’avait gouverné les Français que comme un roi de barbares. Alexandre et ses magnanimes alliés ne parlaient que le langage de l’honneur, de la justice, de l’humanité. Ils venaient réconcilier avec l’Europe un peuple brave et malheureux. Un autre ordre de choses pouvait seul le sauver; c’était l’abri d’un trône paternel, le retour d’un gouvernement tutélaire. Quant aux principes libéraux que le sénat avait posés comme bases de la constitution, et qu’il avait arrêté que le gouvernement provisoire insérerait dans son adresse, pas le moindre mot.

Tous ces lâches outrages n’étaient que le hideux commentaire de l’ordre du jour de Barclay deTolly aux armées russe et prussienne, où il les complimentait d’avoir délivré la nation française opprimée du tyran qui n’agissait que pour lui seul, et qui avait oublié ce qu’il devait à un peuple estimé et généreux; où il les appelait à détruire, par les armes, le petit nombre de malheureux qui entouraient en-

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