CHAPITRE LXXXIV
plus eu de ses nouvelles. Napoléon ne s’en était éloigné que lentement, le cœur navré du malheur de son lieutenant et du désespoir de l’abandonner. Atout moment en route, le nom de Ney s’échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Après avoir fait huit lieues, rianpereur s’arrêta à Baranoui; il y dînait avec Berthier et le maréchal Lefebvre, lorsque Gourgaud , accourant d’Oroha , ^ vint annoncer que irfey n’était plus qu’à quelques lieues, et qu’Eugène s’était porté au-devant de lui.
« Tai, s’écria l’Empereur, deux cents millions les caves des Tuileries : je les aurais donnés pour sauver le maréchal Ney- •
Après le combat du 1 8 et le passage du Dniéper, qui lui avaient coûté tant de sacrifices , il s’était arrêté à Gousinoé pour reposer sa troupe. Le 19, il se remit en route. Après midi, parur^t des milliers de cosaques : c’était Platof qui descendait la droite du Dniéper. Ney les contint par la fermeté de sa ctmtenanoe. Il décampa la nuit, regagna les bords du Dniéper, et s’avança de bois en bois, profitant de tous les accidens du terrain. Le ao, près du village de Ooubrowka , Ney fut atteint par Platof. Le maréchal gagna lakoubowo, où il opposa la plus vive résistance , s’y soutint jusqu’à la nuit qui termina le combat, et marcha sur Orcha où il entra; avec Eugène qui était allé à sa rencontre. En le reyoyant^' la joie de l’armée fut d’autant plus vive qu’on l’avait cru perdu sans ressources , et qu’il s’était tiré d’une situation presque désespérée par son imperturbable
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fermeté, sa présence d’esprit, son intrépidité et celle de ses compagnons.
Après la perte de Minsk, Dombrowski s’était porté à Borissow, et réuni à Bronikowski. Il n’avait pas encore eu le temps de s’y établir. Tschichagof le fit attaquer le ai. Les Russes emportèrent les retrancheinens et s’emparèrent du pont et de la ville. Ce malheur fut imputé à la négligence de Bronikowski, et même à Oudinot qui, averti par ce général, ne lui envoya pas de renfort.
Alors éclatèrent dans l’armée les alarmes et les pèrplexités. Quant à Napoléon , suivant Ségur, il était consterné; suivant le Russe Boutourlin, sans se laisser abattre par l’imminence du danger, il osa le mesurer avec l’œil du génie, et il trouva encore des ressources là où un capitaine moins habile ou moins déterminé n’en aurait pas soupçonné. Reprendre le pont de Borissow; chercher, pour le cas où les Russes le détruiraient, un autre passage , par exemple , au-dessus de cette ville , vis-à-vis Zembin , au-dessous vis-à-vis de Berezino ; tels furent ses premières pensées, ses premiers ordres.
Le a 3, Oudinot partit de Bobr; Tschichagof avait passé la Bérézina; ils se rencontrèrent. Les Russes furent mis en déroute et rejetés sur Borissow; Us repassèrent le pont, mais ils le brûlèrent. Dès-lors, plus d’espoir de ce côté , nécessité de chercher un autre passage, embarras, incertitude , redoublement d’anxiétés, désespoir.
Outre les deux points que Napoléon avait indi-
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qués à Oudinot , on en désigna un troisième à Wesselowo, au-dessus de Borissow. Ou examinait, on discutait, on se perdait en projets, en hypothèses; màis la position devenait à chaque instant plus effrayante, il fallait se décider. Ce fut presque l’affaire du hasard : le général Corbineau , parti de Gluboskoè, avec sa brigade de cavalerie, pour rejoindre le a* corps, guidé par un paysan, traversa la Bérézina à gué vis-à-vis de Stoudianska, près de Wesselowo, et rejoignit Oudinot. L’épreuve était décisive : le génie y porta ses travaillèurs et toutes ses ressources. Des démonstrations furent faites sur divers points pour donner le change à l’ennemi , occuper et diviser ses forces. En effet, craignant que les Français ne surprissent le passage sur la basse Bérézina, et ne pénétrassent sur Igoumen pour se joindre à Schwarzenberg, Tschichagof se prolongea par sa droite, ne laissant que son avant-garde devant Borissow, et des cosaques devant Stoudianska.
Le a5, toute l’armée fut réunie à Borissow, excepté Victor, opposé à Wittgenstein , et par lui suivi de près. Des troupes sorties de Moscou, il ne restait que quinze mille combattans , y compris la garde. Les corps de Victor et d’Oudinot n’en présentaient pas davantage. Les Français avaient devant eux vingt-huit mille hommes de Tschichagof, à leur droite vingt-cinq mille de Wittgenstein , à leur gauche cinquante mille de Kutusof. Depuis plusieurs jours on avait détruit un grand nombre de> voitures qui auraient augmenté les embarras du
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passage et réservé les chevaux pour ' l’artillerie.
A onze heures du soir, l’Empereur sortit de Bo> rissow et s’arrêta dans une ferme. Murat, regardant le passage de la Bérézina comme impraticable, lui proposa de sauver au moins sa personne. Des Polonais dévoués s’offraient à le confire, dans cinq jours, à Wilna; Napoléon repoussa cette proposition, s’indignant qu’on le crût capable de quitter l’armée dans un si grand péril.
Le 36, avant le jour, il monta à cheval et se rendit aux ponts. Après une sorte de dégel qui avait eu lieu les jours précédons, une forte gelée avait repris le a4; les marais qui bordent la^ Bérézina étaient raffermis par le froid, mais la rivière n’était pas prise, et les nombreux glaçons qu’elle charriait contrariaient beaucoup les travaux; 'les sapeurs avaient de l’eau jusqu’aux épaules; leur constance et leur dévoûment étaient admirables. En attendant que les ponts fussent terminés. Napoléon ordonna à Corbineau de passer le gué avec sa brigade pour occuper la rive droite avant que l’ennemi n’y fût en I force. Chaque cavaUer prit en croupe un tirailleur; la division Dombrouski passa sur des radeaux. Ces troupes balayèrent quelques détacbemens de l'avantgarde de Tschaplitz. L’Empereur fit établir quarante pièces de canon en batterie sur les hauteurs de Studianska pour protéger le passage , dans le cas où les Russes se présenteraient pour le disputer.
Le pont destiné à la troupe ayant été achevé après midi, Oudinot défila avec son corps; le second pcmt