CHAPITRE LXXX. I
La marche des troupes françaises continuait ; le !*''■ mai, la grande armée était sur la Vistule.
Conformément aux ordres de Napoléon, Maret évitait toute explication avec le prince Kourakin. Cet ambassadeur se plaignit de ce retard, et déclara que si les propositions de l’empereur Alexandre n’étaient pas admises immédiatement, sans modification, il regarderait ce refus comme une option pourla guerre, et demanderait ses passeports.*
Maret lui demanda en réponse s’il avait des pleins pouvoirs pour arrêter, conclure et signer un arrangement, et dans ce cas d’en donner communication.
Le prince Kourakin témoigna sa surprise de cette question , après la communication qu’il avait faite de ses instructions. Quoiqu’il n’eût point de pouvoirs spéciaux, il ne se croyait pas moins autorisé à signer une convention, dans tous les cas, sujette à i-atification.
Les démarches de Kourakin avaient déx;idé l’Empereur à quitter Paris; il partit, le 9 mai, avec Hmpératrice , et fut suivi le lendemain par Maret.
L’ambassadeur russe cessa ses fonctions , et se retira à la campagne, en attendant ses passeports qu’il sollicitait avec instance.
Par la levée de cent cohortes, du premier ban de la garde nationale, l’Empereur avait pourvu à la sûreté des côtes et des frontières, et au maintien de
' LetCrt du 7 mai. ^
l’ordre dans l’intérieur. Il laissait la capitale, sans garde nationale , avec deux régimens de garde municipale, un corps de cinq cents pompiers, organisés militairement, un dépôt de la garde impériale, en tout quelques mille hommes. Il n’avait délégué le pouvoir à personne. A quelque distance que le portassent les opérations de la guerre , toutes celles du gouvernement devaient aboutir à lui , recevoir son impulsion ou son approbation.
Quelle était l’opinion en France sur la guerre de Russie ? Après la chute de l’Empire , on a publié à ce sujet beaucoup de romans. Le gros de la nation et de l’armée, gâté par la victoire, ne doutait pas que l’Empereur ne battît les Russes, et d’avance s’enorgueillissait dè ses triomphes. Les chefs de l’armée , les maréchaux', comblés d’honneurs , de richesses et de gloire , auraient préféré d’en jouir en paix; mais entraînés par l’honneur et la jalousie, ils ne voulaient pas laisser leur place à de jeunes rivaux. Malgré son affaiblissement physique et moral, M.asséna ne pardonnait pas à l’Empereur de ne pas l’employer dans cette campagne. L’émulation gagnait des jeunes gens appartenant à des familles distinguées par leur position sociale , avides de prendre part à une expédition aventureuse et gigantesque. C’était au nord le pendant de l’expédition d’Égypte , où il n’y avait pas eu assez de place pour tous ceux qui auraient voulu en être. Quant aux grands corps de l’état, échos habituels de l’Empereur, ce n’est pas la peine d’en parler; un seul, le sénat, fut
CH.^PITRE rxxx.
appelé à concourir à des naesures préparatoires, et s’y prêta avec sa docilité accoutumée. Un sénateur, , ami de Talleyrand, et qui fut un de ses complices en i8i4> écrivait dans une correspondance intime , le 17 juillet 1812 : « S’emparer des côtes, passer et border la Dwina, s’étendre jusqu’à la mer Noire, ouvrir des canaux, séparer ainsi la Russie civilisée de la Russie barbare , et faire par les fleuves une île de l’Europe, telle serait à-la-fois la grande et sage mesure dans laquelle se renfermerait l’immense politique du maître du monde. » La France était fascinée. Voilà la vérité.
Un écrivain , dont l’ouvrage sur cette campagne a eu. une grande vogue ', dit qu’il y avait une forte opposition à cette grande entreprise , autour de Napoléon, à sa cour, dans son palais. Elle se composait de l’archi-chancelier , des ministres Mollien, Gaudin, Daru, du princePoniatowsky, àqui l’expédition semblait promettre un trône, de Ségur, grandmaître des cérémonies, de Caulaincourt , des généraux Lobau (Mouton), Rapp, Lauriston*, de Berthier, du cardinal Fesch, enfin de toute la famille
impériale. Suivant la diversité des caractères , on lui tenait les discours les plus hardis; sans céder, on s’enveloppait d’impassibilité; on résistait avec rudesse; on gémissait, et l’on se retirait les larmes aux yeux; on pâlissait, on rougissait de colère; on se retirait »
1 Histoire de Napoléon et de la (iiande-Armée pendant la campagne ie 1811, par Ségur.
^ I.* premier était à Dantzick , le secoiiH i Pétersbonrg.
EMPIRE. AN l8ia.
brusquement en fermant la porte avec violence. Quand on a connu les peisonnages, vu leur attitude, entendu leurs discours devant l’Empereur, il est permis, sans leur faire tort, de croire que plusieurs d’entre eux , au portrait qu’en fait l’auteur, auraient quelque peine à se reconnaître. Du reste , suivant le même écrivain , l’habileté et l’éloquence de l’Empereur triomphaient facilement de cette opposition.
Suivant le Moniteur, Napoléon était parti pour faire l’inspection de la Grande-Armée réunie sur la Vistule ; l’Impératrice l’accompagnait jusqu’à Dresde, où elle devait voir sa famille.
Les princes d’Allemagne attendaient partout. Napoléon à son passage; à Mayence, le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, et le prince d’Anhalt-Coethen; à Aschaffenbourg , le prince primat; à Wurtzbourg, le grand-duc, le roi de Wur- . temberg et le grand-duc de Bade; à Freyberg, le roi et la reine de Saxe, qui l’accompagnèrent, le i6, à son entrée dans leur capitale. Le lendemain s’y trouvèrent réunis les princes de Saxe-Weimar, de Saxe-Cobourg, de Dessau, le grand-duc de Wurtzbourg et la reine de Westphalie; l’empereur et l’impératrice d’Autriche y arrivèrent le i8, et successivement les archiducs. Iæ roi de Prusse attendait Napoléon à son passage par Berlin pour se rendre à l’armée. Une route plus directe ayant été préférée, le roi en fut prévenu , et invité à se rendre à Dresde; il y accourut, y arriva le 26, et fut suivi le lende-