‹ Le Conteur des écoliersChapitre 9 sur 11 · DIXIÈME RÉCRÉATION · texte numérisé non relu

DIXIÈME RÉCRÉATION

Contes de levenans.

Il est des saisons pour toutes les fleurs , on peut dire qu il y a aussi des Contes pour toutes les saisons : par exemple , le printemps , brillant de fraîcheur , paré de bouquets, tout-j la nature secouant le manteau de neige , dont elle semblait paralysée , se régénérant , renaissant au retour des aurores plus matinales , admet peu ce genre de narration lugubre , sombre , sinistre , qui sied si bien au deuil des hiveçs. Il faut alors raconter des événe— mens qui se marient aux teintes de ce climat ; la jeunesse enjouée, active, turbulente, prêterait d'ailleurs une attention très-imparfaite à des récits, même très-intéressans, d'anecdotes effrayantes dont l'effet serait entièrement manqué. C'est donc par ces raisons que, vers la fin de l'automne, où les jours diminuent, où les feuilles jaunes, desséchées, tombent; poussées par des vents du nord ,

( 286 ) rame est entièrement dispose'e à recevoir les impressions, souvent délicieuses, de la terreur el de Teffroi. Le milieu de l'hiver , les mois de décembre et de janvier, sont encore plus favorables à cette sorte de jouissance : le sifflement des vents , la neige tombant à flocons, tous les arbres dépouilles, apparaissant à l'horison comme de grands fantômes noirs dont les branches semblent être des bras qu ils étendent ; toute la nature enfin, stérile et silencieuse pendant les longues ténèbres delà nuit, prépare nos sens à la crainte, à répouvante , et il suffira d'un conte d enfant pour effrayer réellement.

Le ^^eux père Sal)ord qui connaissait tous ces divers effets, se serait donc bien girdé de faire des récits joyeux dans la saison rigoureuse où Ton se trouvait alors. Il avait toujours grand soin d'adapter la scène aux époques, et de la mettre en analogie avec sa superbe réputation de co^^teurdes écoliees qui,ducollégeLouis-le-Grand , volant déjà sur les ailes de la renommée, de collège en collège , de répétition en répétition , et de

( ^87 ) pensionnat en pensionnat, nVn eût-elle pas souffert f... Chacun a son petit amour-propre ; d'ailleurs , comme nous Tavons déjà fait entendre , tous nos aimables écoliers ayant judicieusement senti qu on ne pouvait raisonnablement distraire le bon marin de ^on travail, et surtout de ce chef-d'œuvre auquel il donnait tant de soins secrets dans X atelier du mystère , sans l'indemniser de la perte de son temps , se cotisaient, lui glissaient à chaque instant la pièce , faisaient encore assez souvent de petits présens à Eléonore , la nièce chêne , présens qui ne laissaient pas de grossir sa dot, et bref, ne marchandaient jamais sur les sabots, les toupies , les balles , les cei'fs-volans , les billes , les fouets , les tablettes de chocolat , le coquignard et les bâtons de sucre d'orge.

D'après toutes ces considérations , notre orateur Sabord , sentant toutes les» obligations que ses fonctions de conteur lui avaient imposées , passait peu de jours et même peu de nuits . sans rêver aux moyens d'enrichir et de varier son répertoire. Il y avait , d'ail-

lears , déjà assez long-temps qu'il avait promis de fameux contes de revenans , et tout le collège les attendait avec la plus vive impatience. Les devoirs , versions , thèmes , pensum , vers latins ou grecs étant faits , on forma un cercle nombreux autour d'un grand poêle, et pendant que M. Dorval sVtait glissé dans un coin peu éclairé , sans quon Teût aperçu , afm de juger des nouveaux talens de Sabord dans le conte sinistre , ce dernier ouvrit la séance en ces termes :

Gardez-vous de croire , mes enfans , et vous , rhétoriciens , qui faites quelquefois les esprits forts , que les revenans soient absolument , dans certains cas , des chimères ; il est apparu , à plus d'un criminel , à plus d'un assassin , Tombre sanglante de sa victime , toute couverte de ses coups , pour lui reprocher son iniàme forfait...

Voilà bien le cas de citer ces beaux vers de Duels , interrompit un rhétoricien :

Il verra loul-à-coup , pour lui prouvei- son crime, Du cercueil ébranlé s'échapper sa victime , Et le flambeau tlu jour, allimié par ks tlieux, Ils n'ont fju'à dire un mot , va pàlir à ses yeux t

— Monsieur le beau citateur , tout cela est très-bien ; je ne cite pas de vers, moi, répartit notre héros , parce que souvent les gens qui citent , ainsi que les vers , ennuient ; mais je vous dirai, en analyse, quon a vu tant de choses merveilleuses en fait de revenans , qu'en vérité , moi qui suis un vieux marin , moi qui n'ai pas craint la foudre des tempêtes , ni la foudre de Mars , moi , à qui il ne reste plus qu une jambe et qu\m œil de tant de périls que j'ai affrontés , je vous dirai , moi , moi , qui vous parle , que j'ai vu des revenans , ûe.s ombres , des fantômes épouvantables , des génies funestes , qui semblaient avoir un corps , une voix , et lorsqu'on les touchait, malgré cela , n'offraient aucune résistance , semblables à une vapeur nébuleuse que l'air le plus léger fait évanouir! Un matin , il y a peu de temps , que je revenais de St.-Denis , vous savez , à deux lieues d'ici , où la pinte est plus grande et le vin moins cher; je fus frappé d'un événement bien extraordinaire : il était presqu'encore nuit , car j'avais du me lever de très—

( 290 ) grand matin , pour arriver de bonne heure à Paris , où j'avais affaire : le temps était affreux , comme aujourd'hui , la neige me cinglait les oreilles , le vent mugissait dans les bois d'alentour, un silence absolu régnait autour de moi , et je vous assure, messieurs , que bien des gens à ma place n'auraient pas été très-rassurés en ce moment. Je cheminais donc, en regardant soigneusement autour de moi , donnant ordre à Artimon de bien veiller sur son maître ; toutà-coup j'entrevois dans le lointain la lueur noirâtre d*un flambeau , puis j'entends le bruit sourd d'une voiture...., l'objet approche insensiblement... je distingue un homme tout noir qui tenait un objet tout blanc à la main. . . c'était un prêtre qui tenait

un christ d'ivoir l'objet inconnu roule

toujours; je ne sais si je dois avancer ou reculer.... enfin c'était un chariot couvert d'un drap noir , traîné à bras avec beaucoup de peine par deux hommes. — Ma foi , messieurs ,.leur dis-je , en les abordant et en jetant mdn chapeau . car mes enfans , ij

faut toujours avoir une grande vénération pour les cercueils , vous m'avez fait une furieuse peur toujours !... votre torche sépulcrale, le roulis de votre voiture , Tobscurité, tout m'a fait une impression involontaire.— Comment, vous ne nous connaissez pas, me répondit le porte flambeau qui avait fair gai comme un billet d" enterrement ; eh, mais , c'est nous qui chanons aussi à Clamart, dans ce petit tombereau, les corps des défunts de THôtel-Dieu ! la fournée n'est pas mauvaise aujourd'hui, vous savez le proverbe : plus de médecins , plus dhabits de sapin. Parbleu ! continua-t-il , il faut que ce soit la première fois que vous parcouriez cette route à cette heure, car depuis quelque temps nous y passons toutes les nuits... — Voilà, lui dis-je, un métier bien divertissant ! — Que voules-vous ?. . il faut bien que les vivans s'arrangent à lamiable avec les morts ! \ Mais vous , vous avez tort , à votre âge , jambe comme vous Têtes , de vous hasarder ainsi... — Bah 1 est-ce que j'aurais à craindre les Turcs, ou quelqiies corsaires algériens f

— iSon pas tout-à-fait , mais quelque forban de terre ; à linstant même nous venons de ramasser le cadavre d'un homme entière^ ment nu , qui probablement a été assassiné; nous n'avons trouvé, absolument rien trouvé de ses vêtemens, absolument rien autour de lui, si ce n'est un violon que, ma foi, nous avons jeté sur lui dans le tombereau : au moins, de cette façon, le pauvre diable aurai-il les honneurs de la sépulture. — J'allais quitter le lugubre convoi , et le laisser aller à sa triste destination , lorsque soudain le couvercle du fatal tombereau se découvre , puis apparaît aussitôt au milieu des ténèbre^ épaisses de la nuit , aux clartés effrayantes de la torche, un fantôme livide, pâle, épouvantable, qui, dfbout sur le tas de cadavres , jouait une contre-danse avec le violon que nos fossoyeurs avaient trouvé.

A cette apparition inattendue , tout fuit , prêtres , sacristain , porte-flambeau , fossoyeurs , tous abandonnent le chariot de la mort , en se signant , en conjurant le revenant musicien de les épargner: quant

( ^93 ) à moi , je Vavoue , frappé cVun coup de théâtre si extraordinaire , je reculai machinalement trois pas en arrière , et ayant malheureusement donné sur le revers d'un fossé, j'y fis une telle culbute, que cette violente secousse brisa les courroies de ma jambe de bois , qui alla voler au nez du fantôme , et tomba à ses pieds. Cependant . sans se déconcerter , il continua la contredanse , en s' écriant de temps en temps : la queue-dw cluit ! . . Balancez ! . . Un tour de main à ços dames ! , . En place ! . . .

Voilà , me disais-je , à travers le tumulte de mes réflexions confuses et Teffroi de la scène qui commençait à se dissiper ; voilà un drôle de revenant! . . A ce quil me paraît, la musique est sa fureur ; le cortège étant revenu petit à petit de sa frayeur , et les fossoyeurs s'élant insensiblement approchés , moi— même m' étant traîné sur les coudes , pour examiner de plus près le joyeux crin crin , qui revenait de Tautre monde , je lui dis du ton le plus respectueux : monsieur le revenant , je vous en prie , rendez-moi seu—

lemcnt ma jambe de bois , et vous pourrez ensuite diriger , tant que vous voudrez , Torchestre du bal des morts. — ^A cela ne tienne , mon cher danseur , me répondit-il , tu figurerais fort mal sans elle : en même temps il jeta sur la route ma jambe de bois. Aussitôt que je fus maitre de mon précieux appui, je m'empressai de le fixer , tant bien que mal , et me dressant sur mon pied , à présent , me dis-je , me voilà solide , vogue la galère ! — Bref , messieurs , il ne faut pas abuser de votre attention : qu'était-ce que ce personnage que nos fossoyeurs avaient ramassé sur la route , le croyant bien mort ? Un musicien de la banlieu , faisant danser le peuple aux guinguettes ; rentrant à Paris un peu.... beaucoup enluminé ; le grand air Tavait frappé , et étant tombé mort-ivre sur la route , des voleurs Pavaient entièrement dépouillé , ne lui laissant que son violon qu encore ils n''avaient pas sans— doute aperçu : jeté sur un tas de corps morts , il y dormit comme sur f édredon, jusqu'à ce que la chaleur eût fait renaître ses forces éteintes

( ^95 ) par Tivresse , puis , soudain , se figurant , a son réveil , diriger encore son brillant orchestre de guinguette , notre menestricr trouvant par hasard , sous sa main , son violon , s'était mis debout , avait levé le couvercle du char sépulcral et enfin ,

messieurs , le reste , vous le savez.

Croyez-moi , ajouta le père Frégate , la plupart des prétendus revenans dont vos nourrices , vos bonnes ont cherché à effrayer votre enfance, sont des niaiseries puériles, auxquelles il convient , peut-être , de prêter attention , pour le seul agrément , quand l'anecdote a quelque intérêt , mais jamais il ne comiendra à un homme de bon sens , et surtout de cœur , d'ajouter foi à ces contes des fées ; et je saisis cet à propos pour vous en donner le conseil : quand vous vous trouverez nez à nez avec quelqu'ombre fantasmagorique qui cherchera à vous effrayer , marchez dessus hardiment , avec vos pistolets, votre épée; si vous êtes armés^, ne craignez pas de faire feu , mais à poudre seulement pour la première fois, vous verrez

(^96) le prétendu fantôme s'écrouler sous ses longues draperies , et même se jetter à vos genoux, pour y implorer votre pardon ; pour vous en convaincre, je vais, messieurs, vous en fournir la preuve par la nouvelle anecdote suivante :

L'ambassadeur de France à la cour de Madrid, ayant obtenu ses lettres de récréance de son souverain , Louis XV , S. E. se mit en route , et franchit pour la seconde fois Jes Pyrénées sans accident aucun. Arrivé sur la Bidassoa , livière qui sépare les deux royaumes, l'ambassadeur qui s'était logé dans une hôtellerie voisine de cette rivière , apercevant de ses fenêtres un château qui tombait en ruines sur la crête des rochers , demanda à son hôtesse ce que c'était que ces débris antiques f — ^Ah ! iponseignèur , lui répondit-elle avec effroi et en se signant , c'est ce fameux , c'est ce terrible château ^ Almanzor , dont les esprits, qui l'habitent , désolent ces contrées ; votre ExcELLEiSCE ne manquera pas de le remarquer cette nuit , car si elle veut attendre jus-

1^ ^97 ) qu'à minuit, elle en verra s'élancer, cotnmé! d'un volcan , des feux bleuâtres , des figures fantastiques, monstrueuses, infernales, dont les contorsions horribles répandent l'épouvante dans tous les villages des environs.... Puis on voit, de temps en temps , une épaisse fumée à travers des fantômes blancs, char-* gés d'énormes chaînes , des squelettes , vomissant du feu par la bouche et les trous des yeux , qui poussent des hurlemens terribles, auxquels la répétition des échos ajoute encore une nouvelle horreur ! . . .

D'abord S. E. ne voulut rien croire de cette histoire, villageoise qu'elle jugea entièrement née de l'imagination frappée de son hôtesse ; cependant elle pria avec tant d'instances cet ambassadeur de ne pas se coucher avant minuit , qu'il y céda. L'heure venue , il se convainquit par ses propres youx , de tout ce qu'on lui avait dit. Mais d'un caractère ferme et décidé , et n'admettant nullement ici l'existence des sorciers ou des reçenans , convaincu au contraire que ce ne pouvait être que le char-

( ^98 ) latanisme de quelques hommes , et d'hommes intéressés à entretenir cette terreur dans le pays , S. E. demanda son épée , ses pistolets , et seul , à pied , quoique son hôtesse Teût supplié à genoux de ne pas se hasarder parmi d'affreuses ruines où tant de téméraires avaient déjà perdu la vie , notre courageux ambassadeur, dis-je , n'en voulut nullement tenir compte , et franchissant les rochers , à travers les débris , à travers les hurlemens des animaux de proie, sous le vol des oiseaux nocturnes , il entra d''un pas ferme , dans la première cour de ce terrible château , dans laquelle il marcha sur des ossemens humains , et vit sous une longue galerie de colonnes brisées par la faulx du temps , des lueurs phosphoriques , ailées , qui éclairaient de temps en temps des figures mortes et livides...

Rien cependant n'intimide la résolution qu'il avait prise d'éclaircir ce mystère , même aux dépens de sa vie... J'en eusse fait tout autant , moi qui vous parle , dit notre marin , en s'interrompant : Morbleu !

(( vendeur de ses re^rujrtùr

( 299 ) quand j'avais mon sabre et mes pistolets à ma ceinture , j'aurais défié une armée de Patagons.

En se livrant à cet écart , Sabord fit un mouvement si violent ^ qu'il perdit l'équilibre , et serait roulé indubitablement à terre , si un groupe d'écoliers , assez vigoureux , ne fussent accourus, leurs mains élancées en l'air , comme l'on ferait pour soutfrnir une statue chancelante. — Père Sabord , dit à cette occasion un rhétoricien, ne pouvez—vous jamais /?/ror^r, sans tant vous passionner , sans prendre la place des personnages dont vous racontez l'histoire ?

L'autre fois , par exemple , sur la rive de la marre d'Auteuil , vous manquâtes assommer ces pauvres marmitons que vous prîtes pour les brigands mis en fuite par le nmréchal-des~logis Gilet ; notre cher professeur même ne se trouva pas , ce jour-là , à Tabri des erreurs de votre enthousiasme , et vous voulûtes le délivrer , vous imaginant qu'il était \di jeune mariée , liée au chêne ; votre nièce nous a dit aussi

( 3oo ) que vous faites des armes toute la nuit j et qu'Artimon , votre enfant adoptif de fraîche date , trompé , aboyant sans cesse , ne la lai.se pas dormir...

Au nom de votre santé même , un peu de modération... — Je n'aime pas , moi , la modération , répondit Sabord , rouge , pourpre , Vœll étincelant , furieux de ce qu'un jeune homme osât lui donner ces avis ironiques ; et si vous pensez , Monsieur le docteur , qu'en contant , il faille ressembler à ces idiots de collège , qui , le derrière encore tout poudreux de la poussière des bancs , répètent un morceau , comme en revenant de Pontoise, vous vous trompez fort : au surpins si l'assemblée n'est pas contente , ajouta fintraitable Sabord , avec un surcroît de dépit , elle peut recevoir ma démission et reprendre son argent à la porte; qu'on sache une fois pour toutes, qu'un marin de soixante-quinze ans , qui a vu le soleil chez les ïroquois , et la lune chez les Hottentots , n'est pas ici pour recevoir des leçons , mais uniquement pour en donner.

( 3o. ) . ■ Après celte vigoureuse sortie , on blâma généralement récoller qui avait manqué de respect à la barbe blanche du conteur , et le calme étant rétabli , Je sténographe (i) qui rédigeait toujours , soit au collège, soit aux excursions , le procès-verbal de tout ce qui sMtait dit cl passé , se remit à son travail , aussitôt que le père Frégate , appaisé , eut repris le fil de son discours. Notre valeureux ambassadeur s'était trop avancé pour reculer , et quoiqu'il ne se dissimulât pas toute Télendue du péril trèsgratuit qu il avait lui-même provoqué , il eût été honteux de rétrograder , après avoir témoigné un tel esprit de supériorité sur le vulgaire , un tel dédain des esprits et des puissans magiciens du terrible château dVVlmanzor.

S. E. s'engage donc de plus en plus aux lueurs phosphoriqucs qui lui servent comme de cortège et de guides , dans les vastes corridors de ce monument de Fantique puis—

(i) La sténographie est l'art , au moyen de légers traits abrévialifs, d'<îci'lre aussi vite que la parole.

sance moresque , et peu effrayé du bruit souterrain qui retentit dans les échos multipliés de cette demeure solitaire , peu intimidé des lézards , des énormes serpens dont les prunelles étincellent dans Tombre , notre brave diplomate , poursuivant audacieuse— ment son entreprise , monte un grand escalier en pierre qui se présente à sa vue , mais qui menace de s'écrouler sous ses pas cliancelans , et enfin , parvenu à une longue galerie qu'éclairent quelques lampes sépulcrales , faites de crânes humains , là , il sent soudain que sa main a été prise par un fantôme gigantesque , couvert de longues draperies , traînant des chaînes énormes , qui pour première apostrophe lui dit :

« Français , je suis content de ton noble « courage ; depuis long-temps aucun mortel « n'avait osé pénétrer si avant dans cette in- )> fernale enceinte ; mais tes épreuves sont y> loin d'être finies j à peine même si elles » commencent. Cependant, comme 113 pour- » rais douter de ma puissance surhumaine , j) et n'attribuer ces prestiges qu'à des moyens

( 3o3 ) » de physique fort ordinaires , fais feu sur » moi avec tes pistolets , ou plonge— moi » encore ton épéc dans le sein , je te le per— » mets, je te fordonne même !. . . »

A ces mots Tambassadcur n hésita pas , et tirant sur le fantôme à bout portant , il fut confondu , en voyant ce même fantôme lui rendre la balle qui avait rebondi sur sa poitrine.— -Ta poudre ne vaut rien, dit V esprit , sers— toi plutôt de ton épée ! — Aussitôt S. E. tire la sienne , et fait le mouvement de la plonger dans le sein du magicien : mais , quelle est sa surprise , en se trouvant dans un boudoir charmant , resplendissant de luxe , de faste , de bougies , parfumé dVssences suaves qu'exhalaient des cassolettes de forme asiatique , et sous sa main, un lit somptueux, une table servie en mets, en vins les plus recherchés!..- Certes.s'écria fambassadeur, je n'ai jamais cru aux revenans, à la sorcellerie, mais il faut convenir que voilà des choses au-dessus de mon incrédulité , et qu'à moins que ce ne soit au grand Opéra, on chercherait en vain long — temps des

( 3o4 ) changemcns à vue aussi habiles ! . . . — Allons , sans façon , poursuivit en riant. S. E. , mettons-nous à table , et chantons , comme dans Zémire et Azor.

•fi Les esprits dont on nous fait peur, T) Sont les meilleures gens du monde : K) Voyez comme ici tout aLonde!.... fl

Ma foi , mes amis , dit le vieux père Sabord, en interrompant son conte ; parbleu ! jen aurais bien fait tout autant ! . . . bonne table , bon vin , et surtout un bon lit !... Oh ! moi , j'aurais tout de suite jeté Fancre , et fait quarantaine dans ce charmant la— zareth !... — Bref, S. E. ayant roulé un ma^ gnifiqne fauteuil, près du service en vermeil, se disposa à faire honneur à lexcel lente chère qui lui était si galamment offerte , et , quoiqu'avec réserve , elle ne goûta pas moins de tout un peu. Sa prière faite , l'ambassadeur se jeta sur le lit , mais tout habillé , se proposant , au .lfi\^r de l'aurore , de chercher à sortir de cette brillante prison, qui, toute en glaces , n'olTrait d'ailleurs aucune issue . et présentait du rriystère et ■

de la magie dans la moindre chose. Son sommeil fut paisible et nullement troublé par les revenans , qui , seulement , lui apparurent une fois dans une des glaces ; cette glace, sans tain , se démasqua d'un rideau de soie , et laissa voir dans une lointaine perspective , éclairée par des torches , une espèce de troupe de Cyclopcs noirs, enfumés, travaillant avec de lourds marteaux sur des enclumes , près de plusieurs fournaises ardentes... Ce tableau magique dura assez de temps , pour que S. E. put parfaitement le contempler , puis la glace se recouvrit de son rideau de soie , pour ne laisser aucune trace de ces bizarres images.

A son réveil , notre hardi coureur da— ventures trouva sur son somno une excellente tasse de chocolat . de FAlicante , deux perdrix qui n'étaient pas sans oranges , une dinde aux truffes , truffes qui n'étaient pas du nord , des biscuits , et enfin tout ce qui peut flatter les sens , et être digne de l'appétit d'un illustre voyageur. — En vérité , s'écria notre héros , mes hôtes sont trop

( 3o6 ) gai ans , et je ne sais comment je pourrai jamais reconnaitre tant de procédés délicats....— Par la discrétion , répondit une voix qui semblait aérienne , qui paraissait n'appartenir à aucun corps. Le déjeuner fini , S. E. se lève , et ne laissant pas , malgré le charme de ces lieux enchantés , d'être

las de sa captivité, (car qu importe

que les barreaux de notre prison soient d'or, ce ne sont pas moins des barreaux... ) il cherche à démêler une issue dans ce singulier labyrinthe — — Encore , réfléchit tout haut notre espiègle d'Amédée, si comme Thésée , dans celui du Minotaure , Tambassadeur eût possédé un autre fil ^Ariane. . .

— Je ne connais , répondit Sabord avec beaucoup d'humeur, ni votre monsieur Monitaure , ni mademoiselle Marianne , a moins que ce ne soit une de mes vieilles cousines qui demeure rue Jean-Pain-Molhi ; ainsi, petit garçon , vous avez eu grand tort de m'interrompre par cette citation impolie.

— L'assemblée, on le conçoit , ne manqua pas de rire, quoiqu'avec quelque ménage—

(307 ) ment, d','S,^aiDles connaissances du conteur en fait de mythologie , et la suite des aventui-es de S. E. fut reprise.

A force de chercher , notre héros pose le pied sur une trape. . . un nouveau changement à vue renferme dans une cage de fer ; il se sent glisser et comme s'évanouir dans un abime ténébreux ; il traverse , ainsi que dans les Blines de Pologne , les étages successifs de plusieurs voûtes épaisses et noirâtres, et enfin sa nouvelle prison, sa cage , s'arrètant dans ce voyage caverneux , il se trouva comme dans des forges où plus de deux cents Vulcains noircis par le charbon , n'ayant d'autre lamière que celle des fourneaux et des torches , travaillaient avec \a. plus grande activité à divers métaux mon— noyés. A peine la cage se fut-elle arrêtée, qu'un cercle nombreux de tous ces ouvriers Tentoura. d'abord , les uns ne parlaient rien moins que de lui brûler la cervelle , les autres de le rôtir à petit feu , ce qui lï' était pas , il faut l'avouer , le chapitre le plus plaisant de son histoire : mais le

( 3o8 ) chef faisant faire silence ; « T^j^ courage , « dit-il à S. E., mérite des éloges , mais , « cependant si, à cette considération, je me « fais un devoir de respecter ta vie, tu n'en « dois pas moins faire pour toujours le sa— « crifice de ta liberté. Tu es ici, tu le vois, « parmi àesfaux monnoyeurs , (Jui, pour « jouir d'une entière sécurité dans ce vieux tt château qu ils ont choisi pour leurs vastes « spéculations , Tout entouré de toutes parts « de magie, de prestiges et de tout cet appâta reil d'enchantemens qui en imposent tant «< au vulgaire , et surtout aux crédules ha- « bitans de ces montagnes , superstitieux « comme des Espagnols : tu as éprouvé une « légère partie de cette féerie dont nous n'a- « vons établi le théâtre, tu le conçois , qu'a- « Ycc des peines et des dépenses infinies , et « puisque ta bravoure a résisté à nos épreu- « ves, nous n'attenterons pas à tes jours: « voilà tout ce queiu peux espérer dans cette « sorte de capitulation.»

Aussitôt que le chef de ces brigands eut parlé de la sorte, un des forgerons ouvrit la

( 3o9 ) cage de fer, et se préparait à emmener S. E. dans la prison appelée la chambre des curieux punis, quand l'ambassadeur demandant quelque répit, offrit son porte-feuille, qui contenait près d'un demi-million de valeurs sur les premiers banquiers de fEurope. — Ce moyen ne pouvait tenter nos scélérats , n'étaient-ils pas tous déjà puissamment richesfEhbien, repritS. E., je vais, messieurs^ vous soumettre une dernière observation , dans rintérêt de tous , et je la tirerai des principes de la plus impartiale logique ; jusqu'à ce jour, probablement, vous n'avez fait que des prisonniers obscurs dont la disparition n'intéressait nullement l'état , et le peuple aura attribué à votre pouvoir des calamités qu'ils ont cru frappées par des fées malfaisantes ou des génies malins ; mais ici , pour moi , qui tiens à deux couronnes puissantes , par les souvenirs et par les liens démon rang, on me cherchera partout; la maréchaussée, l'infanterie, des régimens entiers de cavalerie vont tenter d'arracher le secret de ma perte mystérieuse

(3io) aux entrailles même de ce château ; SA MAJESTÉ , qui a trop d'esprit pour croire aux revenans , va faire déployer toutes les enquêtes imaginables ; mes gens , surtout qui m'attendent maintenant à Tauberge que vous connaissez , située sur la rive droite de la Bldassoa , vont répandre Talarme dans tout le pays ; il vous faudra fuir , perdre peut— être le fruit de tous vos travaux. . . toutes vos richesses , lorsque vous vous verrez assiégés de tous côtés par des troupes qui certes ne craignent rien des fantômes ; au lieu qu'en me laissant liberté entière , votre tranquillité, votre repos n''en seront que plus certains. — Et quelle garantie de ta discrétion nous donneras-tu ? répartit le chef d'un ton fier. Qui nous sera caution que tu ne revêleras rien de notre secret qu'ensevelissent depuis trois siècles , de chef en chef , ces souterrains tutélaires f . . — Qui te répondra de mon absolu silence ! reprit l'ambassadeur 5 en jetant des regards imposans et orgueilleux ; un gage mille fois plus précieux, plus sûr , que les contrats les plus authen—

tiques ! . . ma parole d honneur enfin ! je vais plus loin , poursuivit S. E. ; je publierai partout que ce château n'a rien de comparable pour la féerie , les enchantemens , et les magies infernales ; j'affecterai la terreur , et ne répondrai aux curieux , qu'en leur recommandant bien de ne pas imiter la conduite d'un imprudent qui n'a sauvé sa vie que par un miracle tout spécial de la Providence ! Le ton ferme et l'air noble de notre héros ne laissèrent aucun doute au chef des faux monnoyeurs , qui , le rendant libre aussitôt, lui pressa fortement la main , pour achever de cimenter le traité qui venait de se passer entre eux deux. S. E. fut reconduite , les yeux bandés , jusqu'aux dernières ruines du criminel monument , et elle eut grand soin , fidèle aux conventions , de feindre la terreur, et de ne répondre que par des monosyllabes effrayans , aux questions multipliées qui lui furent faites de toutes parts. Parti pour Paris , ensuite pour ses terres en Languedoc , l'ambassadeur tint religieusement sa parole pendant dix ans , au bout desquels , un jour

qu'il donnait un grand festin dans une de SCS terres , un laquais vint lui dire à table qu'un personnage masqué désirait lui parler , mais seul , à la petite porte du parc : S. E. se lève , et sans crainte va trouver Tinconnu : « Vous avez été fidèle » à vos engagemens , lui dit l'étranger , et j) les hommes du château d'Almanzor vous » en témoignent leur vive reconnaissance , » en vous priant d'accepter ces deux su— » perbes chevaux arabes ; la plupart étant » très— riches , et dans des contrées loin— » taines , à l'abri de toutes recherches , ils » vous relèvent de votre parole par mon » organe. »

A ces mots, le mystérieux personnage partit au galop, en laissant dans les mains de notre ambassadeurs urp ris les rênes des chevaux magnifiques qui venaient de lui être donnés.

Quand Sabord eut achevé de parler, M. Dorval distingua les divers points dhonneur qui pouvaient nous lier parla religion du serment : Peut-être, dit-il , que cet ambassadeur, au risque de perdre la vie, n'aurait pas dû.

contracter un tel engagement; peut-être mê- ' me pouvait-il violer sa parole , pour le bien même de Tétat ; cependant je pencherais du côté des principes qui Font dirigé , car, de même que la confession du plus grand des forfaits est un dépôt sacré, inviolable dans le sein d'un vertueux confesseur, le serment doit être exactement et religieusement observé, puîsqu'ici Tillustre voyageur ne reco\ivra sa liberté que par la pleine confiance qu'on eût dans sa bonne foi, et qu'il se serait noirci de trahison en faussant son serment.

Pour moi, dit le vieux marin, en riant, en pareille circonstance j'aurais juré, prêté tous les sermcns qu'on aurait voulus , et même levé la main , le pied , ma jambe de luxe, pour échapper à ces maudits scélérats.

Comme ce n'était que le deuxième récit de cette séance d'hiver, on en attendait im troisième avec une vive impatience; ainsi, quelques marrons , quelques verres de cidre ayant été avalés lestement , tandis que notre Cointelk respuail une prise et faisait une visite furtivc à son précieux coco, tous

(3i4) nos écoliers firent de nouveau silence ; lepèr€ Frégate, après s'être essuyé les moustaches, frotté les mains d'un air joyeux , comme un homme qui a fait une riche trouvaille , remonta sur son banc, et, tel qu'un orateur romain, poursuivit de la sorte :

Un homme , couché dans une petite hôtellerie dc^ village , se trouvait , mais sans en avoir le moindre soupçon , à côté d'un troupeau de chèvres et de boucs qui était parqué dans son voisinage; une légère cloison en planches , seule , séparait ces boucs et ces chèvres de notre dormeur. Soudain , au milieu de la nuit, lorsque notre homme était plongé dans un profond sommeil , nn bruit de sabots Téveille insensiblement , en lui causant le plus grand efTroi ; il ne doute plus qu'un voleur , qu'un assassin en veut à sa bourse, à ses jours , ou plutôt que c'est le diable en personne qui lui faisait cette nocturne visite : car il faut vous apprendre , mes amis, que notre héros avait toujours eu une frayeur extrême des démons : sa terreur

( 3i5 ) croît donc d'instant en instant.... Il se cache la figure dans ses draps , sous sa couverture , et là , respirant à peine , il attend , le corps couvert d^une sueur froide , que le génie infernal dispose de sa vie , de son sort.,... Il maudit , d'un autre côté, sa mauvaise étoile qui fa fait descendre dans une auberge où plusiefirs voyageurs l'avaient prévenu d'avance qu'il y avait des reçenans , qu'il y revenait des esprits..., — Cruelle destinée!... marmottait-il tout bas; au moment d'épouser la belle Ma— delon et d'être un des messieurs les plus hupcs de mon endroit , il faut que le diarble m'emporte !.. Notre héros qui, d'ailleurs , s'appelait JSicodème , ne laissait pas de se rappeler qu'il avait refusé de faire raumône à une vieille femme d'un harmeau voisin, qui passait pour sorcière : elle m'aura jeté un sort ! . . . se disait Nicodème. Cependant l'être mystérieux qui s'était déjà fait entendre , approche de son lit , se dresse et pose ses pieds sur le bord de la couchette, en cherchant à y pénétrer..,.

— Cesl pour le coup , dit le père Sabord , que fioiare homme est dans des transes épouvantables!... il grelotte, il frisonne de tous ses membres... pourtant la crainte qu'il ressent que le Diable ne T emporte, fait qu'il s'arme de courage, et saisissant le diable par ses cornes , il se met à crier de toutes ses forces , et à invoquer tous les

saints du paradis

A ce bruit , à ces clameurs , la maîtresse et la servante de l'hôtellerie accourent avec

♦ des lumières.,..* mais quelle est leur surprise , quels sont leurs éclats de rire excessifs, en voyant leur sot et peureux voyageur à genoux , sur son lit, tenant par la barbe et par les cornes , un bouc qui s'était échappé du troupeau voisin , et avait passé à travers une des ouvertures de la cloison en planches!...

Tels sont, mes amis, dit le père Sabord ,

, la plupart des prétendus espHts , des re— çenans imaginaires. Oui , sans doute , le meurtrier voit bien sa victime en songe , mais c'est , conune vous a dit M. Dorval, h prestige vengeur de ses remords!. >.

En prononçant ces mots pompeux, notre vieux marin fit un geste assez énergique , et soit que par espièglerie nos écoliers eussent détaché en secret les chevilles , uniques soutiens de la chaire antique où Sabord pérorait dans la mauvaise saison , (chaire à demi-pourrie , usée , rongée de toutes parts par les vers , pour avoir porté la dynastie de plus de cent professeurs), soit que la fragile tribune , vu sa vétusté , n'eût pu résister aux secousses de Torateur un peu replet , tant il y eut , que la chaire s'écroula en débris dans un torrent de poussière', où , à travers les flots , à travers un épais nuage , on démêlait à peine la jambe de bois de notre héros qui y paraissait engloutie, semblable à un mât qui lutte encore parmi les vagues de FOcéan en courroux...

Le premier sentiment de tout l'auditoire, il faut le dire, fut celui de l'humanité; l'intérêt, l'attachement que leur avait à tous inspiré généralement le vieux père Sabord, les porta à voler à son secours... mais, après l'avoir relevé , nettoyé et épousseté ,

( 3i8 ) quand ils se convainquirent avec un plaisir affectueux que 1 orateur marin ne s'était fait aucun mal , il partit des quatre coins dé la salle un éclat désordonné de rire , de ce rire inextinguible dont parle Homère , et que ce poète immortel met au rang des. plus grands plaisirs des Dieux...

Sabord , cependant , témoignait visiblement sa mauvaise humeur: dans ses voyages du plus long cours , disait-il , il n'avait jamais essuyé une pareille tempête: enfin,] les élèves s'étant cotisés , et lui ayant faitl i^ne petite gratification de ^^ngt francs , ilj oublia sa chute , lit deux yi5itc.5 cnjoiir'esj à sa gourde chérie et termina par dire qu il finirait lui même par croire aux révenans^,^ tant que les récits sur leur compte lui procureraient d'aussi bonnes aubaines.

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