‹ Le Conteur des écoliersChapitre 2 sur 11 · POUR SERVIR · texte numérisé non relu

POUR SERVIR

DINTRODUCTION.

jLi\ RELIGIOT^ , tA MORALE doivent indubitablement former la base de tout ouvrage consacré à l'instruction comme à Tamusement de la jeunesse ; mais Tart, dans cette partie de la littérature, consiste particulièrement à masquer adroitement Taridité des leçons sous le coloris attrayant d'un COKTE enjoué. Le grand , Fimmortel fabuliste , le bon La Fontaine ne Ta-t-il pas amplement prouvé dans ses chefs-d'œuvre , toujours pleins d'une élégante simplicité , toujours lumineux d'une clarté harmonieuse? Ber— QUIN , ensuite Blanchard , auteur plein de vertus , compositeur d'écrits vertueux , a répandu toute sa belle âme dans des narrations aussi ingénieuses que morales, et donnant à ses talens une destinée estimable , utile , cet écrivain, dis- je, qui a fait faire de si

(.r ) grands pas au mode d'éducation des jeunes PERSONNES, n"'a pas laissé de prouver habilement que le précepte doit être toujours déguisé sous des formes attrayantes,

Cest donc , pénétrés de ces vérités , que nous ferons tous nos efforts pour que le CONTEUR DES ÉCOLIERS présenté à la fois le mérite de finstruclion et le charme du récit, point essentiel pour de jeunes étudians dont Tâge fougueux , irréfléchi, n'est rien moins que disposé à écouter patiemment des avis, des remontrances , des instructions ou des conseils qui leur font une impression douloureuse, du moment qu onne s'est pas appliqué à leur dérober la sécheresse des premières notions élémentaires de la morale , sous les grâces piquantes de Tanecdote , le coloris poétique de la fable, ou enfui sous les traits allégoriques de Tapologue.

Ce ne serait encore pour fauteur qu\m demi-succès d'avoir rempli ces premières et importrantes conditions , si ce livre n'avait d'abord, par son style, comme par le mécanisme de toutes ses applications morales et

( ri ) religieuses , Tavantage qu'il recherche principalement , de plaire et de convenir à messieurs les Recteurs, Professeurs des Collèges royaux, Instituteurs, Répétiteurs des divers pensionnats el maisons d éducation de la capitale , auxquels iî est dédié.

Oui , leurs suffrages , pour cette composition à laquelle Je zèle , plus que le talent , il est vrai , a présidé, seraient des lauriers bien précieux , un encouragement bien flatteur pour engager à faire mieux dans une SUITE de cet ouvrage. C'est donc , en quelque sorte, sous leurs auspices et leur bienveillance que Téditeur place le CONTEUR DES Ecoliers , aimant à croire que , dans la supériorité de leurs lumières , ils voudront bien voir avec quelquïndulgence des tableaux DE MORALE , qui devront sans doute leur seule réussite à leurs honorables recommandations.

Après avoir payé ce tribut respectueux aux protecteurs naturels de cet opuscule , Tauteur osera se permettre ici quelques réflexions , en thèse générale , sur le mode de

renseignement , et Fespèce de code pénal dont il impose inévitablement Taffligeante nécessité ; la douceur , sans doute , la patience , les insinuations paternelles du raisonnement sont la pente agréable par laquelle un instituteur achemine son élève vers les trésors du savoir , et c'est surtout en liant ses affections avec celles de Técolier , qu'il parvient plus facilement à le rendre souple aux difficultés de Tétude; mais d'un autre côté , ne faut-il pas convenir qu'il y a de ces mauvais sujets incorrigibles au logis paternel , vrais fléaux de collège , dont les étrivières ont fait de véritables Phœnix ?... Oui, il faut ledire avec affliction, la férule, les fustigations, les pensum sont souvent indispensables , et sans ces moyens pénibles , rigoureux , il serait impossible de dompter de certains caractères violens qm se jouent de tous les avis , et n'envisagent leurs dignes et vénérables professeurs , que comme des victimes destinées au jeu de leurs coupables espiègleries.

Fcoliers , respectez, chérissez vos maitres,

( Joiij l car ils sont les première artisans de votare bonheur à venir , puisque leurs talens ornent votre esprit . puisque leurs vertus forment votre cœur à la vertu !.... Etudiez , vouez vos plus vives affections à vos professeurs , ce sont de seconds pères à qui vous devrez plus que la vie , des principes d'honneur et les richesses de f érudition , richesses, qui, loin de ressembler à celles d'un héritage , n'ont rien à redouter des caprices du sort ; richesses L... qu'un naufrage ne peut vous enlever, et avec lesquelles vous serez à fabri du besoin, dans tel climat que les jeux, de la fortune vous jettent.

]Ne vous mettez donc jamais dans^ le cas ^ jeunes étudians , qu'on se trouve dans la cruelle situation de déployer à votre égard l'appareil de ces punitions exemplaires qu'on emploie quelquefois contre ces vices inexpugnables qu'une imprudente tolérance pourrait faire dégénérer en crimes , l'opprobre des familles , la proie inévitable de l'échafaud !.... Car,: ceci n'est point une exagération ; plus d'un enfant gâté a fait rougir

( xiv )

sa famille des peines infamantes qui n'ont , d'ailleurs , été que le résultat des premiers vices tolérés de son adolescence.

Et toi , jeune opulent , rétif au travail , parce que tes parens sont dans le luxe , et que tu t'imagines que ton faste ne peut être attaqué- par aucun revers , détrompe-toi à cet égard , détache le bandeau qui couvre ta vue ; les vagues de la mer sont moins mobiles que les fantaisies du destin : souviens-toi qu'il n'y a plus de ressource pour l ignorance réduite à Ja misère ; chasse les courtisans de ta présence , si ton rang exige ce fléau , et médite bien cette réponse si profonde d'un prince à qui l'on demandait ce qu'il avait le mieux appris dans ses études ? — «^ monter à cheval, dit-il, car mes *< chevaux ne m'ont jamais flatté, v^

Gardez-vous encore , écoliers , de vous laisser entraîner , chez vos parens , aux séductions d'une dangereuse mollesse , et de ressembler à ces poupées musquées que l'air d'une porte de salon fait tomber évanouies ; mais vivez en vrais Spartiates ,

trempés dans les eaux du Styx , et qu'atr lieu de vous voir emmailloités dans la ouatte et la soie, je vous contemple, à vos récréa- Tioi^s, les- joues colorées du fard brillant de la santé, de la vigueur, et goûtant tous les bienfaits de la gymnastique. La course , la balle, le ballon, la natation, le patin, Téquitation, fescrime, la danse, voilà, voilà les exercices violens , mais salutaires qui augmentent la force du corps , sans laquelle il n^y a ni vigueur d'esprit, ni énergie d'âme !.. Je pourrais ajouter encore beaucoup de maximes à celles que renferme déjà cette INTRODUCTION , mais ne serait-ce pas , en quelque sorte , faire un larcin au conteur

DES ÉCOLIERS, aux RÉCITS DE NOTRE YIEUX

MARIN , ainsi qu'à toute la mobale en AC- TION qui est répandue dans les parties successives de cet ouvrage f Empressons-nous donc d'entrer en narration , et payant un second tribut de respect au collège louisle-grand, que nous avons pris pour théâtre fictif de ces récréations , pensant ne pouvoir choisir un lieu de scène plus honorable,

recommandons une dernière fois à nos chers écoliers de bien goûter les traits de morale que nous offrons à leurs méditations.

Car si nous briguons T avantage de les récréer, nous ambitionnons encore plus^elui de les instruire et de leur faire sentir déplus en plus les attraits et tout le prix de la vertu.

Cie qu'était le vieux, marin , devenu portier d'un collège.

Le Collège— Louis-le-Grand , dans lequel vont se passer toutes les scènes de ces NARRATIONS, était privé depuis quelque tems d'un portier ; le vieillard qui en remplissait la place venait de mourir, et les professeurs ayant parié souvent, avec un assez vif intérêt, d'un VIEUX marin, le père Sabord , qui avait postulé cette charge pour remplacer le défunt , tout le collège l'attendait avec d'autant plus d'impatience , qu'on avait généralement annoncé ce singulier personnage comme présentant , soit au physique , soit au moral , une sorte de caricature fort piquante. — Le vieux père Sabord ,, avait-on dit , n'a qu'un œil , n'a qu'une jambe , mais , sous ses cheveux

blancs, il est encore vert, l'œil qui lui reste est bon , peut-être bien même plus pénétrant que ceux de bien des gens qui , pour avoir leurs deux yeux , n'y voient pas plus clair pour cela. Cette difformité , d'ailleurs , devient aussi honorable qu intéressante , quand on songe que c est au service de sa patrie que Sabord a fait le sacrifice d'une prunelle. Au surplus , son autre œil est excellent , cest celui du lynx , et les hasards des combats , en ne lui laissant que cet unique flambeau, Tout rendu si lumineux, que c'est devenu une sorte de phare tutélaire dont il se sert pour indiquer aux autres les écueils du voyage de la vie. Sous un autre point de vue , notre vieux Sabord , gai , spirituel comme tous les gens de sa caste, marqués au B , jamais la mélancolie n a répandu le plus léger nuage sur son front , où sont empreintes Thabitude de la mer . une franche et rude probité , et une finesse d'es— ])rit que de longs voyages autour du monde ont enrichies encore des avantages de Texpérience. Sa pipe , son tabac , sa gourde ou son

- (3) COCO , sou état de tourneur , une petite pension de Sa Majesté , sa nièce Eléonore , qu'il a un soin religieux d'élever en fdle de bien , une conscience pure , un honneur sans tache , mais la manie, conmie tous les voyageurs, de conter.,, voilà notre héros trait pour trait , peint d'après nature.

Le recteur du collège l'ayant fait appeler , l'ayant interrogé , Sabord , qui n'avait jamais sourcillé devant tout le feu d'un vaisseau de soixante-quatorze , pouvait-il être intimidé par quelques questions que ce bon recteur lui fit , d'ailleurs du ton le plus paternel f... Kon , sans cloute: on fut même enchanté de ses réponses naïves et brusques , et il fut mis sur-le-champ en possession de sa loge, avec le traitement qui lui était appliqué , sans préjudice de quelques huches de bois , d\m peu d'huile pour entretenir une lampe , des étrennes» pour-boire , fêtes du rccleur et des professeurs, distribution annuelle des prix , remises secrètes pour les fustigations , vente de sucreries et objets de jeux d'écoliers , qui

formaient les petits apanages de la place: on voit donc , par cette récapitulation rapide . que le portier du collège n'était pas trop à plaindre, pour peu qu'on considère que notre marin avait pleinement le loisir d'exercer son métier de tourneur, ce qui ne laissait pas d'être d'un très-joli rapport.

A peine Sabord eut-il donc pris possession de la premlèro. place du collège . avec sa nièce , rangé son modeste mobilier en noyer , établi ses tours , et placé quelques tableaux de marine sur des murailles un peu enfumées par le tuyau d'un petit poêle , que tous les écoliers , en visite de corps , vinrent , par curiosité , moitié sérieux , moitié badins , lui présenter leurs respects , en se félicitant d'avoir pour PORTIER le plus rude conteur qu'on ait jamais connu dans toute la marine française. Sabord, alors, mctlant sa pipe dans son chapeau à trois cornes , s'empressa de répondre à cette politesse cérémonieuse , par toutes les civilités possibles , et il eût offert la goultô aux principaux de la députation ,

se croyant encore dans une caserne ou sur un bâtiment , si les convenances ne lui eussent appris , qu'au collège , ces sortes d'honnêtele's ne sont point du tout honnêtes. Eléonore était pre'sente , et son oncle lui recommanda vingt fois de se tenir droite et de faire la révérence. Tous nos écoliers, entre autres complimens, ne manquèrent pas de féliciter le nouveau gardien du collège , de ce qu'à son grand âge , et avec une jambe de bois , il eût encore tant de \igueur et de légèreté : Allez , mes enfans , leur répondit-il , ne craignez rien , avec ce jarret en bois de chêne , je ne laisse pas d'être en état de vous accompagner lestement à toutes vos PROMENADES ; et personne ne peut mieux dire que moi ; bon pied, bon œil', d'ailleurs , j ai une jambe de rechange pour les courses , et je vais d'autant plus vite , que je n'ai jamais ele cors à ce pied-là , ajouta notre marin en frap- -pant de sa canne sur sa quille.

Dès ce prélude , tous les étudians se convainquirent qu'on ne les avait pas trompés .

(G) qu'on n'avait pas chargé le portrait , quand on les avait prévenus que Sabord était un composé piquant de naïveté , d'esprit , de rudesse , de brusquerie , de bonté et de franchise , et que véritable coryphée de vaisseau , Sabord serait jusqu'au cercueil l'homme de mer. Toutefois, les plus instruits des élèves ne laissèrent pas aussi de démêler, sous cette âpre écorce , un fond d'instruc— tion-pratiquc qui valait souvent beaucoup mieux que les plus brillantes théories. Il eût été déplacé , dans une première entrevue, de parler de la grande réputation de Sabord dans Tari de conter , il fallait du moins faire un peu connaissance, et laisser écouler quelque tems, laisser venir quelque occasion favorable de jouir de ce talent ; enfin , six semaines à peu près s' étant écoulées depuis l'installation de ce nouveau concierge , et les familiarités s'étant mutuellement établies entre notre franc marin et nos traducteurs d'Horace et de Virgile , on fixa uae belle soirée d'été propice aux récits en plein vent ^ à l'heure de la récréation.

(7) Ce sera donc désormais dans ces heures de repos, ainsi qu'aux jours de C0]NGÉ,

aux PROMENADES , aux EXCURSIOINS HORS

DE PARIS, qu'auront lieu tous les co^îtes. Cette première visite des écoliers ayant duré le tems qu'exigeait la bienséance , ils se retirèrent , en réitérant leurs saluts affectés à mademoiselle Eléonore , à monsieur le portier , qui les reconduisit avec beaucoup de pompe , au— delà du seuil de sa porte, en leur répétant combien il était sensible à ce procédé. Rentré à son atelier , les écoliers purent Tentendre fredonner ce couplet de Riquel—à—la—Houppe :

Si je n'y vois que d'un œil, J'évite plus d'un écueil; Tant de choses font pitié !....

Je n'en vols que la moitié.

- Le ciel m'a fait d'une éloffe A ne m'affliger de rien , Par goût je suis philosophe, Pour trouver que tout est bien.

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PREÎNIIÈRE RÉCRÉATION

Premiei- récit des voyages du père Sabord.

Il est doux de sUnstruire aa récit d^un voyage, Et sous le voâe adroit d'uo léger badinage , De courir l'uniyers en se divertissant : Quel art de naviguer serait plus amusant ? Sans sortir de chez soi l'on visite l'Afrique, Puis, tournant le feuillet, on est en Amérique.

De la morale aussi, crayonnant quelques traits , Le Comtecr de ce but ne s'écarte jamais ; Et la froide raison, sous ces couleurs badines ^ D''un précepte ennuyeux épargne les épines.

Le vieux père Sabord , monté sur un banc dans la cour du collège , à Tombrage de quelques peupliers , avait respiré sa prise , allongé sa jambe de bois , jeté un coupd'œil circulaire autour de toute rassemblée attentive ; nos écoliers silencieux attendaient donc avec la plus vive impatience , des jNABRATIOjNS des voyages du vieux marin; enfin il commença cette première récréation en ces termes :

Je ne vous avais pas encore dit, mes ea-

(9) fans , que je m'appelle Marc-Roc h-Luc FRÉtvATE... oui, mes amis, c'est là mon \Tai nom ; Sabord , sous lequel vous me connaissez généralement , n'est qu'un sobriquet de vaisseau , tel qu'on s'en donne toujoxirs entre marins ; de plus , vous saurez que je suis né à Marseille. Cest là , qu'ayant pris , dès Tenfance , quelque teinture des langues orientales avec cette foule d'étrangers que le commerce attire de toutes parts dans notre ville , je conçus de bonne heure ce désir extrême de connaître les différens climats qu'ils habitent , d'étudier leur esprit , leurs lois , leurs usages , leurs arts , leurs mœurs, leur religion , leur commerce, spectacle beaucoup plus intéressant que celui du port le plus 'fréquenté : malheureusement , avec cette passion de voir , de connaître par mes propres yeux , la nature m'a toujours refusé , dès mes plus tendres ans , le goût , l'amour de l'étude ; autant le mât d'un vaisseau , ses voiles majestueusement déployées , charmaient , en— enchantaient mon imagination , autant une

lérule et des livres me faisaient peur ; j'ai même eu , mes enfans , jusque pour mon alphabet , une horreur , une antipathie inexprimables , et quoique j'aie bien reçu , sans grossir la gratification , plus de cinq cents coups de fouets par lettre , ce qui

fait juste, précisément attendez... — Et

mais, cela fait juste, repartit vivement un rhétoricien , 12,000 coups —

— Cest possible, reprit notre vieux ma— i"in , étonné de la promptitude et de l'habileté du calcul, lui qui allait peut-être passer une bonne heure , en comptant avec ses doigts , et encore sans en venir à bout : Eh bien ! que voulez-vous , je n'ai jamais pu l'apprendre , ce maudit alphabet ; c'était toujours pour moi de l'hébreu , un ^Tai grimoire infernal: aussi, je l'avoue en rougissant, je ne sais pas lire , je ne sais même pas signer mon nom ; je fais ma croix , voilà tout mon talent. — L'assemblée se prit à rire de toutes ses forces de la science de leur docte historien, qui ne savait même pas lire!!! — Oui, mes amis , je ne sais pas

lire ; mais ces cheveux gris pommelés et ces vieilles moustaches qui ont été blanchies des glaçons de la Sibérie , grillés par les feux brùlans de T Amérique, ces vieux souvenirs d'une grande partie de l'univers entier , valent peut-être mieux cent fois que votre monsieur Virgile, votre madame Lucrèce et votre Salluste , tous personnages très-respectables , sans doute , mais que je n'ai jamais rencontrés dans mes voyages de longs cours... — Ici tout le cercle ne put s'empêcher d'éclater encore de rire , à la manière tant soit peu brutale avec laquelle la franchise d'un vrai marin apostrophait des noms aussi illustres ; mais ils lui pardonnèrent en considération de sa longue expérience. — ■ Au surplus , poursuivit le cOjNTEUR , je ne rougis pas de ce genre d'ignorance , puisque dans ma famille , c'est de père en fds : mon père , mon grandpère , et même mon bisaïeul , tous nés , pour ainsi dire , dans un hamac , et bercés par les flots de la mer , savaient bien tous les noms des cordages d'un vaisseau , mais

ne surent jamais épeler Ta , b , c. Cha-^ cun son talent , chacun sa destinée dans ce monde ; vous voyez que la mienne n était pas du tout d'être membre d'académie!.... — Au fait , un vaisseau prêt à partir pour le Levant, favorisant mon dessein, je m'y embarquai , et nous abordâmes , sans orages , sans tempêtes , à file de Chypre , habitée par des Chrétiens , des Grecs et des Turcs : c'est dans cette île qu'est le fameux mont Olympe. . . Je l'ai gravi , mes enfans , et cependant , je vous fai dit , je ne sais pas lire. — Tous nos rhétoriciens témoignèrent encore leur jpyeuse ironie : il n'y aura pas de doute , réfléchit malignement un d'eux , que le vieux père Sabord aura également gravi le mont Parnasse F — C'est possible, répondit-il , car j'ai été presque partout. — Le sol de cet île , poursuivit notre narrateur , est très— bon , mais les serpens , les aspics, les tarentules, y sont très-communs, ce qui fait que les gens de pied portent des bottines où sont attachées de petites sonnettes qui mettent en fuite ces reptiles vé-

Dimeux. Le seul moyen de guérir de la morsure de Taspic , est de couper sur-lechamp la partie mordue. Entre des rochers qui touchaient à la mer , un savant qui était du nombre des passagers , ayant dit à Téquipage que nous trouverions des os immains pétrifiés , nous eûmes , moi et plusieurs de ixi^s camarades , la curiosité de nous y transporter dans la chaloupe du bâtiment. Tous munis de ciseaux et de marteaux , nous parvînmes en effet à arracher un de ces os , celui de Tavant-bras , qui était comme incorporé dans le roc. Il était sans doute inutile dexpliquer le mot pétrification polir ceux qui étaient en troisième, en rhétorique ou en philosophie; mais pour ceux qui n'étudiaient encore qu en cinquième ou en sixième classe, c'était une explication assez nécessaire. Un objet , un animal quelconque pétrifié , dit Sabord , acquiert la qualité de la pierre , et a quelquefois le vernis du marbre ; tous ses élémens se changeant en corps pierreux, en prennent la dureté : aussi un objet pétrifié

ne craint plus Taction destructive du tems ; en général le froid excessif produit la pétrlf cation ; et ce qu'il y a de surprenant c est que Taflinial pétrifié conservera éternellement les couleurs fraîches de la vie. — Mais où ea étais-je , mes enfans ? — Vous trouvâtes , répondit un écolier , un os âe Tavant-bras. — Ah ! oui , cest ça même ; eh bien , nous eûmes dabord quelque regret de voir qu'il s^était cassé en le tirant , mais, par réflexion , nous nous en consolâmes , car ce petit accident nous fit découvrir la moelle bien marquée et pétrifiée comme tout le reste. JNous trouvâmes aussi des os de différens animaux , et des dénis d'une grandeur extraordinaire : c'étaient', disaient les gens du pays , les dents de cert?ins étrangers , nommés Alains , qui voulaient envahir lîle de Chy{.re ; ils firent naufrage, et leurs corps furent changés en pierres par une -puissance surnaturelle. Le plus sensé, dans cette circonstance , est de croire à la physique naturelle , mes enfans. La nature seulç du sol et le degré de froid pétrifié—

( ,5) rent ces os. Cest aussi dans Tile de Chypre que se trouve cette fameuse pierre amianthe , dont on tire de la toile incombustible, c'est-à-dire , qui , quoique mise dans les flammes , ne brûle jamais. Les Piomains , dans les siècles passés , en faisaient des draps , des linceuls , dans lesquels ils brûlaient les morts pour empêcher que leurs cendres ne se mêlassent avec celles du bû»cher, et également des mèches de lampes qui duraient toujours et qu'on ne mouchait jamais. Mais le vin de Chypre, mes amis!... s'écria le père Sabord avec un souvenir d'enthousiasme... Ah! ma foi, \\\t le vin de Chypre ! Quel parfum exquis ! Là , j'en ai bu une bouteille centenaire!... Elle valait mieux, à mon avis, qu'un livre grec âgé de deux mille ans !... — Notre vieux marin, à ce passage , avait les yeux mouillés des larmes d'une tendre réminiscence , et comme les lè\Tes encore humides du nectar chyprien. Sachez d'ailleurs qu'on sert de ce vin délicieux sur la table des plus puissans potentats de l'uni vci-S ; quand un insulaire de

( 16) Chypre marie son fils ou sa fille , il est d'u" sage qu'il lui donne un tonneau de ce vin de cent ans. Croiriez-yous , mes amis , que tout est vénal dans cette île , que tout s'y achète, jusqu'au pardon des plus grands crimes ? Quelle sotte pensée ! car vous n'ignorez pas que dans les dogmes de notre sainte religion, c'est le remords , l'expiation des fautes , le repentir le plus fervent , qui peuvent désarmer la justice divine : oui , en Chypre , tout crime est absous , moyennant un léger tribut par an , que les Turcs ont grand soin de prélever. Plus d'un de vous , n'est-ce pas, voudrait racheter une fustigation , un pensum , ou vingt— cinq coups de férule , au prix de sa bourse ? Mais qu'arriverait-il ? c'est que, tandis que votre poche se viderait, votre tète ne s'en emplirait pas davantage , et l'argent et la science s'en iraient en même tems.

Le costume des hommes est à peu près turc ; cependant, ils ne portent pas de turbans, mais de grands chapeaux, laissent croître leur barbe et font couper leui-s cheveux.

( >7 ) Ayant quitte cette île , nous fîmes voile vers la Syrie , gouvernée par les Turcs. Alep en est une des plus grandes villes , et surpasse en beauté Alexandrie. , Consiantinople et le Caire. Un pacha y commande ; c'est comme qui dirait un gouverneur, mais il a droit de vie et de mort sur les citoyens. Quant au spirituel , c'est-à-dire, les pratiques religieuses , un miifii y est le patriarche ou archevêque. Les chaleurs y sont si grandes , que les Musulmans couchent sur des nattes quïls étendent le soir sur des plates-formes ménagées à la toiture des maisons. Les principaux édifices ^ Alep sont les mosquées ou églises. Une d'entre elles renfermée un tombeau que les Turcs disent être celui du prophète Zacharie. Ce tombeau était caché par un vieux mur: il en fut retiré par les soins du gra^-visir Charly , qui y fit mettre cette insmption : « Le tombeau de cet hono- « rable persomiage , le prophète de Bien , « Zacharie , après aioir resté long-tems * caché et inconnu , fut réparé par le

« commandemeni du grand— visir , sous »< le règne de notre seigneur Je victorieux « sultan Achniel-Chan , fils de Mahomet- « Chan , T an 1 1 20 de Tégire. «

C est aussi une tradition reçue chez les Turcs , que le château d'Alcp fut bâti du tems d'Abraham , et que ce même Zacharie y fit sa résidence ; mais ayant voulu empêcher le souverain du pays de répudier sa femme , pour en épouser une autre , le tyran lui fit couper la tête. Cependant il eut soin de la faire embaumer et mettre dans une urne de pierre , avec cette inscription : « Cette urne renferme la '< tête du grand prophète Zacharie. »

Ayant été ouverte pour la première foie , il y a près de cinquante ans , on trouva qu'elle ne contenait qu'une assez grande quantité de parfums.

Ici , chacun admira la mémoire d^père Sabord-, qui pouvait citer des détads si minutieux.

Savez-voLis , mes bons amis . comment on va à la chasse dans le pays d'Alep T

( '9) C'est avec un faucon , smrtout à celle du canard ; les Turcs en sont passionnés : un d'eux lâche Toiseau sur un canard qui se plonge dans la rivière pour éviter son ennemi ; mais comme il ne peut pas rester continuellement au fond de Peau , le faucon, battant de faile sur la surface , guette son retour et s'en empare aussitôt qu'il reparaît. . A mesure qu'on s'éloigne d'Alep , on avance du côté de l'Euphrate , fleuve si célèbre , m'avez— vous dit vous-mêmes , par les conquêtes d'Alexandre. Arrêtons-nous un instant , mes amis , auprès du monastèinî de Saini—Siméon. Apprenez que c'est le lieu où cet inimitable religieux vécut dune manière extraordinaire : d'abord il passa dix ans à se mortifier dans une mauvaise cellule ; il monta ensuite sur une colonne , où il resta dix autres années , ayant une lourde chaîne au cou ; enfin il fit construire urff espèce de nid sur une colonne de quarante coudées de haut , et y demeura encore trente ans. Ce nid n'avait pas plus de quatre pieds de circonférence. C'était là que le saint

( 20 ) passait des nuits à prier ; le jour il prêchait ou faisait des génuflexions , et en faisait , diton , en si grand nombre , que quelqu'un en compta, sans interruption , jusqu'à deux mille , et se lassa même de les compter ; sans que le saint se lassât d'en faire. — Mes amis , dit à ce passage notre conteur , en donnant à sa figure antique et vénérable, à son œil . une pieuse énergie , révérez la religion ; elle est la première boussole des matelots , ils y ont encore plus confiance que dans tous les talens du pilote et les manœuvres habiles du gouvernail i sans religion point de bases solides , point d'entreprises sages ; que Dieu et ses fervens apôtres soient donc sans cesse présens à votre pensée , le témoin de vos actions les plus secrètes , comme il Tétait pour le personnage illustre dont je viens de parler. Passons à un autre point: en général, le sort de toutes les femmes , chez les Turcs , est un véritable esclavage. Une cérémonie essentielle , à la mort d'un Turc , sont les hurlemcns des Turcs ; ils ne cessent

que quand il est enterré. Les sépulcres-, revêtus de pierre , sont tournés d'oiient en occident ; le corps est placé sur le côté droit , de manière qu'il ne soit ni couché ni assis ; il faut surtout qu'il ait la face tournép vers la Mecque , où est le tombeau du grand prophète Mahomet ( je vous parlerai incessamment de Tun et de l'autre); Viman , ou prêtre qui préside à la cérémonie , jette la première poignée de terre , prie pour l'âme du défunt , et rappelle aux assistans leur propre fin. Les femmes vont jeter des fleurs sur la tombe , les lundis et mardis , en demandant au défunt pourquoi il est mort , tandis qu elles n'avaient rien épargné pour lui être agréables et soumises. Le deuil consiste à porter des habillemens lugubres , à quitter Jes bijoux , les pierreries. On compte dans Alep environ cinq mille Juifs , qui sont , comme partout ailleurs , malpropres et mal logés. Quand une Juive se marie , entre autres cérémonies ridicules et supei-stitieuses , on lui colle les paupières avec de la gomme , et le mari

5eul a le droit de les décoller au tems marqué. Comme nous , mes enfans , les Turcs aiment le café ( avouez-moi que vous ne le haïssez pas ) ; mais ils le prennent sans lait et sans sucre. Tous les hommes , et même Beaucoup de femmes , fument du tabac : passe pour les hommes , dit le vieux père Sabord , en allumant sa pipe ; mais des dames fumer ! . . . Les pipes des riches ont des tuyaux garnis d'argent , et ces tuyaux ont jusqu'à six pieds de longueur. Un autre de leurs usages , c'est celui de V opium : expliquons ce que c'est : suc de pavot , cet opium bannit la tristesse , réjouit les esprits ; mais , au bout d'un certain nombre d'années , il détruit la mémoire , l'imagination et la viffueur : il donne à un homme

encore jeune , toute^a décrépitude d'un \ieiilard. Pour parure , les femmes portent sur le derrière de la tête , un grand bonnet de cuivre , auquel est attaché un mouchoir de mousseline qui pend négligemment sur l'épaule gauche ; les vieilles font teindre leurs cheveux en rouge avec de Xhcnna , et

toutes se noircissent les sourcils avec une composition qu'on appelle harrat. L'henna leur sert encore à peindre leurs pieds et leurs mains , et à y tracer dilTérentes figures. On voit aussi des deillards qui se noircissent la barbe , pour paraître plus jeunes , et cet usage universel est sui\i par tous les habitans de cette contrée. La différence de religion ne les empêche point de s'accorder sur ces folies.

u. Rien n"est beau que le vrai , le \Tai .seul est aimable!...:*

s'écria ici un jeune rhétoricien : — Je ne sais point citer de belles poésies , répondit le conteur , mais je vous dirai quil faut bien vous garder davoir jamais recours , quand vous serez tout— à— fait hommes , mes enfans , à ces fards empruntés , ridicules , sous lesquels , loin de vous embellir ou de vous rajeunir , vous ne paraîtriez que des poupées plus ridicules encore. Laissons aux femmes ces frivolités puériles. La seule , la vraie beauté de Ihomme est dans sa mâle vigueur ; dans la sagesse , la majesté

qui respirent sur son front , et dans sa démarche noble et imposante ; une âme pure , l'amour de Dieu et de la vertu, f habitude d'étudier et le fruit de l'étude , vous donneront cette belle attitude. Ne soyez donc jamais fats ni petits-maîtres surtout ; ne sentez jamais la vanille ou l'ambre : sentez plutôt l'ail , c'est le lait et le musc des héros. Pour nous autres marins , du tabac et de l'ail , et nous ferions le tour du monde avec ces deux précieuses denrées.

Sachez manier l'épée, non pour un duel irréligieux , mais pour la défense de votre Roi ; étudiez les lois , pour devenir avocats , afin de défendre l'innocence , les droits de la veuve et de l'orphelin ; la théologie , afin d'entrer dans les ordres , et d'édifier votre prorhain par votre siiicère piété , par les lumières de l'Evangile ; apprenez encore le commerce , si telle est votre vocation , pour être d'utiles et honnêtes négocians ; mais , je vous le répète , point de coquetterie, point d'afféterie dans votre toilette; une simple propreté , et vous aurez à Tex--

térieur Tenseigne des qualités qu€ vous cultiverez au— dedans de vous— mêmes.

Ici notre conteur avait respiré, à plusieurs pauses , sa prise de tabac ; il avait promis depuis plusieurs jours la description des fameuses pyramides d'Egypte, et l'auditoire attendait dans un respectueux silence qu'il tînt sa promesse.

La curiosité qui m'avait attiré en Egypte, se mit à dire le vieux père Sabord , n'était pas tant Je Caire , ville célèbre , mais ces pyramides immortelles , la grande merveille de ces contrées. Les plus considérables , les plus élevées , qui ont jusqu'à cinq cents pieds de hauteur, sont situées à deux ou trois lieues du village de Gize , village qui a succédé à la ville si célèbre de Memphis. Leur distance , de l'une à l'autre, est d'environ quatre cents pas. Elles sont à l'abri des inondations du ]Nil , fleuve immense qui parcourt l'Egypte. Un Arabe nous servait de guide (je dis nous , car alors j'avais quitté la mer , et j'étais le factotum d'un négociant anglais qui m'avait pris à

( =^6 ) son service ) ; cet Arabe nous enseigna les moyens de monter et de descendre dans ces tombeaux gigantesques , où nous vîmes quantité de momies squelettes âgés de deux raille ans , ossemens royaux conservés au moyen d'aromates , de bandelettes , de liqueurs préservatrices et de nombre de parfums.

— Puisque , nous avez— vous dit , père Sabord, vous avez été en Turquie, interrompit un des rhétorieiens , ayez donc la bonté de nous en esquisser quelques traits ? — Très-volontiers , mes amis ; partons de suite pour la Turquie.... Bien, à merveille , nous voilà aussi dans Cons— tantinople : par exemple , vous remarquerez dans la plupart des rues et des carrefours, des devins qui disent la bonneaventure aux passans. Leur manière de deviner , n'est pasfort mystérieuse. Je me suis arrêté plusieurs fois pour en être témoin. Ils prennent une poignée de fèves au hasard ; ils les comptent , et leur nombre examiné dans un livre de divination , dé-

( 27 ) , clde du bon ou du mauvais sort des particuliers. — Laissons ces détails , dit Dorval , ils sont peu intéressans ; dites-nous plutôt comment on fait Télection d^un monarque.

Le Grand— Seigneur , | répondit le père Frégate , avant d'être couronné en présence du peuple , est d''abord installé dans ,1e sérail par les principaux pachas de la cour qui lui prêtent serment de fidélité , en baisant le bas de sa robe. Un hérault annonce , dans la place publique , la mort du feu empereur , et félection du nouveau. Le divan s'assemble , et tous les officiers qui le composent viennent saluer le monarque ; ensuite le sultan monte à cheval , et se fait voir dans la ville , accompagné d'un nom-» breux cortège. Il se rend dans une mosquée , où le mouphti lui ceint le sabre ; et c'est proprement en cette cérémonie que consiste l'inauguration des empereurs turcs.

Dès que le nouveau sultan est monté sur le trône , il songe à s'y affermir , par la prison ou la mort de ses plus proches parons. 11 en conserve cependant, pour l'ordinaire

quelques— uns , jusqu'à ce quïl lui soît né un enfant mâle. Ce monarque est despotique , comme tous les autres souverains de Torient : sa volonté , ou pour mieux dire son caprice , est Tunique loi. Le vœu d'obéissance qui se fait dans nos cloîtres , est moins rigoureusement observé que le précepte d'une soumission aveugle pour tous les ordres de ce monarque. Les Turcs se persuadent qu il est heureux de mourir par son commandement. On félicitait un visir , et de sa haute faveur , et des victoires quil avait remportées : «Vous avez raison, « répondit le ministre , ou fanatique ou .> courtisan ; je suis parvenu au plus haut . degré de fortune et de gloire auquel un 1 sujet puisse arriver ; mais il manque » quelque chose à mon bonheur : c'est de » mourir par ordre de Sa IIautesse.«

La coutume des sultans est de s'appliquer à quelque ouvrage manuel , conformément à une loi de TAlcoran , qui impose cette { obligation à tous les hommes. Pour les préparer à Taccomplissement de ce précepte,

on leur apprend à tous quelque métier, avant qu'ils parviennent au trône. L'un fait des souliers, Tautre des cure-oreilles, des flèches , etc.

Le Grand-Seigneur ne s'entretient familièrement qu'avec ses femmes ou ses bouffons; aucun de ses officiers n'ose lui porter la parole , excepté le grand visir, lé mouphti, son médecin , et quelques ministres privilégiés. Les autres Tabordent les mains jointes, les yeux baissés, le corps même jusqu'à terre , et le saluent dans cette jposture, sans oser lui parler , ni le regarder. Un sultan qui voudrait s'éloigner de celte gravité , tomberait dans le mépris. Les empereurs turcs n'ont point d'armoiries ; le croissant est plutôt le symbole dé l'empire et de la nation que celui des sultans. Il l'était déjà de l'ancienne Bysance, en reconnaissance, dit-on , de ce qu'à la faveur de la lune , elle avait évité de tomber sous la puissance de Philippe , père d'Alexandre , qui voulait la surprendre pendant la nuit. Le Grand- Turc ne met sur son sceau impérial que son

(3o) nom et celui de son père avec Tépithète à^ empereur victorieux. Ce prince n'a d'autres armes que son chiffre ; il est empreint sur toutes les monnaies , écrit en tête de tous les décrets , et peint sur la poupe de ses vaisseaux. La marque distinclive qui le fait connaître , est une aigrette de plumes de héron , montée en diamans , attachée à son turban. Il ne partage cette distinction qu'avec ses chevaux de main ^ qui ont également une aigrette sur le toupet.

Lorsque le Grand— Seigneur paraît en public , les pei-sonnes qui ont à se plaindre de quelqu'in justice criante , ou à révéler un secret important , mettent sur leur tête un flambeau allumé au des charbons dans un vaisseau de terre. Le devoir de l'empereur est de leur donner audience sur-le-champ : on voit ici de fréquens exemples de cette vertu expéditive.

Les boutiques à Constantinople doivent être fermées au coucher du soleil ; les patrouilles ont ordre d'arrêter tous ceux qui 5e trouvent dans les rues. Le Grand- Visir

C3. ) et le Sultan lui-même font quelquefois la

ronde dans la ville , accompagnés d'un bourreau , qui fait une prompte justice des malfaiteurs. Les Turcs disent communément que les rues ne doivent être fréquentées , pendant la. nuit, que par les chiens. Il est \rai qu'elles en sont remplies, non— seulement dans la nuit , mais pendant le jour ; on ne saurait faire un pas sans en rencontrer une troupe de cinq^ou- six qui barrent souvent le chemin. Ces chiens sont de la plus laide espèce. Ils font quelquefois des hurlemens effroyables , surtout dans les tems de peste. Les exécutions sont assez fréqyentes dans ce pays. La bastonnade se donne pour la moindre faute. On étend le coupable sur le dos , et deux hommes robustes le frappent sur la plante des pieds, jusqu'à ce qu'ils aient ordre de cesser. Les grands , comme lés petits , sont sujets à ce charment , qui ne déshonore point chez ce peuple d'esclaves. La bastonnade est toujours accompagnée d'une amende , applicable à celui qui donne les coups , et à celui qui les compte. Les

( 32 ) arrêts de mort, prononcés par le Grand- Seigneur, s'exécutent promptement , et ne laissent guère souffrir le criminel. Des muets lui présentent un cordon ; et il est le maître de s'étrangler lui-même , sinon ces messieurs lui prêtent leurs services. Ce supplice est pour les visirs* les pachas , et les grands officiers de Tempire. Un particulier , convaincu de vol , d'assassinat , ou de quelqu'autre crime semblable , n'en est pas quitte pour le cordon , il est pendu ou empalé.

Ce dernier genre de mort n'étant pas connu en Europe , je vais vous dire , mes enfans , ce que mes yeux ne purent voir sans horreur. Un esclave fut surpris de nuit dans un des jardins de son maître , se proposant de commettre quelque vol : je passais dans ce quartier , comme on le conduisait chez le juge. L'esclave sortit près— qu'aussitôt de la maison du cadi , et l'on me dit qu'il allait être exécuté. Cette justice , observe ici avec malice le père Frégate , me parut d'abord bien prompte ; mais ma surprise cessa, quand je fis ré-

(33) ffexion que le criminel était pauvre , le maître riche, elle juge un vrai turc... — Lorsqu'on fut arrivé au lieu du supplice , on dépouilla le coupable , et on Tétendit à terre sur le ventre. L'exécuteur lui ouvrit le fondement d'un coup de rasoir , et fit entrer dans la plaie , à grands coups de massue , un pal oii pieu pointu , long de huit pieds , et gros comme la jambe. Lorsque l'extrémité du pal eut percé Tépaule droite du patient, on Félevî de terre, les mains attachées au pieu ; et , dans ce pitoyable état, la populace venait encore Taccabler dinjures. Ce trait seul vous peint la cruauté de ce peuple barbare.

Une cloche ayant sonné , l'heure de se rendre au dortoir s'étant fait entendre , l'assemblée dut se séparer , mais ce ne fut pas sans donner beaucoup d'éloges à la sagesse , à l'intérêt de ces premiers récits de notre héros— voyageur.

DEUXIÈME tlÉCRÉATION.

Suite dés récits dû-père Sabord.

JÈ VOUS ai' déjà dit , mes amis, que j^ ne m'asservirais à aucune méthode en parlant de mes voyages, fit observer le père Sabord; ainsi veuillez bien les agréer tels que je vous les donne", laissons donc en repos messieurs les Tures , et passons a*ix Indes.

De Tîle de Java, nous allâmes, moi et mon négociant, kBaiai>ia ; ce que j'y trouvai de remarquable, c'est que les femmes y vivent tellement captives et resserrées , qu'on ne permetpas seulement à leurs fils, d'entrer dans leur chambre , et quand elles sortent', ce qui arrive fort rarement , tout le monde se retire^ leur fait place-; le roi lui-même nfi manquerait pas à cet usage. On ne dis»tingue les.ferames d'un rang élevé de c-elles du commun, que par leur suite, car elles sont toutes habillées de même. Une jupe àe toile de coton ou de soie leur pend de^

(35) puis les rems jusqu'à mi-jambes. EUës^ Bi'ont ni chaussure , ni bonnets , et nouent" leurs cheveux en un toupet au sommet de kl tête.

Rien, par exemple, n'égale le respect que les habitans de Sumatra- , de Bata-^ via j.ont pour la justice. Un criminel arrête par une femme ou par un enfant n'ose prendre la fuite ; il se laisse conduire avec une docilité singulière , en présence du juge qui le condamne sur-le-champ : les^ châtimens les plus, usités dans le pays ,. pour les fautes communes, sont la bastonnade et la mutilation de quelques memhsss^ tels que les bras , les jamhes , le nez et les oreilles. Après Texécution , chacun s'en retourne tranquillement chez soi , sans, qu on puisse distinguer le coupable desaccusateurs-, c'est-^à-dire , qu'on n'entenïL d'une part aucune plainte , et de Tautre aucun, reproche. Il ne reste pas- même de tache à ceux qui ont subi ces punitions. Tout homme est sujet à faillir , disent les habitans de l'île de Sumatra. Ce qu'il y a

(36) de singulier , c'est que ces mutilations sonï rarement mortelles , même dans un âge avancé , quoiqu'on n''y apporte point d'autre remède que d'arrêter le sang et de bander la plaie. Une autre circonstance bien remarquable , messieurs , dans ces sortes de châtimens , c'est Tespèce de traité qui se fait entre le criminel et l'exécuteur de la justice; celui-ci demande aux coupables combien ils veulent lui donner pour être mutilés proprement, pour avoir le nez ou les oreilles coupées d'un coup , et si la sentence ordonne la peine de mort , pour recevoir le coup sans languir. Après avoir un peu marchandé sur le prix (vous concevez bien , mes enfans , qu'il faut daiis toutes les circonstances , songer à ses intérêts...) , l'affaire se conclut à la \i.ie des spectateurs , et la somme est payée sur-lechamp. Celui qui refuserait de prendre ce parti , s'exposerait à se voir emporter lajoue avec l'oreille , ou couper le nez si haut , que le cerveau serait entièrement à découvert.

' (37) Vos lectures ne vous ont pas laissé ignorer , à vous , écoliers un peu grands , la rivalité belliqueuse qui a toujours existé entre les Portugais et les Hollandais : cependant ces derniers surent se rendre possesseurs exclusifs de Balaçia ; la puissance de ces deux peuples européens est si grande aujourd'hui dans les Indes , ainsi que celle de l'Angleterre , qu'ils y donnent la loi aux princes du pays. Batavia , une des villes les plus commerçantes de l'univers , est surnommée par les Javanais \e grenier d'abondance. Des remparts de briques , une artillerie formidable rendent tout sou— èvement des insulaires impossible. On y compte cent mille habitans , tant Indiens {u'Européens. Des eaux conduites avec art, •épandent dans la compagne la fraîcheur 't la fertilité. Le riz , le sucre , les épiceries f viennent avec facilité. Un arbre qui me l)arut particulier à cette contrée est le Lantor , remarquable par sa hauteur exraordinaire et la majesté de son ombrage. >es feuilles longues de cinq à six pieds ,

(38) sont si fermes et si unies, qu'on peut y tracer des lettres avec un crayon ou avec un poinçon de fer ; c^est le papier ordinaire des habitans de Tile.

-^ Vous nous avez promis , père Sabord, se permit Amédéed^intei'rompr€ , quelques détails sur la discipline si rigoureuse que Ion exerce «n mer dans un vaisseau.

-^ Corbleu ! . . . s'écria ncitre vieux marin , je le crois bien , et je ïn'en ressouviendrai toute la vie, dit41, en remuant les épaules. N'ai-je pas été matelot à bord d'un vaisseau hollandais, équipépar la Compagnie hollandaise à Amsterdam pour le trajet des Indes? —Sachez , mes enfans , que quand un soldat ou un matelot , en pleine mer , se présente à son officier dans un état d'ivresse , il est très-sévèrement puni. On défend aussi , sous peine d'un châtiment exemplaire , de fumer pendant la nuit , de jouer aux dés , aux cartes, et à d'autres jeux de hasard. Gomme le couteau est l'arme favorite des Hollandais , un matelot , qui s'en est servi contre un autre, est condamné à tenir la

(39) 4naiû contre le mât du navire , et à souffrir qu'on le perce du même instrument dan»

la chair des doigts , et même dans la paume, de manière que sa main reste attachée au mât. -On lui laisse le soin de la détacher lui— même. Celui qui frappé un officier , reçoit trois fois le supplice de la calh , si le crime s^est- commis dans le vaisseau ; si l'action s'est passée à terre , il est condamné à perdre la main. La calle consiste à plonger trois fois le ceupable dans Teau , du haut du grand mât; à le faire passer, par le moyen des cordes , sous le vaisseau , et à le remonter de Tautre côté. On lui attache aux pieds plusieu-rs poids, afin qu'il enfonce à une certaine profondeur , et au bras une éponge imbibée d'huile , pour lui conserver la respiration. Vous pouvez bien TOUS imaginer , mes amis , que ce supplice expose beaucoup la \'ie du criminel , lorsque la tête touche à la quille 4u vaisseau ou à quelques ferremens.

Vous devez nous esquisser quelques traits du royaume de Siam , père Sabord , dit

Alexandre ; ayez donc la bonté , en laissant là Tile de Java et les Hollandais , de nous récréer çà et jà par quelques souvenirs sur cette contrée de TAsie , où Louis XIV envoya une ambassade si célèbre. — Je le crois bien , très-célèbre ! s'écria notre vieux marin ; on y en parlait encore lors du séjour que j'y fis. D'abord, messieurs, si vous en croyez les Siamois sur parole , leur royaume sera le plus illustre de toutes les Indes. Ils en font remonter l'origine à plus de cinq cents ans avant Jésus— Christ , et placent au rang des dieux leur premier législateur. Cet homme , à les entendre , a fait des choses extraordinaires ; premièrement , il a abdiqué la couronne pour se faire ermifee : en cela encore , a— t— il eu des imitateurs. Mais ce qui est sans exemple, c'est son excessive charité : n'ayant rien eu à donner à un pauvre qui lui demandait l'aumône , il s'arracha un œil , et le lui mit dans la main. Il fit présent à un autre de sa femme , pour ne pas le renvoyer les mains vides. Ce qu'on m'a raconté à Siam

même, de sa frugalité, n'est pas moins extraordinaire : il ne mangeait d'abord qu'une poignée de riz par jour , et il finit par se contenter d'un seul grain. En voilà plus qu'il n'en faut poui' mériter des autels , même chez un peuple éclairé. Cet homme singulier devait , malgré cette abstinence , être d'une taille gigantesque , car oa m'a fait voir sur un rocher , la trace de son pied qui a une coudée de long, et treize ou quatorze pouces de profondeur. Ce monument est couvert d'une lame d'or. Dans certaines solennités, on expose aux yeux du peuple ces vestiges sacrés, et le roi va les adorer une fois par an.

Un des temples ou pagodes les plus célèbres de Siam , est celui qui se voit à quelque distance du palais du roi : il est surmonté de cinq dômes , dont celui du milieu , plus grand que tous les autres , est environné de quarante-quatre pyramideseu obélisques , qui lui servent d'ornemens. Elles sont placées avec symétrie sur trois Eaûgs , et dans l'enceinte qui renferme

ces bâtimens, on voit d'un côte, le tong des galeries, plus de quatre cents statu£s disposées dans un bel ordre. Il y a àe ces pagodes qui contiennent plus de quatre mille idoles couvertes de lames d'or ; toutes ces figures , quelquefois gigantesques , sont assises , les jambes croisées à la siamoise. La religion de ce peuple est un mélange dïdolâtrie et de mahométisme.

Une indiscrétion de la part d'une sultane , à la cour du roi de Siam , est punie d'une manière atroce : le bourreau lui coud la bouche ^ et elle meurt dans cet affreux état : mais un autre article , vraiment digne de curiosité, ce sont les élé— phans: on les mène à l'abreuvoir au son des instrumens , en portant devant eux des parasols. On prétend qu'il sont tellement faits à cette cérémonie^ que si Ton manquait de l'observer , ils refuseraient de servir.

Quand le roi de Siam paraît en public, c'est toujours dans un appareil fastueux et même formidable. Quelquefois il sera monté sur un éléphant tout brillant d'or

et de pierreries. L'animal marche gravement , fier de sa charge , et semble connaître rhomme qu'il reçoit , car il ne souffrirait pas qu'un autre prît la place du> monarque. Si le roi a un fils , ce prince le suit, et après lui la reine et lés autres femmes. Elles sont aussi sur des éléphans , mais enfermées dans des espèces de guérites de bois doré, où il est impossible de les voir. La marche est fermée par une troupe de gardes , et tout ce cortège se compose au moins de quinze à seize mille hommes.

Dans les promenades qui se font sur les rivières , le prince entre dans une chaloupe dorée , sous un dais de brocard , et se fait accompagner de ses courtisans , qui s^y trouvent quelquefois au nombre de mille ou douze cents , chacun dans une barque conduite par vingt esclaves.. Plusieurs bateaux remplis de musiciens viennent après et sont suivis de cinquante barques de parade. On aurait peine à se faire une idée , dit le père Sabord , dans Tenlhousiasme de ses souvenirs , de cette magnificence :.

figurez vous , messieurs , un grand fleuve sûr lequel trente mille personnes se promènent en bateaux peints et dorés , sans y comprendre une foule prodigieuse de peuple qui y accourt de tous côtés , pour être témoin de ce spectacle. J'en vis moi-même un, continua notre conteur, d'une autre espèce , tandis que j'étais à Loiwo , rési— dence habituelle du roi, distante de sept lieues de la capitale , et qui est à Siam ce que Versailles est à Paris. Il pourra vous donner une idée dé l'usage des Siamois dans leurs cérémonies funéraires : le roi venait de perdre la princesse sa fille; comme il Taimait tendrement , il ordonna des obsèques magnifiques. Il \x)ulut que tous ses sujets se rasassent la barbe, ce qui est regardé dans ce pays comme la plus grande marque de douleur ; mais sur les remontrances de quelques seigneurs, cet ordre ne fut publié que pour le peuple , qui obéit sur4e- champ , y ayant peine de mort contre ceux qui y manqueraient. Cinq tours furent élevées dans une des cours du;

( 45 ) palais ; celle du milieu avait plus de cent pieds de haut ; elles étaient peintes et dorées , et communiquaient entre elles par des galeries à balustrades. Le corps de la princesse avait été apporté devant la pluâ haute , et on l'avait mis sur un autel tout brillant d'or et de pierreries. Elle était debout avec une robe tramante et toute semée de diamans , dans un cercueil d'or ^ épais d'un pouce. Elle avait les mains jointes , et le visage tourné vers le ciel. La couronne qu'on lui avait mise sur la tête était d'un prix excessif, aussi bien que son collier et ses brasselets. On avait dressé des échafauds, où chacun ayant pris place, les grands du royaume, v^tus simplement de toile blanche, qui y est la couleur du deuil, s'avancèrent vers le corps , et lui firent une profonde révérence. Ils l'accompagnèrent de fleurs et de parfums qu'ils répandirent autour du corps et sur l'autel , faisant voir sur leurs visages toutes les marques possibles d'une vraie douleur. L'illustre défunte fut icnsuite transportée par les

mandarins de première dasse au lieu du bûcher ; ee furent les premières femmes de' la cour qui mirent le feu à ses vêtemens , sans qu'on eût retiré aucune des richesses qui lui servaient de parure: une fois le corps réduit en cendres , au moyen des matières combustibles dont avait été enduit le cercueil d'or, on recueillit les cendres royales dans une urne qui était un massif entier de pierreries, et on la plaça dans la pagode des princes et princesses du sang, mais dans une niche très-élevée , et de manière à ce 'qu'elle fût entièrement hors de la vue des profanes. La soiffée étant très-avancée , il fallut bien mettre un terme aux récits. Chacun félicita Sabord sur sa mémoire, et les nouvelles gratifications qu'il reçut , furent loin de le mettre dans le cas de dire :

& Impensa etpenœ perii. »

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