‹ Le Conteur des écoliersChapitre 3 sur 11 · LE. JOUR DE CONGÉ · texte numérisé non relu

LE. JOUR DE CONGÉ

La promenadie dans Paris. — Salut respectueux à' Ja statue du grand Henii. — Le régicide Ravail^lac. — Le Joueur suicide. — Scène dramatique à la morgue.

.... Cercueil de l'impie ! horrible sépulture V...^

Ton mai'i>re ensanglanté fait frémir la^ nature !....-

C'est là que le Joueur , de lui-même assassin ,.,

Par un dernier forfait acIièTe son destin !„..

C'e»t là' qu'un criminel, se cachant dans la tombe y '

Croit échapper au ciel en échappant au monde !

Réfléchis bien, jeune homme, à cet affreux tableau t

Ll UORT DO SUIGID&lEST im TOL AU BOURRJEAU !!!..

Quoi que ee fût un jour de cong-/ , un jouE entièrement consacré au plaisir ^ au repos des études , une certaine teinte de mélancolie , qu'augmentait encore celle d'un ciel nébuleux , semblait cette fois s'être emparée des esprits de tout notre auditoire adolescent, et répandait sur le réveil de nos ÉC0LIER5 ,• comme les effets sombres d'un

( 48 ) souvenir qui leur était pénible , il est ^Tai , mais aussi qui leur était peut-être plus doux que les plus joyeuses folies de la jeunesse. INotre bon marin, tout en s'exprkBiant sans fleurs de rhétorique , sans grâce et sans instruction , ne laissait pas d'avoir Téloquence de Tàme , la franche énergie de la nature , cent fois préférables à ces amplifications de collège , ces styles de morceaux apprêtés , vernissés , où le vrai, le naturel sont toujours sacrifiés au clin — quant de Part. Enfin IVL Dorval est prêt , il est neuf heures du matin , et toute la cohorte enjouée , par rang de taille et sur une file de deux à deux , marchant avec ordre , avec silence , sous la surveillance de M. Dorval , sous le commandement maritime du père Sabord, qui ouvrait la marche, et de sa béquille ordonnait les quarts de conversion , les haltes , les fronts ou les demi-tours à droite , s'achemina vers le Pont— Neuf.... — Halte ! s'écria ici notre amiral de terre : allons , mes enfans ^ saluez avec respect , avec tendresse ce roi

(49) vaillant, qui laisse à Thistorien ce doute de savoir si sa bonté remportait sur son génie, ou son génie sur sa bonté... — Toute la troupe s'empressa d'obéir avec plaisir , avec ravissement : quand il s'agissait de rendre bommage , de payer un tribut -d'amour aux BouRBOlN s, à l'aïeul immortel de nos princes adorés , nos disciples étaient toujours parfaitement disposés. — Sabord ne manqua pas de faire en route , aux jeunes gens les plus proches de lui , l'histoire succincte de ce grand souverain , qui, guerrier et monarque , soldat et homme de cabinet , mais surtout toujours le père , le meilleur ami de ses peuples , eut à faire , contre une ligue puissante , le siège de la capitale de ses propres États ; et, sur le point d'asseoir sur des bases durables, le bonheur dés citoyens pacifiés , il fut lâchement assassiné par l'infâme Ravaillac , à son retour d'une conférence à l'arsenal.

Que de vicissitudes éprouva cette superbe statue ! s'écria M. Dorval , en la contemplant : élevée en i6i4 , elle fut rea-

vei'sce 5 brisée en 1792 , par les premiers ravages de Thydre révolutionnaire ; et , admirez les caprices du peuple ! peu de temps auparavant, ce bronze immortel avait été Tobjet de son culte et de son idolâtrie : oui , la populace volage forçait les passans à, se prosterner devant la statue de ce monarque qui avait promis la poule au pot à ses enfans. Celle qui est sous vos yeux , érigée sous le règne de Louis XVIII , a coûté près de 4oo,ooo fr.

Ccst là , dit le respectable marin , en passant la rue delaFéronnerie, et en faisant remarquer à tous les écoliers émus , attentifs . la place où ce bon roi fut poignardé —

C'est là , s'écria-t-il , où le plus généreux des princes mourut soixante ans trop. tôt pour la félicité des Français ! Là , sur ce pavé , tombèrent les gouttes du plus précieux sang après celui de Jésus-Christ , notre Sauveur ! Je crois les voir encore à travers le voile de pleurs qui obscurcit mes yeux ! . . .

On poursuivit le chemin ; mais nos jeunes disciples ne purent s'empêcher de

(5. ) se retourner souvent , et Pombre du généreux , du grand Henri , et les gouttes de sang et le fatal poignard régicide semblèrent leur apparaître dans le nuage de rhistoire , malgré le voile du temps étendu sur cette immortelle catastrophe.

Cependant on avançait à chaque instant vers le point annoncé de la vpille , je veux dire, l'affreuse, l'hoerible Morgue ; mais malgré Tespècede frisson invincible, malgré Fespèce de terreur dont tous nos étudians étaient frappés à ses approches , tous n'en désiraient pas moins de voir . de contempler ce théâtre de mort , de catastrophe et d'ignominie , cent fois plus effrayant pour fimagination , qu'un champ de bataille , où du moins l'honneur de mourir pour sa patrie , l'honneur d'expirer pour son PtOI, pour la gloore, pare le cercueil de lauriers brillans , et donne à la mort une majesté imposante

ici, quelle immense différence!.... Les plus honteuses passions n'étaient-elles pas la cause des trépas flétrissans qui alimentaient

la Morgae?... le jeu principalement faisait les trois quarts des suicides , et sur cent personnes reprises aux filets de Saint— Cloud , quatre-vingts au moins sont des joueurs qui , ruinés , déstionore's , se sont dérobés aux lois, à Véchaffaud par une mort impie , sacrilège. . . .

Enfin Ton y est arrivé; mais la foule considérable du peuple empêche de pénétrer dans la mystérieuse et sanglante enceinte... — Qu est-ce donc ? demande M. Dorval (i). — Cest une civière qu'on vient d'apporter, lui répond une femme : elle a servi à transporter le corps d'un adolescent de très-bonne famille qui , ayant volé suie somme considérable chez le banquier

(i) E«t-il nécessaire d'apprendi-e ici, par astérisque, à nas jeunes lecteurs, que ce monsieur Dorval, plutôt le litre que Tinstituteur de ses élèves, était l'un des principaux professeurs qui accompagnaient nos écoliers dans leurs promenades hebdomadaires ? iSe l'a-l-on pas déjà 'pressenti aux soins paternels, à la tendre vigilance, à l'af-" Vection, au dévouement raoïnl avec lesquels il veille sans res«« sur tous les jenncs-gens qui sont confiés à ses talens ef à ses lunùères ?

( 53 ) OÙ il était placé, et Payant perdue au jeu , s'est procuré un pistolet, et s'est brûlé Ja cervelle.

A ces mots, tous nos écoliers se pressent, pénètrent insensiblement , et voient en elTet un jeune homme bien mis , distingué dans tout son extérieur, sur le visage duquel on avait étendu sa cravatte de soie noire , afin d^épargner au public TefFroi que ne manquerait pas de lui causer une figure toute ensanglantée , toute noircie de

salpêtre En même temps nos jeunes

gens jettent un coup-d'œil sur les glaces transparentes de la Morgue , à travers lesquelles ils entrevoient , non sans avoir le cœur douloureusement oppressé , non sans éprouver la plus pénible horreur , des cadavres mutilés , sanglans , sur lesquels on distingue difficilement encore quelques traces de figure humaine

« Oui ! leur dit avec une énergique interpellation , M. Dorval, ainsi que le vertueux marin : oui, mes enfans, voilà le cercueil honteux des plus belles vertus ! . . . .voilà le dernier asile du vice , du crime , quand il se soustrait

( 54 ) à la hache du bourreau ! .... Ce spectacle est effrayant. . . il est bien cruel pour vos jeunes organes ; cependant il n en promet que plus de souvenirs précieux : oui , j'en suis sûr , reprit Sabord, vous n'oublierez jamais , vous vous ressouviendrez sans cesse , que l'oubli des devoirs , de l'honneur , le défaut de respect envers ses parens , la paresse et tous les vices qu'elle entraîne à sa suite , mènent au Palais de Justice, ou bien là..... C'est là, continua notre conteur, animé par son sinistre sujet , que l'écolier qui ne veut pas étudier , qui ne vénère pas ses professeurs 5 qui se joue des principes de la religion , vient déposer ses restes hideux , l'effroi des passans , la honte éternelle de sa famille î... »

A peine notre marin finissait sa vive harangue , qu'une femme bien mise , d'un certain âge , les cheveux , la toilette en désordre , agitée , respirant à peine à travers ses sanglots, l'œil inquiet, égaré, perce la foule, et sans permission , sans questions préparatoires , l'esprit rempli de ses sinistres près—

li ... /)ieii .' c 'e.rt //i,>7i fi/^i^ .'. . f/ion >/ia7/ieit/'<'i/iV /r/<r

SCntimèns , s'élance sur le corps du suicide étendu sur la civière , et sans ménagement , arrache le voile placé sur son visage. . . Mais aussitôt ce voile est-il à <)emi-tombé, qu''eHemème tombe sur le carreau , sans connaissance , en criant : Dieu c est mon fils /... rn on m ulheiirùiix fis !!!....

L'inconnu Tétait en effet : heureusement que des personnes , parentes de cette dame , arrivèrent aussitôt pour Temmener dans un fiacre ; mais la scène n'en avait pas moins été, on ne peut plus terrible pour nos écoliers, qui, de leur côté, avaient reconnu dans cette ^^ctime du jeu , malgré les blessures effrayantes de la poudre et de l'a balle , Théodore , un de leurs camarades autrefois , et qui était bien lé plus effronté , le plus audacieux , le plus déterminé des mauvais sujets de collège: hélas! Théodore n'avait que trop tenu tout ce quil avait promis , et ses vices naissans n avaient déjà que trop révélé le germe de son dernier crime. Il manquait dé respect à ses professeurs , faisait cent fois Vécole buisson—

niere , jouait mille tours affreux à ses maîtres , à ses camarades , abusait de sa force avec les petits , était gourmand, menteur , s'érigeant en chef de batterie , de combat de collège à collège, cassant les vitres des voisins ; paresseux , joueur , de mauvaise foi , il dérobait de fargent à ses parens , se moquait de ses études ; bref, notre héros ne pouvait manquer de faire la chute honteuse que nous venons de rapporter.

Le temps étant pluvieux , on rentra ; les impressions pénibles , mais cependant salutaires, que nos écoliers venaient d'éprouver, étaient peu faites pour les disposer aux jeux de leur adolescence. D'ailleurs , ils n^ avaient pas oublié, que le vieux père Sabord devait leur faire d'*intéressans récits dans une salle que le recteur avait mise à leur disposition , quand le temps n'était pas propice pour la promenade , et ils brûlaient tous d'impatience d'être de retour au collège , pour jouir de ses narrations.

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