‹ Le Conteur des écoliersChapitre 4 sur 11 · QUATRIÈME RÉCRÉATION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉCRÉATION

Suite des récits des voyages du père Sabord.

« Il y a long-temps , mes enfans, que je TOUS ai promis, dit notre marin, placé dans une vieille chaire qui lui donnait 1 air d un généi'al animant sa troupe au combat , des relations de ioyages ; il est temps enfin de tenir ma parole... Oui, dit un^rhétoricien, j'e'prouve la plus \ive impatience de vous entendre parler de la Grèce, de l'Asie , de la Perse, par exemple : a diaque instant , nos études grecques ou latines en font mention , mais à travers le voile, souvent menteur, des traductions, peut -on bien connaître les mœurs d'un peuple que les auteurs défigurent d'après leurs préjugés ou l'infidélité de leurs pinceaux ?... et puis , je l'avouerai, de tous les pays de la terre , c'est celui auquel mon imagination sourit le plus ; ces brillans costumes , ce faste , ces caravanes de chameaux, d'éléphans, ces trônes tout en pierreries!... Pour moi je serai toujours sincère

dans mes récits , reprit Sabord, je dirai ee que j'ai vu , et ce que j'ai vu est très-curieux: d'abord, dit M. Dorval, en riant, et en demandant pardon au conteur, de ce qu'il 1 interrompait ; c'est une tradition ancienne , que les Persans tirent leur origine d'un fds de Scm. La fable les fait descendre de Pcrsée, fds de Jupiter et de Danai;. Comme Sabord ignore toutes ces choses , il m'a paru indispensable de faire connaître, en rapide analyse , la partie historique et mythologique de ces célèbres et riches contrées , émaillées de diamans , comme lltalie l'est de fleurs ; mais en ne remontant qu'au règne d'Achemène, père de Cambyse, il fut , dit-on , le premier roi connu des Etats de Perse. Cyrus , fds de Cambyse, étendit les bornes de son royaume par la prise de Babylone , et par la conquête de l'Assyrie et de la. Médie. La Perse , inconnue jusqu'alors , parut comme la reine des nations , sa gloire effaça celle des autres empires. Les successeurs de Cyrus y ajoutèrcat de nouvelles provinces , et la Grèce

elle-même , cette nation belliqueuse , vît ses campagnes désolées par les troupes innombrables des monarques persans.

Alexandre , roi de Macédoine , résolut de venger sa nation , et porta la guerre en Asie. Tout céda à l'effort de ses armes , et Darius fut dépouillé de ses Etals. Depuis ce fameux conquérant, la monarchie des Perses fut déchirée par les guerres et par les dissentions domestiques , jusqu'à ce qu'Arsace, roiJêsParlhes, s'en emparât. Ses successeurs , appelés de son nom Arsatide.s^ la possédèrent pendant près de six cents ans. Enfin un Persan , nommé AriaxerxeSy secoua le joug des Parthes , et Cosroës-le-r Grand , un de ses successeurs , rendit la Perse redoutable à tout l'Orient. Le calife Omar, chef des Arabes, déposséda de ce royaume, les descendans de Cosroës , et le fit gouverner par des lieutenans. Plusieurs siècles après , Timur ou Tamerlan , roi des Tartares, s'en rendit -maître, comme il avait fait de presque toute L'Asie ; mais Ussum Cassan, gouverneur d'Arménie, détrôna

( Go ) les fils de Timur , et les obligea de se retirer dans cette partie des Indes , qui fait aujourd'hui Tempu-e des Mogols , dont ils furent les fondateurs. Un certain Tsmaël ou Sasi , autrement Chah— Sasi , de la famille d'Us— sum Cassan, se' mit à la tête d'un parti considérable , que la fausse dévotion lui avait attiré. Il se disait de la famille d'Asi , gendre de Mahomet , et à la faveur de cette imposture , il s'empara de la couronne , dont sa postérité jouit l'espace de deux cents ans. E^le régnait encore au commencement du dix-huitième siècle , lorsque le célèbre Thamas-Kouli-Kan , fils du gouverneur de Kielan , dans la province de Khorasane , et qui , de simple soldat , était parvenu à la dignité de Grand— Visir , força le roi Chah— Thamas à renoncer au trône ; il mérite le titre d'usurpateur par ses violences , et celui de conquérant par ses victoires.

Ici tout l'auditoire s'empressa de rendre justice à l'érudition et à la prodigieuse mémoire de M. Dorval , par une salve d'applaudissemens. Sabord confessa qu'il n'au-

(G.) rait pu lien dire à Tégard de Thistoire des Persans , car je ne sais , dit-il , ni Tarabe , ni le grec , ni le latin... , et très-peu de français , glissa tout bas une voix maligne qu il fut impossible de reconnaître dans la

foule — C'est encore possible, répondit

avec colère le père Sabord ; mais je saurai toujours être poli , et la voix anonyme ne Test pas ; tous nos écoliers blâmèrent finipertinent , en criant , comme au théâtre, à la porte l... Mais ne pouvant le découvrir, notre marin se satisfit de ces témoignages publics d'improbation, et il reprit de la sorte : Parti de Taaris, au mois de mai, avec un capitaine de vaisseau , très-jaloux de s'instruire , et à qui je servais alors ào^faclolum , sous le turban, sans cesser d'être chrétien , après avoir traversé le fleuve du Miana , nous arrivâmes à Ispahan , une des principales villes de la Partide et la capitale de la Perse : j'y reviendrai. Casbin , place considérable , au midi de Sultanie , n'offre rien qui \ne soit curieux : les rois de Perse y firent long-temps leur résidence , jusqu'à

( 62 ) Al>as-le- Grand, qui transféra sa tour à Ispahan. Les gens du lieu vantent fort leur raisin, qui fait leur principalerichesse.il est en efFel d'une grosseur surprenante, et malgré la défense de Mahomet de boire du vin, on ne laisse pas d'en faire d'excellent , qui est fort du goût des Persans ; pour moi, qui n'avais de Turc que le turban , vous n'aurez pas de peine , messieurs, à concevoir que je me moquais de la loi du ridicule prophète , et quoique Musulman par l'habit , je sacrifiai, en vrai marin , aux autels de Bacchus. Tous nos écoliers assurèrent notre conteur qu'ail n'avait pas du tout Besoin ici de grands sermens pour se faire croire.

Pendant notre séjour à Casbin , reprit-il , nous vîmes la célébration d'une fête solennelle qui se fait en mémoire de Hosseln , fils diAli et de Fatmé, fille de Mahomet... (A propos de cet aventurier de Mahomet ^ immortalisé par la crédulité d^s peuples et par son charlatanisme, je vous en parlerai bientôt): cet Hossein , vaincu par les troupes d'un calife de Damas, se retira dans ua

(63) désert ; mais au bout de six jours , ayant été trouvé par quelques soldats ennemis , il fut percé de coups. Oui , le peuple fait paraître un zèle singulier pour cette solennité. Pendant les dix jours que dure la fête, on ne voit dans les rues que deuil et tristesse. Des dévots fanatiques paraissent nus en public, le corps teint de sang, et peint de couleurs lugubres ; ils crient, ils se frappent la poitrine , en. faisant les grimaces les plus hideuses. Les uns , heurtent avec violence de gros cailloux Tun contre Tautre ; les autres, tirent la langue pour exprimer la soif mortelle que le saint Hossein endura dans le désert... — Notre conteur , à ce passage , camme si ce mot srif ent ajouté à ses fréquentes altérations , tira de sa poche une petite bouteille qui contenait du rhum de la Jamaïque, et avec la permission du professeur et de l'auditoire , il en avala une gorgée , ce qui était d'ailleurs son habitude en contant. ■

Messieurs , dit-il , après avoir Tcmis dans sa poche sa fidèle compagne , ma louable

(64) habitude est de ne jamais m"* embarquer sans biscuits ; écoutez donc , me voila en Asie , et j'y ai tant de déserts à traverser . que j'ai sagement pensé, en faisant provision de liquides.

Près de Sava , ville grande , mais à demiruinée , nous vîmes la fameuse mosquée appelée Samuel , où Ton dit qu est enterré ce prophète : nous trouvâmes aussi des ruines et des vestiges de la ville de Rey , si célèbre dans fOrient pour son antiquité , sa grandeur et son commerce , qu'on l'appelait la reine des villes, V épouse du monde, et h marché de l univers ; elle contenait plus d'un million de maisons , six mille quatre cents collèges , seize mille six cents bains , douze mille moulins , dix— sept cents canaux , et dix-neuf mille caravansérails. A mesure que nous approchions dilspahan , nous trouvions les campagnes mieux cultivées , le paysan plus aisé , les bourgs et les villages plus nombreux ; les maisons de plaisance , les palais paraissaient se multiplier sur la route , et nous annonçaient d'à-

(6S) vance, la grandeur et Topulence de la capitale. Je ne cessais , dans mon admiration , de comparer ces belles et fertiles contrées aux superbes et délicieuses baîjitations qui annoncent Paris vingt-lieues à la ronde.

ISPAHAN est peut-être la plus grande \ille d'Orient , mais les maisons n'y ont qu'un étage. Il y a tant de rangées d'arbres dans les rues, qui sont d'ailleurs fort larges, qjLie de loin vous prendriez cette ville pour une forêt immense. Tamerlan prit et saccagea deux fois cette capitale. Il faut avouer que nous ne pouvions pas arriver plus à propos à Ispaban , où mon maître avait quelques lettres de recommandation pour des négocians hollandais : c'était le lendemain justement que le roi de Perse devait donner audience à un ambassadeur indien , et cette cérémonie est une des plus pompeuses de la cour de Perse. Vous concevez que mon capitaine , curieux pres~ qu'autant que moi , n'eut garde àe laisser échapper cette occasion de voir le faste et le luxe des princes orientaux.

(66) La grande place, qui est appelée la place royale, et qui est en face du palais, était magnifiquement ornée. De beaux chevaux couverts de hou5.ses et de harnais enrichis d'or et de pierreries , bordaient les deux côtés des maisons. Des lions, des tigres , des taureaux , et des léopards destinés à combattre les uns contre les autres , étaient éteidus de distance en distance sur des tapis de pourpre. Une autre troupe non moins féroce , les gladiateurs , les escrimeurs , les lutteurs, occupaient le quartier opposé. L'ambassadeur indien , suivi d'un brillant cortège , fut conduit par un officier de la couronne jusqu'à la salle d'audience. Le maître des cérémonies lui fit faire trois inclinations jusqu'à terre , en lui tenant la tête , ce qui , à parler franchement , était assez comique. L''amLassadeur se releva , et présenta sans parler , la lettre de son maître. Vn capitaine des gardes la reçut et la remit au. grand— visir qui la donna au roi. Ce prince la jeta sur un carreau qui était à sa droite,, sans daigner l'ouvrir , ni même la regarder-

(. 67 ) et sans dire une seule parole. Dès que le ministre étranger se fut éloigné , et que ses présens , qui étaient fort riches , eurent défilé sous les fenêtres du palais , on donna le signal pour commencer les jeux. Au même instant, les trompettes et tous les itistrumens de musique se firent entendre. Les danseuses firent éclater leur joie. Ici , les taureaux furieux s'élancent en mugissant contre d'autres bêtes qu'on leur oppose. Là , des troupes de lutteurs , plus cruels que ces animaux , se frappent , se saisissent et se renversent. Partout on voit voler les flèches et les javelots : tout retentit des acclamations du peuple , et du bruit des combattans ; ces jeux sanglans ne finissent quavec le jour.

Ce quHl y a de très-particulier dans ce pays , c'est qu'au repas du diner , on commence par le dessert et on finit par le potage. Le grand-visir nous ayant permis , en notre qualité d'étrangers , puis au moyen conciliateur d'une très-belle monti^e à répétition dont mon capitaine lui fit présent,

C 68 ) d^assister à un banquet royal , je fus témoin de cette magnificence qui est vraiment sans égale dans f univers ; lor , le vermeil, les pierreries brillaient de toutes parts dans le triple -service. J'allai aussi au bain , car dans Ispahan et dans toute rAsie,il y a une quantité d'édifices magnifiques qui lui sont consacrés ; c'est pour les grands un luxe, une recherche dont on napas didée. Les bains sont composés de trois chambres et à l'abri du . moindre vent. On quitte ses vêtemens dans la première , et Ton passe dans la troisième où est Tétuve. La seconde contient un grand bassin d'eau chaude , qui se distribue , par des canaux , dans la troisème. La première fois que j'allai au bain , (et alors je n étais encore ni borgne, ni boiteux) , je crus que j'y laisserais tous mes membres. Deux grands valets , après m"avoir arrosé le corps , m'étendirent sur un lit de pierre comme une victime quon va. égorger ; l'un des deux , avec un morceau d'une étoffe grossière , se mit à me frotter si. rudement que j'eusse voulu n'être ja—

(69) mais entré dans ce lieu; j'avais beau supplier mes bourreaux et mon capitaine , témoins de ce douloureux spectacle , ce dernier n'en riait pas moins aux éclats ; je souffrais d'abord sans rien dire , mais je ne fus plus maitre de mes cris , lorsque je me sentis arracher les bras et les jambes par les plus violentes secousses. J'étais si peu au fait de cet usage , que j'eusse volontiers assommé ces deux grands coquins qui, dans leur baragouin, m'assuraient que c'était pour ma santé. Mon supplice fmi , ils me firent des excuses en me montrant plusieurs Persans qui se laissaient étriller et disloquer avec patience. Je les remerciai de leurs services , et dans la suite je me contentai de fétuve , sans vouloir passer outre. Je vous confesserai franchement , messieurs , que j'allais plus volontiers au café; j'y avais lié connaissance avec deux officiers hongrois qui me charmèrent par la sympathie de leurs goûts avec les miens,et certes , ce n'était pas pour le vin de Tokai qu'ils avaient transporté avec eux!^...

(70) JDans ce café , l'un jouait aux dames , Tauti'C aux échecs , celui-ci à la marelle , celui-là avalait son opium chéri ' et dans ses extases chimériques , avait tout— à— fait fair dun possédé du démon. Ce qui m'amusait infiniment , c'était le spectacle d'un faiseur de contes , monté sur des tréteaux , posté au milieu de la salle, et qui tâchait de divertir la compagnie par ses bons mots : en même temps que le farceur épiloguait de son mieux , un molla , ou prédicateur , déclamait contre les vanités du siècle , un poète débitait des odes , des idylles , des épigrammes. C'était une chose risible , que de voir ces trois champions s'agiter, se tounnenter pour réveiller l'attention des auditeurs , qui ne songeaient cependant chacun qu'à son jeu , à ses affaires , ou à son délire chimérique causé par Topium.

Parmi beaucoup de curiosités , je remarquai à Ispahan la Tour des cornes , ainsi appelée, parce que dans sa construction, il n'est entré ni bois , ni briques , ni pierres , et qu'elle n'est bâtie que des ossemens et^

( 7' ) des têtes de gazelles , et autres têtes sauvages. On les avait prises dans une seule chasse que lit faire un roi de Perse , et où il se trouva plus de cent mille chasseurs. Cette tour est fort haute, et les têtes dé gazelles , qui ressemblent assez à celles de nos chèvres , y sont ^i bien arrangées , que depuis le bas de la tour jusqu'à la pointe , on la voit toute hérissée de cornes. Lhis— toire rapporte qu'elle fut bâtie durant un festin , c'est-à-dire dans Tèspace de sept à huit heures , et que Tarchitecte étant venu dire au roi quïl y manquait la tête de quelque grosse bête pour faire le couronnement, le roi, échauffé par la table, lui répondit ; « Où veux-tu que nous allions » chercher à Theure quil est une tête » comme tu la demandes ? On ne pourrait » trouver de plus grosse bête que toi , il w faut y mettre la tienne. » En même temps le prince ordonna qu'on la lui coupât , et qu'on la plaçât au haut de la tour. — Cela vous donne une petite idée , messieurs, de l'aimable facilité avec laquelle

(70 on tranche une tête dans l'Orient ; pour un oui , ou pour un non , un bourreau , un damas. . . . Oh ! c'est fait avec une grâce , une promptitude , une dextérité vraiment charmante !..

Quelquefois Sa Hautesse , le Grand- Seigneur , en Turquie , ou bien le Grand- Mogol se divertira à décoller quelques esclaves , et les courtisans qui, partout, applaudissent au talent , ne manquent pas d'admirer ici celui du prince , surtout quand ce n'est pas à leurs dépens.

J'ai vu peu d'animaux rares dans la Perse : le plus utile et le plus commun est le chameau. Ce pays nourrit des chevaux aussi beaux qu'en Arabie. Plusieurs grandes plaines en sont couvertes , et surtout celles de Tauris et de Persépolis. La race des ânes n'a point dégénéré en Asie comme en Europe : j'ai vu partout dans l'Orient, dit le vieux père Sabord , les ânes en réputation.... Je ne suis plus surpris , réfléchit ici M. Dorval , que le grand Homère ait comparé Achille à cet animal. — Je

(73) nai jamais vu M. Homère ni M. Achille chez les Persans , répondit Sabord ; mais je sais bien que nos ânes sont bien loin de valoir les leurs.... — Ici tout l'auditoire se prit à rire de la naïve ignorance de ce bon marin qui , attribuant cet éclat général au nom grotesque de lanimal , ne s'en fâcha en aucune manière.

Le pélican , cet oiseau , dit— on , si extraordinaire , reprit Sabord , m'a paru un fort vilain animal. J'eus occasion d en voir plusieurs dans mon vovage de Chiras. Un gros corps , à peu près comme celui d'un mouton , couvert de plumes blanches, une petite tête emmanchée d'un gros et long bec ; c'est là l'oiseau qu'en France on nomme pélican. Il s appelle ici le por~ leur deaii , à cause dune large bourse qu'il a S0U5 le bec , et qui en contient un grand volume. Je n'ai point entendu dire ici que cet animal s'ouvrit le sein pour nourrir ses petits de son sang ; ce qui a pu donner lieu à ce conte , c'est la peine singulière qu'il prend pour les élever , ou

( 74) parce qu'il leur apporte de l'eau dans la poche qu'il a sous le bec.

Un écolier, ayant témoigné le désir de savoir quels étaient les supplices les plus usités en Perse. Sabord s'*empressa de le satisfaire : C est la bastonnade ou bien le carcan , répondit—il : la bastonnade est pour le menu peuple . elle se donne sur la plante des pieds . et est fort douloureuse. On ne met iifuère au carcan que les personnes de considération qui ne sont pas encore jugées. Ce carcan est d'une structure singulière : il est long de près de trois pieds , et composé de trois pièces de bois , dont une plus courte que les autres, et qui forment un triangle alongé. Le patient a le col pris vers le sommet du triangle , et le poing attaché à l'extrémité ; il marche ainsi avec son carcan . et un des seigneurs de la cour est chargé de le garder.

Quand le criminel est condamné à mort, le supplice le plus ordinaire est de lui fendre le ventre des deux côtés du nombril. On rattache sur le dos d'un chameau par

(75) les pieds ; on lui fait au ventre une large ouverture , et après rexécution , on le promène dans toute la ville , un homme marchant devant le chameau , et publiant à haute voix le crime du malfaiteur. On finit par Texposer dans un faubourg, pendu à un arbre par les pieds. Les autres genres de mort sont , ou d'empaler les criminels , ou de leur couper les mains et les pieds , et de les laisser mourir lentement après cette mutilation , ou de les enterrer jusqu'au cou dans une fosse remplie de plâtre , de leur faire sur la peau quantité d'incisions, et de passer dans les trous de petites mèches allumées , qui s'entretiennent de la graisse du corps , et le brûlent à petit feu. Si c'est un meurtrier , le juge le livre aux parens du mort , qui lui font souffrir tous les tourmens que la vengeance leur inspire. Il leur dit , en leur consignant le coupable : « Il vous est permis , selon la » loi , de répandre son sang , mais souve- » nez— vous que Dieu est miséricordieux.» Les valets du tribunal le conduisent alors

( 76 ) au lieu que les parens lui indiquent , le couchent à terre , lui lient les pieds et les mains et Tabandonnent à ses ennemis.

Lhomicide est un crime capital que le roi même n^a pas le pouvoir de pardonner . et dont les seuls parens du mort peuvent remettre la peine.

La loi des Turcs , pour empêcher la fraude dans la vente des denrées , s'observe également chez les Persans. A ce sujet . dit le père Sabord , je vais vous raconter une anecdote assez curieuse : Un bourgeois dispahan retournait chez lui avec une pièce de viande quïl venait d'acheter ; il rencontra dans une rue, le commissaire qui lui demanda ce qu'il portait. — « Cest de » la viande , répondit-il ; un tel , boucher , >) me Ta vendue , et me Ta fait payer plus » haut que la taxe , encore ne m'a-t-il pas » donné \e poids : il manque au moins 55 deux ou trois onces à ce morceau. — Me- ,) nez-moi , dit le commissaire , dans l'en— :,-. droit où vous favez prise. » Y étant arrivé . il ordonna au boucher de peser la

( 77 ) viande, et il s'y trouva effectivement quel— (jues onces de moins. — « Quelle justice demandez-vous de cet homme , dit le com- .) missaire au bourgeois f — J'exige, répon— » dit Tautie , autant d'onces de sa chair » quHl en a retranché du morceau qu'il •>■> m'a vendu. — Vous l'aurez , reprit le » commissaire , et vous la couperez vous- » même; mais si vous en prenez plus ou » moins que le poids juste, vous aurez le » poing coupé. » Le bourgeois ne demanda plus son reste.

Mais déjà , je crois , interrompit le malin Gustave , avec une sorte d'humeur , nous avons parlé , papa Sabord , des Turcs , de la Turquie , de Cens tan tinople , et vous sautez comme à pieds joints sur ces fameux , sur ces célèbres châteaux des Darda]NEL— LES , détroit si formidable qui , bien défendu par une bastille surmontée de sept tours , forme une ceinture , ou plutôt un croissant hérissé d'artillene et de vaisseaux de guerre , autour de Constantinople ^ situé comme on le sait , sur les rives du Bosphore.

(78) La question était trop forte pour le père Frégate ; aussi M. Dorval apercevant son secret dépit et son embarras d'être poussé à ce point par un enfant , prit encore une fois la parole , et répondit à l'auditoire en ces termes : Disons d'abord que Constantinople fut bâti six à sept cents ans avant J.— C. , par Byzas, chef des Mégariens , et que c'est de là qu'elle prit le nom de Bysance ; d'autres disent que Pausanias en a jeté les premiers fondemens , et prétendent que la colonie dont il était le chef , alla consulter l'oracle pour savoir dans quel lieu elle devait s'établir : sa réponse fut de bâtir une ville vis-à-çis du royaume des aveugles. Cet oracle , poursuivit notre érudit professeur, les jeta d'abord dans l'embarras , ne connaissant aucun peuple di' aveugles dans toute celte contrée; mais bientôt ils comprirent que le dieu traitait ainsi les gens de Calcédoine , qui, étant venus les premiers se fixer dans le Bosphore , n'avaient pas vu que le terrain de Constantinople leur offrait une

( 79) situation mille fois préférable à celle qu ils avaient choisie. On construisit donc la nouvelle ville entre la Propontide et le golfe qui forme le Bosphore pour lui servir de port. Quant aux châteaux des Dardanelles , poursuivit M. Dorval , ce sont sept tours formidables , dans la perspective des sérails du Grand-Seigneur et du Pont-Euxin , munies d\me artillerie nombreuse , pouvant tirer à boulets , d'à— plomb et horizontalement sur les vaisseaux ennemis qui voudraient entrer dans le port. Ces Tours sont aussi des prisons d'Etat pour les ministres , les grands , les chargés de légations étrangères : plus d'un ambassadeur européen y a reçu le fatal lacet et a été obligé de s'étrangler lui-même (ce qui , d'ailleurs , est une faveur toute spéciale de Sa Hautesse , fit observer en riant le père Sabord) ; car ce piince absolu est-il mécontent d'une des sultanes de son sérail ou d'un grand quelconque , il le fait emballer proprement dans un sac de cuir, avec un singe et un perroquet , et des muets , automates ser\iles

de ses ordres, fait jeter le tout dans la mer, ce qui est on ne peut plus agréable à Mahomet, à qui on fait hommage de ce délicieux sacrifice sur les autels de la principale mosquée ! . . ,

Enfin après beaucoup de vicissitudes belliqueuses, ce fut l'empereur Constantin qui porta Constantinoplc au plus haut degré de splendeur et lui légua la gloire de son ntom immortel.

La situation avantageuse de Constantinoplc entre l'Asie et l'Europe , détermina ce grand prince à y transporter le siège de son empire, et à en faire le centre du commerce de l'univers. Les Français et les Vénitiens en avaient fait la conquête sur les Grecs qui n'ont semblé la reprendre que pour se la laisser enlever par les Turcs. Le croissant a donc pris à ces grandes époques la place des aigles romaines, et le Musulman, oppresseur delà liberté des Grecs, occupe, depuis plus de quatre siècles , le trône des anciens maîtres du monde (i) !

(i) Les diverses narralions tjui ont lieu, dans les différentes RÉCRÉATIONS de cet ouvrage^ nous paraissent d'un

A ce passage , M. Dorval s'arrêta , et fit signe de l'œil au Conteur qu'il pouvait reprendre son récit :

Sabord, ayant un peu toussé pour se remettre et , après s'être arraché un bouton de sa veste à force de le tourner dans son dépit muet , reprit : oui , mes amis , le port seul de cette capital des Turcs , est une merveille ; toutes les richesses des Indes et de la Chine y arrivent par la mer JNoire , celles de 1 Egypte , de l'Europe , par la mer Blanche : ce port magnifique forme un bassin pittoresque de plus de six cents pas ; les plus gros vaisseaux peuvent toucher à bord , tant il est profond , et quant au trajet des faubourgs à la ville , il se fait par lés gondoles , qui voguent sans cesse au nombre de plus de huit mille , et qui présentent un tableau vraiment enchanteur.

intérêt d'autant plus à propos, qu'elles auront pour objet la TcRQCiE, la Grèce et la Russie, trois puissances sur lesquelles tous les esprits , tous les intérêts européens sont mointenaut fixés.

C'est peut-être , s'écria notre marin dans Tenthousiasme de ses souvenirs , un spectacle unique dans l'univers !

Il y a des trottoirs dans les rues de cette ville , comme à Londres , mais ce qui m'a bien humilié , bien courroucé , dit le père Sabord , en fronçant le sourcil , c'est qu'un Chrétien doit presque toujours y céder le pas à un Musulman , et descendre dans la .boue pour le laisser passer... — Corbleu... si je n'avais pas eu peur du cadi et du pal !.. ; mais sur ce point combien mon orgueil fut charmé une fois , en voyant un Grec oser disputer le pas à un maudit Turc ! Le hautain Musulman qu'il brava sur le trottoir , ne se bornant pas aux injures , et menaçant de frapper , notre courageux Grec porta aussitôt la main sur son poignard. . . à ce geste menaçant le Turc plia bagage et fila honteusement.

Ayez donc la complaisance de nous apprendre , père Sabord , demanda Ernest , ce que c'est que le PvAMAzan en Turquie ?

Eh ! mais, mon cher fils, répartit Sabord,

( 83 ) c'est h carême des Turcs, qui commence toujours à Tapparition de la nouvelle lune de Tannée mahométane. Des crieurs publics , des joueurs de symballes Tannoncent au peuple du haut des églises ; on allume aussitôt une infinité de lampes , de flambeaux , de lanternes ; aux monarets , aux tourelles des mosquées , on tire des feux d artifice ; on s'enivre dans les cafés , dans les cabarets , de vins , de liqueurs fortes , mais surtout d"'opium , qui , selon le grand prophète Mahomet , produit de si douces extases !.. Pour moi, dit Sabord, je m'en tins à cette liqueur purpurine et naturelle , qui fait les délices de l'homme!.. Oh ! vous n'avez pas besoin de sermens pour vous faire croire , répartit une voix basse à travers un rire mal étouffé !... — Qui est— ce qui se permet encore f.. demanda d'un ton colère le père Frégate ; je suis point zici pour recevoir des coups de férule , mais bien zau contraire pour en donner !.. — Avec zun cuir. . . glissa encore tout bas Maximilien... Sabord,

d'ailleurs irrité de ces railleries , répondit aussitôt : non? non !.., ce ne serait pas zaçec un cuir , mais bien d'un martinet conditionné , d'un poignet incorruptible et bien conforme à la grammaire sans faute de déclinaison!...

Le Rarnazan , ou carême , que font ces Saturnales , reprit le narrateur , dure depuis le commencement d'une lune , jusqu'à ce qu on voie paraître l'autre, et pendant tout ce temps on est obligé de jeûner jusqu'au couciier du soleil. Ce jeûne est si rigoureux , que tant que cet astre est sur Ihorison , il n'est permis ni de fumer, ni de prendre du tabac , ni même se rafraîchir les lèvres d'une seule goutte d'eau, à plus forte raison de rien mettre dans la bouche. Il est vrai qu'il se trouve beaucoup de gens , qui , comme parmi nous , se dispensent du carême ; mais ils le font en cachette . . . — Père Sabord ! vous étiez bien de ce nondire f s'écria Auguste en riant : — Est-ce que je suis Musulman , moi ! répartit une seconde fois avec colère notre

(85) héros septuagénaire?. . Eus-je jamais rien de commun avec ce charlatan , cet imposteur de Mahomet ?.. La question est vraiment comique ! — A propos de ce fieffc charlatan , je ne dois pas oublier de vous parler d'une cérémonie qui s'observe au sérail pendant ce temps de pénitence. Dans une des chambres du palais , il y a un coffre couvert d un tapis de velours vert , dans lequel on conserve une robe qu'on prétend avoir servi à ce Monsieur Mahomet; le Grand— Seigneur la tire luimême hors du coffre , la baise avec respect , et la fait plonger dans une grande cuvette d or , garnie en dehors de pierreries précieuses. Après qu on Ta retirée et bien pressée, on remplit de cette eau plusieurs flacons de cristal , sur lesquels on applique le cachet de l'Empereur. On laisse ensuite sécher la robe , jusqu'au vingtième jours du Pvamazan , et le Grand- Seigneur ^ient lui-même la remettre dans le coffre. Le lendemain , il envoie aux grands de Constantinople et aux plus con—

(86) sidérables pachas de Tempire , un de ces flacons cachetés. Cest une faveur insigne de la part du maître , et ceux qui le reçoivent , sont obligés d'envoyer à sa hautesse des présens magnifiques , sans compter ce qu il faut donner à ceux qui apportent cette marque de sa bienveillance. On boit cette eau avec beaucoup de dévotion ; et pourquoi f mes petits amis:

parce qu elle a servi à laver la sale et

vieille robe du Prophète ! Le moins

bête de tout ça, observe le papa Frégate, c'est le Grand-Seigneur , qui tire une argent conséquente de cette farce!

A ce mot conséquente , tout l'auditoire partit spontanément d'un violent éclat de rire , et il ne fallut rien moins que toute l'autorité de M. Dorval , pour contenir la fureur de notre vieux marin , qui se disait , ici , outragé dans son honneur !

Le calme rétabli au moyen d'une pièce de cinq francs glissée adroitement par le professeur dans les mains du conteur , il reprit de la sorte : vous m'attaquez , mes—

(8?) sieurs , sur les fautes de français ; je vous répondrai , moi , que les gens de génie ne mettent pas Torthographe ; ce sont des bagatelles auxquelles je ne m'arrêtais jamais ; je vois les choses en grand , et laisse les points et virgules pour les petits esprits ! '

Bref, je vous dirai, qu*'à Constantinople, l'édifice Sainte— Sophie, bâti par l'empereur Justin et dédié à la sagesse divine , est vraiment une mosquée merveilleuse ! marbres , peintures, bronze, dôme, nombre infini de colonnes , niche incrustée de pierreries , dans laquelle est renfermé le livre de l'Alcoran... tout étonne l'esprit , tout éblouit les yeux !

Parles— nous donc de ces muets du sérail interrompt Jules : — ^Eh mais , répondit l'illustre voyageur : bien plus discrets^ que certains petits garçons , ils portent les ordres du prince , et s'expriment par si»gnes avec tant d'intelligence , qu'ils parviennent à expliquer clairement toutes leurà pensées , jusqu'à raconter de longues his-

( 88) toii-es avec leurs circonstances. Un Turc m'a même assuré que ces petits bambins avaient imaginé, pour la nuit , un langage particulier, merveilleux, qui consiste dans le simple attouchement des mains ! Enfin, ces muets portent le lacet aux pachas qui ont démérité de la confiance du monarque et ils sont si sots , si superstitieux , ces pachas , qu'ils s" étranglent avec volupté , heureux , disent-il . de mourir pour le bon caprice de sa Hautesse!...

Ce qui , là , vous révolterait , mes chers petits amis , c'est la vente des esclaves des deux sexes, soit dans les basars, soit dans les caravansérails ; on y va faire emplette de garçons ,"de filles , d'hommes, de femmes, comme dans nos marchés , de poulardes ou de dindons. Même les femmes Turques de la première distinction font ce scandaleux commerce ; elles achètent , des Juifs ou des corsaires barbaresques , des petites filles quelles prennent soin d'élever ellesmêmes ; elles leur apprennent à chanter, à jouer des instrumens , à se présenter

(89) avec grâce et , bref , elles en font des cre'atures charmantes.

Les États de Turquie sont-ils très-peuplés ? demanda Ernest. — On compte vingttrois millions d âmes , répondit Safeord , en joignant lEgypte , TArabie , la Croatie , la Perse, la Bulgarie , l'Archipel , les principautés de Moldavie, de la Valachie, limitrophes des frontières de l'empire Russe , enfin , toute la Turquie d Europe : aussi cette puissance formidable peut-elle mettre sur pied une armée de 5oo,ooo hommes: elle a souvent battu les Polonais , les Autrichiens et on n'oubliera jamais à Vienne que les Turcs y sont entrés en vainqueurs : d'ailleurs , Messieurs , sachez que leur cavalerie, tirée de la Croatie Turque , est superbe, et qu'ils ont des damas qui font voler une tète comme un navet: pour exciter leur cupidité et leur courage en temps de guerre , on leur donne un séquin par tête de chrétien ; alors on les voit sur le champ de bataille , trancher à qui mieux des têtes , et les refouler dans un grand sac... 8

Mais cest assez , je crois , vous entretenir de ces maudits Turcs , qui nous appelent chiens de Chrétiens, et qui prétendent insolemment quavec notre costume léger et commode , nous avons tout-à-fait Tair de singes sans queue.... Parlons plutôt de ces braves grecs , qui souffraient, mais qui ont vaillamment secoué le joug cruel et honteux des Musulmans...

, Ici tous les regards de la petite junte studieuse se portèrent naturellement encore vers M. Dorval , leur docte professeur, car n'était-ce pas à lui à les entretenir de la Grèce, lui qui parlait bien la langue de ce peuple classique et en possédait la savante antiquité? Le père Sabord dutdonc seretirer. «... .Cédant arma togce. , .»

Jetons d'abord les yeux , toute notre attention , sur le golfe de Venise , sur les îles de Candie, de Corfou, de r\rchipel, sur les rivages de la Macédoine, de TEpire , de la Morée, autrefois le Péloponèse , enfin dans r Albanie , la Béotie, et voyons , admirons ce peuple , les Grecs , si long-temps

(9^ ) vainqueurs , si long-temps en possession de la terre classique, des beaux-arts et des sciences, et maintenant.... maintenant la proie et les victimes des barbares ! ! ! Déplorons, dis-je, le sort de cette Athènes , si florissante , si opulente sous Péricles , sous Alcibiade , maintenant petite bourgade mahométane , au pouvoir de l'ignorance ctdu turban.

Ah ! ce n'est pas que les Grecs ayent jamais été avares , ayent jamais épargné leur sang , leur vie pour reconquérir leur liberté ; il y a à peine deux siècles qu'ils firent contre les turcs ce quils viennent d'entreprendre ; ils résolurent de rompre leurs fers; hélas! sans de véritables succès. Le nombre les accabla; mais s'ils cédèrent, leurs cœurs généreux , loin de se soumettre , jurèrent de transporter à leur postérité , leurs sermens de liberté et de vei>geance , et enfin , ils ont exécuté au 1 9®. siècle , ce qu'ils n'avaient fait qu'ébaucber au 17*^. , en se rappelant avec orgueil que le sang des Léonidas et des Thémistoclc coulait dans leurs veines !

Après ce prélude philantropiqae , M"".

Dorval revint à la partie descriptive de ses récits :

Candie , que les anciens nommaient Vile de Crète , fut célèbre , vous le savez , Messieurs , par les cent villes qu on dit qu^elIe renfermait , et surtout , selon la fable, par la naissance de Jupiter. Parlerai-je , après le golfe de Venise , du golfe de Drin , plus connu sous le nom de golfe d Apollonie , ville fondée par les Corinthiens ? c^est encore là que César et Pompée débarquèrent : le premier, pour opprimer sa patrie, le second pour la défendre.

Mais , parlons de Corfou , autrefois Corryre , c'est donc là qu'Ulysse fut jeté ])ar la tempête que INeptune excita pour plaire à Calypso !... Oui , la ville de Coriou est la capitale de file , qui , des Romains et et des Grecs, passa sous la dominai ion des Vénitiens ; hélas \ partout des colonnes brisées et des marbres mutilés , révèlent son ancienne magnificence 1 Oui, c est là encore qu'étaient ces fameux jardins d'ArsinoVs . si vantes dans Homère !

(93) Les orangers , les citroniers , le miel et rhuile, abondent dans cette île, où les Grecs modernes mènent une vie délicieuse : mais qui remplace à présent Sparte et sa citadelle f C'est la ville de Misitra , contenant à peine i5oo Grecs , tous plies sous le despotisme absurde du Grand— Seigneur !

Et la colonne portant les noms de 3oo héros Spartiates qui s'immortalisèrent aux Thermopiles , est enfouie sous les murs d'une mosquée turque ! . . Un pacha qui réside à Tripolissa , a droit de vie et de mort sur les infortunés habltans ! . . .'

De Misitra, on se rend à JNapoli, puis à My cènes, qui , vous ne lignorez pas , eut pour fondateur Persée , le libérateur d'Andromède. Mais , que dirais-je de Corlnthe , autrefois l'ornement de la Grèce, la capitale de r Acliaïe , sit aée entre la mer Ionique et la mer Egée;' Des tas de maisons , construites sans ordre , ont pris la place de ses somptueux édifices ; le temps , la guerre et l'esclavage ont détruit tout , si ce n'est la valeur des Grecs !

Vous n'avez pas oublié, mes enfans , que sur un rocher , près de cette ville , d'où l'on découvre le mont Cythéron , fut exposé le malheureux OEdipef..

M. Dorval sentait qu'Athènes était le point qui piquait le plus la curiosité de son auditoire attentif, puisqu'aucune ville dans runivcrs n'a acquis plus de célébrité par sa splendeur , la sagesse de ses loix , la gloire de ses armes , et le nombre infini de ses grands hommes. La fable , poursui\it-il, en attribue l'origine à Pallas ; à un règne monarchique succédèrent des Archontes, ou gouvernement républicain. Depuis, les Romains, mais surtout les Turcs , firent dégénérer cette ville immortelle , berceau de la liberté , de sciences et de valeur ! A peine quelques vestiges restent de sa grandeur passée ; maintenant , dis— je, le temple de Minerve sert d'arsenal aux Turcs ; sur des raines précieuses sont des baraques et des corps-de-garde de Musulmans ; ainsi que dans la superbe enceinte où se représentait les pièces d'Eschyles ,

(95) de Sophocle et cVEuripide ! Le seul mont Hymette est encore renommé pour ses abeilles ; le miel qu'elles composent est d'un goût délicieux , et sa couleur est comme Tor même.

On compte à Athènes i5,ooo habitans , presque tous grecs , qui , enfin , comme toute la patrie , ont secoué les fers du despotisme , et aujourd'hui , ont juré de reconquérir leur honneur , ou de mourir !

L'habillement des Athéniens , diffère peu de celui des Turcs ; ils portent , pour la plupart , une calotte rouge sur la tète , pour chaussure , des bottines , etc. Le principal commerce d'Athènes consiste en huile, en cuir , savon , et surtout en vin qui y est fort estimé.

Il est temps de vous entretenir de Scio , continua M. Dorval ; les Turcs la nomment Saches, Cette île , si célèbre de nos jours , par ses malheurs , située entre celle de Me— telin et de Samos , peut avoir cent vingt milles de circuit. Ce fut l'empereur Selim qui l'enleva en définitive aux Génois : si Ton

en croit les Sciotes , le divin Homère prit naissance parmi eux. Au surplus, observe M. Dorval , il n y a pas de ville, de bourgade en Grèce , qui ne revendique l'honneur d'avoir donné naissance à ce poète di\in.

Le gibier, les vins délicieux, les orangers, les oliviers y abondent. Un port hérissé d'artillerie défend la ville de Scio.

M. Dorval aurait bien continué , son érudition était inépuisable; mais, en outre qu'il ne laissait pas de remarquer le secret chagrin du père Sabord , qui pouvait considérer ses interruptions comme un empiétement sur ses droits de conteur en CHEF DU COLLEGE , en quelque sorte patenté par tous les écoliers , ses occupations l'obligeaient à se retirer ; il le fit donc in petto , et Sabord , maître exclusif de la tribune , y remonta cetle fois , avec joie , avec orgueil , pour n'en plus redescendre qu à la fin de la séance.

Les questions fréquentes qu'on lui avait faites sur la Russie , sur la population de la Grèce, furent Tobjet de ses premières réponses.

Les Grecs réunis , réprend— il , peuvent compter trois millions dames maintenant , et si j'avais Thonneur d'être leur président , M. le duc de Campo-d'Istria , Messieurs , eh bien , je les réunirais , je les concentrerais dans la Morée,ou plutôt, concevant le projet d'une vaste émigration , je leur donnerais, à tous, rendez-vous dans les principautés de la Valachie et de la Moldavie , pour pouvoir faire jonction , sur les rives du Pruth , avec les armées formidables de lempereur de Russie , Nicolas !

Un rhétoricien, qui connaissait assez bien la géographie, fit sentir au père Sabord com-. bien son plan serait difficile dans f exécution, puisqu'il faudrait nécessairement que les Grecs traversassent Tempire musulman de part en part , et qu'ils ne pourraient pas manquer d'échouer dans cette romanesque entreprise.

C'est possible ! dit Sabord ; c'est égal , j'irais toujours , et le ciel ferait le reste!... Mais parlons plutôt de l'empire des Czars, dont un homme de génie, Pierre-le—

(9«^ Gkaind , jeta les premiers et glorieux fondemens sur les bords de la Ne^va : Quel luron ! Messieurs , que ce monarque ! . . . . Voyant tous ses peuples plonges dans la /barbarie et Tignorance , il quitte sa cour , sans tambour ni trompette , et va sous le déguisement d'un simple compagnon cliarpentier de marine , dans un port de la Hollande, non-seulement y apprendre Fart de construire des vaisseaux , mais il parcourt ies pays des nations civilisées de l'Europe , et enfin, au bout d'aune assez longue absence , il reparaît dans son empire , l'esprit enricbi de tout k butin de science , et d'instruction qu'il avait dérobé dans ses \'oyages : bientôt il préside à la .construction d'une flotte , bâtit la ville célèbre <le St.-Pétersbourg, , fonde des académies, des universités , des collèges — des collèges dautant plus rares, que les écoliers n'y étaient gourmands . ni menteurs , ni railleurs ; et surtout avaient un respect profond pour les barbes grises et ne ricanaient pas au nez de leurs portier*.

Ici nos etoui-dis sentant Tallusion , se prirent à rire , et notre illustre conteur lui-même aurait perdu sa gravité , s'il ne se fût couvert le visage de son mouchoir , en feignant de se disposer à prendre une prise de tabac.

Combien compte-t-on d'habitans en Russie , demanda St.-Firmin ? Quarante millions d'dmes !.. répondit avec force le père Sabord : cet empire pousse ses frontières , jusqu'au Kamtschatka .presque vers la Chine et menace encore de s'étendre ; ce potentat du Psord entretient sans cesse^ soit en temps de paix , soit en temps de guerre , douze cents mille hommes de troupes réglées , sans compter les hprdes nombreuses de Cosaques , de Baskirs , qui , en campagne , font des irruptions continuelles sur fennemi , au cri sauvage de houra!....

houraI...

A ce passage, un chat s'étant glissé dans la salle , tous nos écoliers de répéter, de crier sur lui, Houra , Houra ! bruit qui , faisant accourir quelques-uns des profes—

BIBUOTHECA /

( lOO )

scurs, et pfiiîcipalement /^ chien de cour, dlviertit inflnirùent ' PasSCmblée. Lé père Sabord fut donc imite à ne point faire âésormais le Cosaque , età'ïi'e j^'as câiV^er ainsi défausses alertes.' Quant à îui , sa situation t^ait d'autant plus grotesque , que le chat effrayé s'était élancé sur Soti dos, ensuite sur sa perrùqu'e , et'j'eiï tirant de ses griffes, avait entièrement niîs ' \ nu le front chanVe et reluisant de notre héros , pourpre de colère, et plein d'effroi d'ailleurs pour son bon et unique œil...

La cloche du réfectoire s'étant fait entendre à grande sonnerie, il fallut ajourner ici le plaisir des narrations de voyages ; Sabord descendit donc de sa chaire, en faisant le gros dos , et en s'essuyàrit le front, comme un savant et célèbre prédicateur qui tient de se i'aire admirer d'un nombreux auditoire.

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CINQUIÈME RÉCRÉATIOT^.

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