‹ Le Conteur des écoliersChapitre 5 sur 11 · EXCURSION HORS DE PARIS · texte numérisé non relu

EXCURSION HORS DE PARIS

Visite à Charenton. — Les Petites-Maisons deCliaren-. ton. — Revue morale des fous — Histoire deDérouville. — Conduite comique du vieux marin- — Le déjeuner sur Pherbe. — La mendiante. — Acte de bienfaisance de la part d'Eugène et des écoliers. — Description philosophique de Charenton.

O spectacle affligeant!.,. O séjour plein d'horreur!.. Là, sur ce banc grossier, bravant toute pudeur, Une femme en lambeaux , et la bouche écumaat« , De son fatal délire inspire l'épouvante !... Dans ce réduit infect un joueur forcené, Maudit , en grimaçant , le dé qui l'a ruiné.... Et tout près du suicide ou de l'ignominie, £n perdant la raison , échappe à l'infamie !..

Dans ce cloaque horrible un amant furieux. De ses fers secoués fait retentir les cieux; El partout les accès du plus affreux délire, Sur les pauvres mortels nous fpnl pleurer.... ou rire!..

Il y avait déjà quelque temps que M.

Dorval avait Dromis à nos aimables écoliers de leur faire voir rétablissement des fous à Charenton ; le temps était magnifique , et tous nos jeunes gens , n'ayant pas oublié la

promesse , la rappelèrent avec enjouement- à leur cher professeur. Le bon marin , malgré la lourdeur de sa jambe de bois qui lui permettait peu , on en conviendra , de jouer au jeu d€ barres avec tous ces étourdis , consentit avec d'autant plus de plaisir à être de la partie , que toute la bande joyeuse lui promit , comme à Toccasion des autres promenades , de Tindemniser largement de la perte de sa journée ; on se mit donc en route dans Tordre que les sorties avaient lieu ordinairement , et Ton gagna insensiblement le faubourg Saint- Antoine , la barrière du Trône ,. le village de Bercy , puis Cbarenton ; delà , traversant \e pont qui y est jeté sur la Seine ^ on découvrit Charenton-le-Pont , et enfin la colline romantique au bas de laquelle est situé Thospice de Charentois-Saint-Maurice.

La journée était superbe ; c^était dans les premiers jours de mai, époque à laquelle toute la nature , secouant entièrement le deuil des hivers , commence à se parer des premières roses du printemps ; où les fleuves , libres des cbaîaes que leur impo—

( io3 ) salent les glaçons immobiles , reprennent leur cours , en caressant la rive de leurs ondes azurées ; à ces heures , lame est délicieusement remplie des douces émotions que cause le premier sourire, le premier réveil de la nature dans ces rians prémices de la belle saison : tous nos jeunes gens ne manquèrent pas de les éprouver , et les rhétoriciens du collège n omirent pas non plus de citer de ces vers sublimes de Virgile , tels que ceux-ci , qui étaient parfaitement en situation:

Et jam prima novo spargeLat lumine terrtis Tithoni croceurn lincpiens Auiora cuLilc, Jam sole infuso, jam rébus luce retectis....

vers que le savant traducteur Delille , qui s'est dignement associé à la gloire dir Cygne de Manioue , rend ainsi :

tt LWurore abandonnait sa coucEe nuptiale, Et versant à flots d'or sa clarté matinale, Annonçait le réveil de l'Univers serein -n

La joie rayonnait donc sur tous les visages ; elle était d'autant plus franche , plus richement colorée sur les joues de cette

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hdle jeunesse , que la plus pure innocence régnait au fond de tous les cœurs ; M. Dorval , lui-même , quoiqu'homme fait , et âgé de quarante et quelques années , sentait courir dans ses veines les feux d'une nouvelle existence : exempt de remords , n'ayant aucun reproche à se faire , ne se rappelant d'autres souvenirs que ceux de ses bienfaits , les malheureux quil avait secourus , il pouvait goûter , dans toute son étendue , ce sublime spectacle du lever de Taurore, et soutenir tout l'éclat du jour qui , au contraire , afflige toujours Toeil louche et oblique du coupable. Pour notre vieux père Sabord, gai, matinal comme l'alouette, son front était constamment serein : sa philosophie de véritable Diogène , lui faisait attacher fort peu de cas au luxe des habits , aux superfluités gênantes , à toutes les inquiétudes attachées à l'or , et pourvu qu'il ne manquât ni de racines de buis , ni de tabac , ni d" ouvrage , son tour et ses joyeux couplets marins faisaient tout son bonheur , tout son univers : ajoutons , toutefois, qu'il

( «05) lui fallait toujours un silencieux auditoire , pour écouter ses contes de voyages, ce qui faisait, il faut Ta vouer , le plus beau chapitre de ses jouissances.

Quelle belle journée se prépare ! mes enfans, s'écria M. Dorval, parvenu au sommet de la colline romantique qui domine fasile effrayant de la folie. Oui, reprit Sabord , voilà un superbe temps pour s'embarquer ! il me semble voir , à cet horizon, poursuivit— il , un vaisseau pompeux , déployer toutes ses voiles , et laisser derrière lui un long sillon d'écumes blanchissantes!... — Ah ! laissons pour cette fois la mer et ses écueils, interrompit un des rhétoriciens , et occupons notre pensée du but principal de notre espèce de pèlerinage au temple imposant de la démence. — Vous avez raison , Edouard, lui répondit M. Dorval, les infortunés des deux sexes, que nous allons voir , nous offrent , par leurs égaremens, les plus belles leçons de morale que l'on saurait puiser dans les calamités de l'homme : la fougue des passions , pour

( loG ) la plupart , a fait perdre la raison à eca malheureux. AK! mes enfans, reprit M. Dorval, lorsque vous serez devenus hommes, et que , maîtres de toutes \os actions , de votre fortune, vous entrerez dans le monde, au nom de tout ce que la religion a de plus sacré , faites-moi tous ici le serment , avant de franchir le seuil de cette triste demeure , que vous aurez toujours présenS' à la mémoire , les tableaux douloureux qui vont se présenter à vos regards : que ces victimes deviennent , à vos souvenirs , de puissans préservatifs , et qu'ainsi que la Morgue r Chare^nton vous cause une égale horreur! . . . Tous nos jeunes gens firent avec empressement, à la face du ciel, ce serment salutaire; tous se prosternèrent devant la splendeur du soleil , qui n^est encore qu un bien faible rayon de la divinité : fhymne du cœur s'éleva vers le Très-Haut, et M. Dorval goûta un plaisir délicieux dans Tespoir qu'il contribuerait pour long-temps à garantir ses chérs élèves des calamités dont il allait leur offrir Taffligeant spectacle..

C i<>7 ) ' Enfin , Ton s'est remis en route , Ton se présente à la grille, et M. Dorval, qui connaissait le concierge, obtient aussitôt la permission d'entrer avec tout son monde. Sabord , placé , tantôt sur le flanc droit ,. tantôt sur le flanc gauche de la colonne , en tête ou bien en queue , au moyen de sa béquille qui lui tenait lieu d'épéo , faisait observer Tordre et la discipline ^ et veillait , par ordre de M. Dorval , à ce que les plus jeunes de la troupe ne commissent aucune indiscrétion avec les fous qui se promenaient dans les allées du jardin. Les branches et le léger feuillage des arbres masquaient certaines grilles. . . A leur approche, nos jeunes écoliers entrevirent des figures livides , à Tœil morne , fixe et stupide ; un rire sans motif errant sur des lèvres décolorées, une expression de joie , et un ruisseau de grosses larmes coulant comme d'une source insensible... Là , sous d'épais verroux , une jeune femme ! encore belle, baisait un portrait, et en même temps cherchait à attraper un papillon qui voltigeait

( io8) dans sa clôture : ici un joueur faisait avec un jeu fie cartes la répétition de tous les coups qui Tavaient ruiné. . . Il se frappait le front , la poitrine , et accusait le ciel de son désastre , comme s'il eut été encore assis à la fatale table verte. — Vous voyez , sVcria ici M. Dorval , dans quel abîme entraîne le jeu!— Au fond du cabanon de ce joueur , on lisait distinctement ces vers de Desma— /lis , que lui-même avait tracés avec un charbon, dans un de ses momens lucides:

v. De tous les maux affreux <jui pèsent sur la vie, Le plus cruel de tous n'est-ce pas la folle ? La mort, la mort, du moins, de ses sombres bienfaits , Du règne des douleurs nous délivre à jamais.... Mais un fou plein de force, en son sanglant délire. Reconnaît par instant le trait qui le déchire. Et, d'un flambeau lointain poursuivant la lueur, De son sort elTroyable a démêlé l'horreur!!. ...n

Cest le fils d\m honnête marchand, dit le concierge à M. Dorval et à nos jeunes gens attentifs ; d^abord il se forma une maison de commerce assez bonne , mais la passion effrénée du jeu lui a fait perdre des dépôts considérables ; en causant sa ruine

( 109 ) et celle de tous ceux qui lui avaient prêté des fonds ; on peut même considérer comme un grand bonheur pour lui que la tête lui ait tourné au moment où il fut mis en prison , car le poteau de finfamic Tattendait , et la folie lui a épatgné cet opprobre....

Le poieau de l infamie ï ailendaiil.,.

répétèrent spontanément tous nos écoliers, comme frappés d'un effroi prophétique : oui, repondit le concierge ; ainsi, mes amis, gar-^ dez-voas des fureurs du jeu , comme du plus grand précipice où Ton puisse tomber ; le jeu et le crime sont frères ; le premier amène l'autre, et ensuite ils ne se quittent plus.

A ces mots, nos étudlans reculèrent, comme malgré eux, de quelques pas , et semblaient craindre que le regard du joueur-fou ne fût contagieux , et ne leur communiquât ses funestes égaremens. — Sbn épouse vient en vain lui prodiguer sa tendresse , poursuivit le concierge , il ne la reconnaît plus , et la prenant une fois pour un de ces hommes qui président aux maisons de jeu, (tel Satan règne aux enfers), il l'eût infailliblement dé-

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chirée de ses mains barbares , si les infirmiert de rhospice ne fussent accourus à temps... — Du^joueur, on passa à une vieille folle, qui avait perdu Tesprit en composant des romans ; à un poète entiché de la fureur de rimer , et surtout de rimer mal. M. Dorval jugea encore à propos de fixer fattention de ses élèves sur ce tableau. Vous le voyez, mes amis, la manie des vers est un ridicule, quand Ae brillantes dispositions ne secondent pas en nous de justes prétentions: gardez-vous donc bien de vouslivrer jamais à cet engouement, à moins , je le répète , que vous ne vous sentiez , de l'aveu du public , un talent supérieur: autrement, c'est la plus folle des folies : rappelez-vous bien à cetV'gard les pré-) ceptes de Boileau dans son art poétique.

S'il ne sent point du ciel Tinfluence secrète, Si son astre en naissant ne Ta formé poète , Dans son génie étroit il est toujours captif. Pour lui Phœbus est sourd , et Pcg-<ise est rétif.

Tous nos spectateurs ne purent s'^empêcher de sourire à la vanité comique de fauteur , devenu fou , qui , tenant un rouleau barbouillé de son Pal/ios et de son Phœ—

hiis , prétendait que cette composition étail bien supérieure aux Messéisiennes de Casimir Delavigne.

La quatrième cellule renfermait un banqueroutier frauduleux , qui, dans son aliénation , voulant se dérober à la vue de tous les hommes , s'était fait , avec ses cheveux et sa longue barbe, étendus sur tout son visage, un bandeau, un voile épais : semblable à une de ces bêtes féroces que Ion voit à la ménagerie du Jardin des Plantes, il hurlait, il jetait des cris affreux , quand il entendait des étrangers s'approcher de sa prison.— -Ce misérable , qui se nomme BéroiwiUc, se mit à dire M. Dorval, je le connais : il a fait, il y a peu d'années , d'excellentes études à notre -collège , mais la manie de briller , le luxe, le ton trop élevé qu il a voulu soutenir dans le monde, Tontruiné en peu de temps -.voulant reconquérir ce que ses prodigalités lui avaient fait perdre, il traça pour ses créanciers, un bilan criminel , qui l'aurait infailliblement conduit aux galères,si son heureuse démence ne Ven eut préservé... — Ah! mes enfans , s'écria M. Dorval . gardez-vous des atteintes

ûe ce fléau , le luxe , qui perd et déshonore tant de familles ! . . . Une fois entrés dans les rangs de la société , soit comme magistrats , comme hommes d^épée, ou comme commerçans , n'allez pas , par une sotte vanité dépasser vos moyens ; rappelez-vous toujours le banf/uerou fier frauduleux de Charenton : surtout, ne vous laissez pas aduler , séduire par ces parasytes de table, ceis pûjue- assiettes, qui, mangeant votre bien, vantent sans cesse le maître et les mels: une fois ruinés, ils vous tournent le dos et vous rient au nez dans la rue. Ainsi ne faites jamais non plus de ces spéculations hasardeuses , où votre fortune et votre honneur peuvent faire naufrage : c'est déjà un grand délit de mettre à la loterie les intérêts de ses créanciers : ne faites des entreprises que sur vos propres fonds , afin , qu en cas de revers , de malheurs de commerce , vous n'entraîniez pas dans votre désastre , des personnes que vous n'admettriez pas d'ailleurs à vos bénéfices.

Le vieux père Sabord ayant devancé de quelques pas la nombreuse société, sou-

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riait , parlait , paraissait enchanté de sa trouvaille ; en face le guichet cVun cabanon . il semblait recevoir les réponses cVun personnage qui aurait causé son ravissement... — Tous approchent. . . Ce nouveau Ibu était uq ancien capitaine de vaisseau , à qui le^ voyages sur mer avaient fait tourner Tesprit : assis sur un mauvais lit de paille , et depuis dix ans dans cette même position , se figurant être sur le tiUac , ou près du gouvernail d'un bâtiment, il commandait la manœuvre avec une sorte de porte-voix en fer blanc , s'agitait comme s'il eut été au milieu de tous les périls d'une tempête^ grondait les mousses, les matelots , et enfin, se donnait toute l'agitation qu'exige un pa^ reil poste. Sabord lui avait parlé en termes de marine , et la joie la plus vive brillait dans les yeux du pauvre insensé. Un grain m'avait jeté sur la côte d'Angleterre , disait le capitaine , mais à force de voiles , je suis parvenu à gagner le large ; hélas ! çcttç voile et ces mâts étaient son mouchoir à tabac . attaché à un long plumeau!.,,

Les allées de maronniers , près de ces cellules , présentaient un grand nombre d'autres insensés : parmi eux était un jeune homme d'une assez jolie ligure , habillé en femme , voulant qu'on le traitât avec les égards qu'on doit à ce sexe. Une coquetterie , bien déplacée dans un homme , avait renversé sa raison : nos écoliers se rappelèrent , en le voyant, un de leurs camarades, qui s'adonisait toujours dans son miroir , faisant consister tout le mérite dans la beauté du visage. L'esprit , le savoir , le scrupuleux honneur , la modestie , dit ici M. Dorval , voilà le seul mérite d'un homme; laissez à des femmelettes ces prétentions ridicules , et qu'il vous suffise de voir le sort de ce plaisant Narcisse , pour être à jamais préservés de l'idée de le rejoindre sous des habits féminins ! . . . — Quels sont ces autres personnages gi'otesques ; Tun dans ce bosquet , l'autre près de ce bassin? demanda un des rhétoriciens , à leur guide. — Le premier , qui fait des contorsions horribles, retient ses urines , persuadé que s'il a l'im-

prudence de leslàchei\ il va causer iiri nou-*' veau déluge : le second est un banquier qui fut très— riche , mais qui se rr.ina en faisant faire des râteaux pour nettoyer l'Océan...

Quelle folie ! s'écrièrent tous à-la-fois nos jeunes gens.' — Heureusement , dit M. Dorval , que l'art de la médecine est parvenu à opérer un grand nombre de cures , au moyen des douches, des bains de vapeurs et d'un théâtre ; on fait jouer la comédie à ceux qu'on peut laisser libres ; et par la musique , connue pour un ingénieux délassement , on les ramène petit à petit à la raison , car la douceur et la patience sont les meilleurs remèdes.

Un des enfans ayant glissé la pièce au concierge , nos jeunes observateurs se retirèrent, non sans reporter souvent leurs regards vers la colline romantique, vers les flots de la marne, où ils avaient laissé avec un sentiment de piété des êtres semblables à eux par la forme , mais si différens par le dérangement de leurs esprits. La morale qu avait habilement tirée de ce tableau

( "6) M. Don al, avait fait sur eux tous , de profondes impressions : tout en se félicitant de ne ressembler en rien à ces insensés, ils n'avaient pas oublié que les passions conduisent droit aux Petites-Maisons... que la sagesse seule préserve de ce malheur; et, saisis d'un effroi chimérique, ils se serraient tous les uns contre les autres, comme pour l'éviter . Comme on n avait pas laissé de gagner un appétit dévorant , M Dorval, faisant arrêler dans un bosquet de bois, attrayant par son ombre , sa verdure épaisse et sa fraîcheur , on y déploya sur Therbe les provisions apportées, et tous, formant le cercle près du bon professeur qui se mit à dépecer deux énormes dmdons tandis que de son côté le vieux père Sabord faisait tomber avec un long couteau les bastions succu— lens dun énorme pâté d'Amiens , on se mit en devoir de calmer une faim d'écolier , c'est tout dire : en outre de ces comestibles , des saucissons , des langues fourrées , ouvrirent le festin , et Sabord , grand échanson de la troupe , se chargea de verser à boire ,

( >'7 ) non de ï abondance , comme on appelle au collège du vin très-trempe d'eau , mais de bon vin , cependant avec modération. A chaque coup de dent , on conçoit que chaque fou avait été oublié : sur ces entrefaites vint à passer une mendiante avec un enfant en maillot qu'elle nourrissait , puis deUx autres en très-bas âge qu'elle conduisait, en en tenant un par la main , tandis que le dernier suivait pieds nus sur un terrain pierreux et difficile : jamais le spectacle de la misère ne pouvait se présenter sous un aspect plus hideux : la mère , sous des lambeaux fangeux , ses enfans , sous des haillons tout déchiré , auraient arraché des pleurs de compassion aux cœurs les moins sensibles!.. Pâle , maigre, l'œil rouge et desséché par les larmes , cette infortunée , succombant à la fatigue , ralentit son pas , jeta des regards douloureux vers le ciel , puis , les reportant vers les racines d'un chêne , non loin d'elle, et qui présentaient une espèce dç banc noueux , elle s'y étendit avec ses deux autres enfans. qui parurent plutôt y tomber.

( ii8) excédés de fatigues, que s'y asseoir. Dans cette attitude , que ce groupe était pénible à la vue!... chacun de ces infortunés jetait de temps en temps , \\m sur Tautre , un coup— d'Oeil expressif, oii se peignaient à-la-fois les atteintes du désespoir et les

angoisses de la faim Le sol était aride

autour de cette mendiante , et les branches du chêne , qui formaient le parasol sur elle ^ ne faisaient encore que très-peu d ombre ; les eaux de la marne murmuraient derrière elle , et dans ce triste voisinage , semblaient couler des pleurs et des soupirs...

M. Dorval avait fœil trop pénétrant pour n'avoir pas aussitôt aperçu ce groupe de douleur et de misère ; son appétit en avait soudain été suspendu : sa belle âme pouvait— elle lui permettre de goûter le plaish' de la table , quand Thumanité souffrait auprès de lui ?... Sans dsoute qu'il aurait de suite volé au secours de ces malheureux , mais il avait ses desseins , et voulait laisser agir , ex proprio motu , la sensibilité de ses élèves. . . — M. Dorval fut loin d'être trompé

("9) (^ans son attente ; plus d'un étudiant , tout en dévorant les morceaux , n'avait pas laissé de porter des regards distraits . attendris , sur la pauvre famille errante, et plus d'un encore avait marmotté tout bas , tout en ne laissant pas de nettoyer un pilon de dindon : Ahl la pauvre femme /.» les pauvres petitsenfans ! ! /..,

Eugène fut un des écoliers de troisième , qui , rompant le premier le silence, fixa la compassion générale sur ce spectacle intéressant de la misère. «M. Dor- » val, s'écria-t-il en se levant, avec un ton » mêlé d'attendrissement et d'énergie , mon » cher et savant professeur , vous nous avez » toujours recommandé de ne jamais laisser » échapper l'occasion de faire une bonne >. action : faire du bien aux pauvres . les )) soulager de nos conseils , les aider de y, nos eonsalatiops , de notre bourse , allé- » ger le malheur , nous avez- vous dit cent » fois , est ce qu'il y a de plus agréable à la » Divinité, est ce qui nous rapproche le plus » d'elle,.., eh bien! permettez-le, en ce

î> moment , que la circonstance est si favo- » Table à Texécutlon de vos généreux pré- » ceptes , que je détermine tous mes cama- » rades , dont J^ai déjà lu d'ailleurs , dans » leurs regards attendris , les intentions j. bienfaisantes , permettez , dis— Je , mon » cher et respectable professeur, que je réa- » lise leurs propres idées , et que je vous » prouve à la fois, que tous , nous sommes » dignes des vertueux principes que vous » vous efforcez chaque jour de nous inspi- » rer , et dont vous nous donnez également » un si bel exemple dans votre conduite! » A ces mots , Eugène rassemble dans une serviette , de copieux débris de pâtés ^. de volailles , de pain ; il y joint du xin en quantité suffisante , et léger comme Zéphir , car le désir de faire du bien donne des ailes, il court, il vole avec son précieux fardeau vers la pauvre mendiante , qui ne peut que balbutier sa vive et profonde reconnaissance , suitoquée par ses sanglots; deux grosses larmes qui ruisselèrent rapidement sur ses joues livides et creuséfs

Jiu/.^t2i.

(( ... Se.r pe/i'he c/i/i'rii,r o/if- /irri.iv' /l'.r ji>tt'</.<- (/'Eiio-onc, cA ((c<?/ltr f/t/i f.i-rà /tr jiitr/m'/A' , /tti /fut/ .rc.r ywMi'.r nifrto/fc.i- .

par un long jeime , sont la seule réponse , le seultibut-de gratitude qu'elle charge le bienfaisant messager de reporter à sa société généreuse : pendant cette pantomime éloquente, ses petits en fans ont baisé les pieds d^Eugène , et celui qui est à la mamelle, lui

tend ses petites menottes Eugène, fier,

orgueilleux , de ce noble et juste orgueil que fait éprouver une bonne action , revient en sautant de joie vers M. Dorval ; il veut rapporter la réponse éloquente de l'infortunée : mais lui-même n'est-il pas suffoqué par ses larmes L..iî veut les dérober en vain... soudain tous les yeux sont mouillés ; M. Dorval ne peut pareillement se rendre maître de son attendrissement , et le bon père Sabord, brutal comme un marin , sensible comme un brave militaire, est obligé d'essuyer ses pleurs furtifs avec un coin de son mouchoir à tabac. . . .

Venez , venez , Eugène , s'écria le digne professeur , venez dans mes bras , sur mon cœur , recevoir le prix de votre charmante conduite : venez , vous êtes , vous serez

toujours mon plus cher ami. Celui qui a un cœur tel que le vôtre , doit occuper le , premier rang parmi les hommes : vous avez été couronné plusieurs fois à la distribution des prix de Tuniversité , ce n'était que pour de vains succès d'érudition !.... Ah ! si le Grand-Maître eut pu vous voir comme moi , en ce beau jour , il vous eût décerné les plus beaux triomphes , puisque vous avez prouvé que votre bonheur était d'être utile à vos semblables , en suivant en cela la plus belle loi de l'Evangile !

M. Dorval , dans l'enthousiasme , fier de ses élèves , ne pouvait se lasser de prodiguer son approbation , toutes ses caresses à son cher Eugène : cependant la modestie de ce dernier semblait en être mal à l'aise. Je n ai fait en cela , disait-il , que suivre le | déiiir de tous mes camarades ; je me glori— | fie seulement de l'avantage de les avoir i devancés par ma promptitude.

On conçoit , d'un autre côté , qu'il s'était établi en quelque sorte une correspondance muette des plus vifs senlimens en-

( 1^3 ) tre le groupe pittoresque de la famille indigente et le groupe des écoliers. Ces deux scènes sublimes eussent été vraiment un coup de fortune pour le pinceau d'un peintre habile : un encens de bénédictions s'exhalait du sein de la mère et des en fans soulagés , qui insensiblement revenaient à la vie , et à chaque instant en rendaient grâces à leurs bienfaiteurs : pour eux , ils ne mangeaient plus, ils ne songeaient plus à jouer ; un désir , des sensations plus nobles remplissaient toute leur âme , toutes leurs facultés ; ils contemplaient , ils admiraient leur ouvrage , tandis que M. Dorval , de son côté , un peu pensif , songeait à ne pas le rendre imparfait , et à ne pas borner là ce premier élan de bonté. Il se lève donc , et va droit à la mendiante , en faisant signe de la main aux écoliers de ne pas le suivre. — Vous ne me trouverez sans doute pas indiscret , dit— il à cette inconnue , en qui il remarqua de suite une physionomie et des manières on ne peut pins distinguées ^ de m'informer de vos projets , de votre

nom , de l'état de votre famille ?... — Avec tout autre que mon bienfaiteur , lui ditelle , malgré Tétat d'abjection dans lequel je suis plongée , je garderais un in\-incible silence , mais tant de bonté désarme mes sermens , et je ne vous cacherai rien : oui , je suis madame Dérouville , l'épouse infortunée d'un homme qui n'a fait que trop de bruit dans Paris par le scandale de son luxe ; dont le cœur n'était pas fait pour le cnme , puisqu à peine eut-il osé commettre cclui'd'iin bilan imposteur . qu'il alla l'expier par la perte de sa raison. — Comment , répartit M. Dorval . vous seriez madame Dé— rouTille , cette beauté célèbre qui remplissait la capitale de son faste impu —

IN hésitez pas , monsieur , achevez , oui . dites hardiment de son faste impudent...^.. Kélas I le ciel m'en a bien punie, et peut-être plus que je ne le méritais ! Il serait trop long de vous faire l'exposé des outrages de tout genre , des amertumes de toute espèce dont j'ai bu le calice : Fétat où vous me voyez réduite avec trois en fan s . ne vous en

apprend— il pas assez ?..... Bref, chassée, dépouillée de mes biens , après avoir épuisé toutes les ressources et avoir mangé le pain si dur de La mendicité , j^avais résolu de gagner l'Allemagne , la Piussie , afin d'ensevelir sous un climat étranger ma honte et mes regrets ; mais avant de faire un éternel divorce avec la France , je voulais du moins voir une dernière fois le triste asile où demeure mon époux ; peut-être même me sentirai—je la force d'embrasser une dernière fois mon malheureux mari , afin de tenter si , dans ces étreintes , il parviendrait à ressaisir quelque lueur de sa raison ; et je tournais autour de l'hospice, rêvant au moyen de pouvoiry entrer , quand , excédée de fatigue ( car depuis trente mortelles heures je n'avais rien pris ) . je me vis contrainte de me reposer sous ce chêne : le reste de cette histoire vous appartient maintenant , et certes , c'est le plus beau côté. Pour preuve de ma gratitude , de ma confiance , termina madame Dérouville , voyez cette miniature , et ne doutez plus que ce sont les

( 1^6) traits de mon époux , lorsqu'il était encore fidèle à 1 honneur.

En effet, M. Dorval n''eut plusaucun doute de tout ce qui venait de lui être révélé , et il ne pouvait concevoir toutefois que dans Textrême besoin où elle s'était trouvé , madame Dérouville eût religieusement conservé les riches diamans qui entouraient le portrait chéri. — J'ai fait serment de n'y jamais porter une main sacrilège , et je le tiendrai , ce serment , même aux dépens de ma vie!... M. Dorval avait quelque fortune , il sut obliger cette infortunée à accepter quelques louis qu'il lui glissa avec le plus de délicatesse possible , en luidonnantle prudent conseil de retourner à Paris, de prendre une voiture à la barrière, et d'arrêter un logement dans quelque hôtel garni, qu'elle aurait d'ailleurs soin de lui indiquer à son adresse qu'il lui laissa au crayon : sur ce, il la quitta, comblée de ses bénédictions , retourna à ses chers élèves, et sur leurs questions pressantes , M. Dorval les informa qu'il avait été assez heureux pour assurer à l'inconnue un 'asile et

( 1^7 ) pourvoir à ses premiers besoins. La mendiante s'ctant levée pour partir, tous les écoliers répondirent par mille démonstrations affectueuses aux signes de sa reconnaissance, et elle était déjà bien loin que ces touchans adieux duraient encore.

Quant aux jeux, quant au ballon , à la balle, les barres, personne n'y songea ; une douce rêverie s'était emparé de tous les esprits, et jusques aux contes de voyages sur nier du vieux père Sabord, aucun écolier n'eut seulement la pensée de lui en demander le plus mince extrait ; ce ne fut pas, il est vrai, la particularité de cette journée, toute consacrée au sentiment, qui divertit le plus notrePORTiER du collège; aussi, piqué de cette espèce d'affront, alluma -t-il sa pipe avec une humeur visible , et pendant tout le chemin, depuis la colline romantique, d'où l'on découvre l'hospice de CharejNïon-saint— Maurice, il ne souffla pas le mot, et à chaque demande qu'on venait lui faire , il ne répondait fièrement que par une épaisse bordée de fumée de tabac.

Ainsi , tandis que tous nos éiudians reposent , que madame Dérouville a trouvé un lit, des vêtemens frais pour elle et ses enfans , que M. Dorval s'occupe de suivre mystérieusement les premiers effets de sa générosité, profitons de ce sommeil général, pour reprendre les événemens au réveil de ^tous ces personnages , et prouver de plus en plus , à nos jeunes lecteurs , que le seul moyen de jouir d\m peu de bonheur dans ce monde,

Cest de faire beaucoup de bien.

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SIXIEME RÉCRÉATIO?i.

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