PROMENADE AU BOIS DE BOULOGNE
Le père Sabord annonce pour la seconde fois qu'ii fait un chef-d'œuvre. — Sa nièce Eléonore. — Sa jambe de luxe — Promenade à la marre d'Auteuil , près Passy. — Episodes pleins d'intérêt, touchant S. A. R. Madame la duchesse de Berry et S. Ém. Mgr, l'archevêque de Paris. — • Suite de l'histoire de Dérouville. — • Collation et conte joyeux du père Sabord.
ttLes hommes frivoles , justjue dans leurs •vices, dans leurs fautes scandaleuses, se fatiguent à poursuivre, à disputer les pailles légères qui flottent sur le torrent de nos jours. Mais pourquoi méprisent-Us à ce point la voix de la raison, la voix de la conscience, de ce juge qui murmure au fond de leurs cœurs? Pourquoi demander aux aveugles passions un bonheur qui est sous notre main et dans la seule vertu f....T) You^G.
Il s'était écoulé plusieurs récréations sans que le conteur accoutumé de nos jeunes gens , reprît ses narrations de VOYAGES , soit qu il boudât encore de Tespèce d'insulte qu on avait fait à ses doctes souvenirs , en leur préférant l'épisode d'une
( '3o ) MENDIANTE , d'une inconnue , sous la livrée de la plus honteuse misère , soit qu'ail travaillât à son chef— d^ œuvre... ^ car c'est ainsi quil nommait certain travail qu'il tenait très-soigneusement , très— mystérieusement caché dans un cabinet attenant à son atelier , et dont il n'avait jamais voulu donner connaissance à qui que ce fût , pas même au recteur qui l'en avait quelquefois prié , moitié sérieusement , moitié par badinage.
Ce chef-d'œuvre , disait souvent Sabord , en prenant une prise d'un air capable , fera aller mon nom à la postérité la plus reculée. Ce chef-d'œuvre aura indubitablement les honneurs de l'exposition au Muséum!... ce chef-d'œuvre l'emportera sur les plus beaux produits de l'industrie nationale!... Oui, il en sera parlé à la cour , et ma fortune , mon bonheur , toute ma gloire , sont attachés à ce dernier effort de l'esprit humain! ! !
En vain plus d'un rhétoricien chercha à lui arracher son secret , à gagner le père Sabord par des présens , tâcha de pénétrer presque de force , tout en riant , dans cet
atelier secret , que les écoliers appelaient , pour se moquer, V atelier du mystère... Sabord demeurait incorruptible , et pour mille cigares de la Havane (ce qui eût été, pour son palais maritime , le comble de la séduction !..), il n'eût pas montré son ouvrage, avant qu'il n'eût reçu le dernier poli de Fart. Attendons donc que la suite des événemens nous fasse connaître cet objet magnifique , cette merveille , et continuons nos récits. Au demeurant , Sabord ne laissait pas de faire au milieu de toutes ses récréations, de tous ses coin'tes, un joli petit commerce. D'abord, comme je l'ai dit, il tournait avec beaucoup d'habileté, faisait des toupies , des sabots pour les écoliers, des balles , des ballons, leur vendait des billes, aussi des bâtons de sucre d'orge, des tablettes de chocolat, des petits pains de sucre, de la pâtisserie , mille sucreries, mille chateries, et au moyen de ces diverses branches de spéculations, il arrondissait sa bourse, tout en vivant très-heureux. Les marins savent faire un peu de tout ; il rempaillait les chaises, rajustait les bancs des
classes, tournait des tabatières de buis poulies professeurs , qui les lui achetaient de préférence: cordonnier et savetier au besoin, il mettait un bout, un talon, un héquel\ un soulier, et quand ses hautes fond Uns d'exécuteur des hautes-œuvres le forçaient d'administrer le fouet à un écolier condamné à le recevoir , par humanité il épargnait à son pauvre derrière , une demi - douzaines de coups d'étrivières , et par humanité encore, il recevait la fine pièce de dix sols que le patient lui glissait entre les jambes , afin qu'il frappât sur son tablier.
On voit qu'avec toutes ces ressources qui amenaient 1 eau au moulin de tant de côtés , la place de Sabord ne laissait pas d'être avantageuse , et son ordre et son économie qui ne pouvaient qu'y ajouter encore, étaient d'autant plus louables , qu'il prenait un soin religieux de cette nièce , âgée de quatorze ans , que son frère , mourant d'un coup de boulet sur le tillac d'un vaisseau de guerre , au combat où lui-même avait eu la jambe emportée d'un boulet ramé, avait recora-
( -as )
mandée à ses soins généreux. Ce legs douloureux avait été sacré pour notre héros . aussi s'appliquait-il constamment à donner d'excellens principes de religion , de sagesse et de conduite à cette charmante fille , qui le traitait en père , dans les témoignages de sa vive reconnaissance , et d'ailleurs prenait soin du ménage , de mille petits détails de commerce et de la cuîfeine. En outre , elle ravaudait les bas , elle racommodait les habits déchirés de notre troupe étudiante, ce qui n'est pas, il faut en convenir, une petite besogne. D'un autre côté , le prix du chef-dœ'.^re mystérieux dont nous avons déjà parlé , devait faire la dot A^EUonore , et ce ne serait encore qu'un marin que Sabord voulait recevoir pour son époux.
Cette digression nous a un peu écartés de notre texte , mais n'était-il pas nécessaire de sacrifier quelques lignes à la nouvelle esquisse de l'industrie et des entourages du personnage qui est le pivot piincipal sur lequel tournent toutes nos narrations T
Enfin . le jeudi tant désiré , ce jeudi qui
( '34) fait , pour les écoliers de toutes les nations , de tous les siècles , une pause qui leur est si agréable, et jeudi arriva enfin , et avec sa brillante aurore , qui ne trouva plus tous nos étudians au lit , les plaisirs , la folle joie , Tallégresse tumultueuse , bruyante du collège , car il était à peine cinq heures du matin , que déjà des écoliers de cinquième , de quatrième , de philosophie , frappaient à coups redoublés à la porte de Tatelier de Sabord... —Et que diable me voulez-vous déjà à cette heure-ci f... s'écriait-il de son lit. — Eh , mais , répondait la cohorte folâtre , avez-vous donc oublié , vieux père Sabord . que c'est aujourd'hui le fameux JEUDI? Nous vous l'avons pourtant répété mille fois hier , avant-hier.... — Allons , allons , un moment , un moment ; laissez-moi du moins mettre ma. jambe... Eléonore ! Eléonore / crie notre marin à sa nièce qui était levée, apporte-moi ma jambe deluxe , celle dont son excellence l'amiral m'a fait présent au fameux combat du Trafalgar. — Est-ce celle qui porte , gravée sur une
( i3S) plaque de cuivre , la date et le détail de votre belle action f... demanda la nièce. — Oui, oui, mon enfant, justement la jambe de bois de la belle action ; elle ne craint pas la goutte, cette jambe-là, elle est toujours jeune ! Corbleu ! je ne la changerais pas , toute jambe de bois qu elle est, contre celle de Vestris! C'est que celle qu'elle remplace avec honneur, n'a jamais fui le poste de la gloire ; corbleu ! elle était toujours fièrement là !
Au milieu de ce dialogue, Sabord se levait, s'habillait, attachait lajambe des dimanches, la jambe de hute (comme il se plaisait à l'appeler), avec ses courroies, et fier comme un chef d'escadre, sa béquille à la main, béquille aussi de faste, en bois de merisier, surmontée d'un appui en bois de rose qui figurait un mât de perroquet, après avoir allumé sa pipe d'écume de mer qui lui venait, pour tout héritage , de son pauvre frère, il donna un baiser paternel sur le front à sa chère Eléonore , lit le signe de la croix , marmotta une prière à travers des boufiées de tabac (car son principe était que l'homme ne devait
( i36) jamais commencer une journée sans se placer sous les auspices de Dieu...), puis Eléonore lui attacha ( non sans éprouver quelque fierté d^avoir un tel oncle ) , elle-même la croix de la légion-dhonneur ... ainsi , plaisons—nous à récapitider notre héros ;
1°. Une jambe de bois portant une inscription glorieuse ;
2*'. Des^- cheveux blancs et la figure d'un bourru , mais d'un parfait honnête homme ;
3°. Oncle généreux d"'une nièce qu'il élève dans la vertu ;
4°. Tourneur habile, et voyageur instruit;
5°. Portier d'un collège justement célèbre en Europe ;
6°. Le signe brillant des braves sur la
poitrine! Ma foi , dis-moi , cher lecteur ,
tout portier , tout simple matelot qu'avait été notre marin , si beaucoup de pimpans personnages dans Paris , qui éclaboussent le peuple avec les roues d'un char qui.n'est souvent pas payé . peuvent se présenter avec d'aussi belles recommandations ?
Enfin , muni de quelqu'argent , Sabord se
( >37 ) disposa à se mettre en route , et à ranger en bataille sa joyeuse colonne. —Surtout point de crédit dans mon absence , dit notre marin à sa nièce : si quelque écolier , privé par punition de son JOUR de CONGÉ , te demande un bâton de sucre d'orge , des billes , une balle ou un cerf— volant , qu il paye ; je n'aime pas les comptes arriérés.
M. Dorval étant déjà prêt , on se mit en route dans Tordre accoutumé , et on gagna par le chemin des quais , du Pont— Pvoyal , des Tuileries et des Champs-Elysées , le bois de Boulogne qui devait être le but et le théâtre de cette pbomenade.
Là, après avoir pénétré jusqu'à la marre d'Auteuil , près la grille de Passy , lieu charmant et très-pittoresque , M. Dorval fut d'avis d'y prendre cjuelques rafraîchis— semens pour le premier déjeuner : on se mit donc à prélever sur les vivres qu'on avait eu soin d'apporter , quelques légères portions , puis chaque groupe d" écoliers se formant par la sympathie de l'âge et des goûts , les jeux commencèrent sous la sur--
( «38 ) veil lance scrupuleuse de M. Dorval et de Sabord , qui s'étaient assis près la rive de la marre à'Auteiiil , à Tombrage d'un gros chêne antique , dont le feuillage tutélaire avait sans doute rafraîchi par ses ombres le front de bien des milliers d'étudians. Là, sur un banc de gazon, notre estimable professeur veillait sur ses élèves v ceux qui jouaient à la bague . à cheval sur des chevaux de bois , et un peu éloignes de son coup — d'œil , étaient recommandés aux grands , aux rhétoriciens ; quoique souvent ils ne fussent pas les plus sages.
D'un autre côté , le spectacle de la forêt était enchanteur ; des cavalcades , des équipages brlUans se croisaient sans cesse , et ajoutaient aux charmes naturels de celte scène champêtre , tout le charme du luxe et d'une vie trèi;-animée. « De même tous mes •< chers élèves , se disait le vertueux Dorval, •< sont appelés à jouer dans peu d'années un « rôle sur ce théâtre mouvant de la vie!... « de même ils rouleront sur ces sables «' mouvans de la fortune, non sans y rcn«-
( '39 ) « contrer bien des écuells ! . . . Cest à moi , •< c est à moi du moins , à préserver par de « sages conseils , en jetant dans leurs jeunes « cœurs les semences de la vertu , leurs «< passions naissantes de tous les principes « qui menacent la jeunesse au sortir de ses « études!... Cest à moi à former des « pères vertueux pour Tétat , des citoyens « utiles à la patrie , ou des militaires dé- « voués au ROI ! .... )^ INotre professeur songeait aussi à madame Dérou^•ille....
Ces réflexions n'avaient pas laissé de répandre sur la figure de M. Dorval quelques légères teintes de tristesse , ou plutôt de gravité ; quelques rhétoriciens inquiets . entre autres Eugène , le petit héros de faventuredcla mendlanle ^ qui, tous, le clu'"rissaient comme un père , remarquant son air mélancolique , quittèrent leurs jeux ou rompirent leur entretien , pour se rapprocher de leur cher professeur : dans une pantomime, dans une action muette, ils avaient tous insensiblement formé le cercle autour de M. Dorval , les uns sasseyant sur
l'herbe , les autres sur le gazoïv circulaire du gros chêne antique, d'autres enfin sur de gros fragmens de pierres revêtus de mousse ; de sorte que cette intéressante assemblée , disposée en amphithéâtre , sur le rivage d'une eau dormante qui en reproduisait l'image , le doux mouvement des avirons d'une barque conduite par des jeunes gens qui donnaient à des dames le plaisir de la promenade sur l'eau , tout , dis— je , offrait un tableau digne des pinceaux de Guérin ou de Girodet.
Daiis cette attitude, M. Dorval adressant un sourire de satisfaction , de joie indicible à cette chère société qui était pour son cœur une véritable famille: Je suis extrêmement sensible , dit-il , aux marques d'intérêt que vous me donnez ; mais rassurez— vous , mes enfans, je me porte bien , je me porte à merveille , jamais , vraiment je n'ai joui d'une meilleure santé : je songeais cependant , par l'effet de la tendresse que vous m'avez inspirée , que non— seulement mon devoir , ma charge est de vous instruire ,,
( Ux ) mais encore de vous armer contre l'avenir des dangers du monde , quand vous ne m'aurez plus pour guide : vous êtes à présent des adolescens dignes de mes éloges , mais je voudrais , que devenus tout-à-fait hommes et mêmes vieillards , les leçons de Dorval fussent toujours présentes à votre esprit , et que du collège jusqu'au tombeau , votre carrière restât pure comme la fraîcheur et l'innocence de ces lieux.
— Ici tous nos écoliers jurèrent que leurs études, et surtout les préceptes si paternels de M. Dorval ne s'effaceraient jamais de leur mémoire , encore moins de leurs cœurs ; Eugène en renouvela le serment les larmes aux yeux, et, le vieux père Sabord, qui s'était approché, sa béquille de bois de merisier en Tair, avec sa jambe de luxe, se rendit caution pour tout le monde : Pardon , cependant , dit-il à M. Dorval, si j'interromps votre discours, mais j'ai vu à une certaine distance , sur la route de Bagatelle , un gros nuage de poussière ; je parierai que ce sont LL. xVA. PvR. les ENFANS DE FRANCE qui s'y rendent ;
plusieurs personnes m''ont même assuré que Mgr. Tarchevêque de Queslain les accompagne... Quel bonheur ! quelle heureuse rencontre , si tous nos écoliers pouvaient jouir aujourd'hui de ce charmant spectacle !.. .
En effet, un bruit lointain se fit entendre de plus en plus , de seconde en seconde. . . . toute notre troupe s'étant portée vers un côté du bois, elle aperçut plus distinctement ce gros nuage de poussière qui présageait tant de plaisir. . . il approche. . .un écuyer à la livrée de S. A. R. la duchesse de Berry passe au galop ; une escorte de hussards se découvre dans le lointain.... on voit briller les armes d'un groupe de gardes-du-corps, et enfin l'équipage chéri est sous les yeux de tous nos : jeunes gens , qui , rangés en bataille, ôtent respectueusement leurs chapeaux, en faisant entendre par des acclamations spontanées, tous leurs sentiraens d amour, tous leurs vœux !
Sabord , le vieux Sabord surtout , à la droite delà colonne, se rend remarquable par son air vénérable , par sa chevelure blanchie
dans les tempêtes : il avait eu un soin orgueilleux de porter en avant sa jambe de luxe, afin que la duchesse en remarquât la glorieuseins^ cription : cette plaque de cuivre, cet air martial, et peut-être un peu comique du bon marin, avaient quelque chose de trop singulier, pour que S. A. n'en fût pas frappée: en effet, elle fit arrêter sa voiture, et adressant des paroles obligeantes à tous nos écoliers, tandis que ses illustres EN fans, de leurs petites mains royales , prodiguaient des témoignages de bienveillance à tous les élèves, S. A., dis-je, en vint insensiblement à notre invalide qui , cette fois , plus intimidé qu'il ne l'aurait été à Tabordage d'un vaisseau de 74, balbutia des réponses pleines de respect et à la fois d'embarras. Il lui avait appris en peu de mots qu'il était le portier du collège et le surveillant des promenades ; qu'ancien marin , il jouissait d'une pension du Roi , des fruits de soh industrie , et enfin il fit entendre à S. A. que son autre jambe était encore au serdce des Bourbons , pour peu que çà pût leur être agréable.
La duchesse émue de ces expressions franches , lui donna quelques pièces d'or... Allons, s'écria Sabord , en les recevant avec reconnaissance , ce sera pour la dot de ma nièce — S. A. ne manqua pas d'approuver ce bel emploi , et ayant reçu les hommages de M. Dorval, qui s'exprima en cette occasion avec autant d'esprit que de délicatesse, elle donna , d'un signe de la main , l'ordre du départ.
Au milieu de cette scène , M. Dorval , ayant encore appris que monseigneur l'archevêque de Paris suivait de très-près l'équipage de S. A. , ce digne professeur retint sa troupe dans l'ordre de bataille oii Sabord l'avait rangée, et à peine aperçut— on la voiture de Sois' EmIxNence , que M. Dorval fit signe qu'on mit chapeau bas : ici S. E. fit également arrêter son équipage , et d'un doigt pastoral bénit toute cette tendre et intéressante adolescence qui, les larmes aux yeux, goûta dans toute sa force le baume de la religion , quand un auguste prélat nous couvre de Tégide sacrée de ses bénédictions.
Allons 5 s'écria Sabord enchanté , la journée est magnifique , et ne nous laisse plus rien à désirer: UNE GHAlsDE priiscesse nous a souri , (sans compter les fines pièces (Tor) ! ... Tarchevêque de Paris nous a bénis , M. Don al , notre père à tous , a fixé l'attention de son altesse et de son É5îï— NEW CE , bien sûr qu il va recevoir le brevet de quelque poste considérable ; tout va donc à ravir ! ma foi , ^ive la joie , et vive le Roi î
A travers ces exclamations , notre ingambe marin avait imprud^^mmcnt risqué une pirouette , et malgré tout le prix de sa jambe de luxe , elle Pavait laissé trébuclier sur le gazon: cependant il ne s'étdt fait aucnn mal , la jambe de bois seule avait reçu une légère écorchure , et Ton conçoit qu'il ne fallut point de c^/îîpresse pour éiàncber le sang: nos écoliers aidèrent , en riant , à relever Sabord , qui se mit à dire : Merci mes wiGans ; ce n'est rien . allez , un coup de lime sur le mollet, ei; il n'y paraîtra pli!S.
M. Dorval avait repris sa place sur !e gazon circulaii-e du chêne , et les yeux radieux
( >46 ) àç plaisir , se félicitait , avec tous ses élèves qui rentouraient , du bonheur des deux scènes si précieuses qui les avaient charmés : petit à petit , Tentretien changeant d'objet , notre professeur instruisit le cercle de ce qu'il avait fait pour l'infortunée madame Dérou- \i\\e . de la guérison de son époux qui , rendu à la raison , à la société , au moyen des sacrifices qu'avait faits sa famille pour payer ses dettes et le réhabiliter, avait rejoint sa femme dans rhôtel-garni où elle s'était d'abord logée la nuit même de la scène touchante sur la colline romantique de Charenton. Une lettre de madame Dérouville avait en outre appris à M. Dorval qu'un héritage inopiné , provenant d'un oncle qui venait de mourir en Amérique , Tavait non-seulement mise hors du besoin , mais en état de faire du bien aux autres , et pour légère preuve de gratitude, elle le suppliait de faire accepter à Eugène , son généreux bienfaiteur , une bague composée de quelques diamans qu'elle avait détachés du portrait de son
( «47 ) époux , malgré le serment solennel qu'elle avait fait cT abord de ne pas y toucher. « Poiivais-je violer mon serment , disait— « elle dans sa lettre , pour un plus bel » usage !...y> — De plus, madame Dérou— ville chargeait M. Dorval de lemploi d^ine somme de douze louis pour être repartie entre \:s jours de récréations , et servir aux collations , enfin à tous les plaisirs des écoliers. Quant à lui , elle le priait de recevoir d^ abord les sommes qu'il lui avait généreusement avancées , ce qui n'était de sa part qu un acte rigoureux d'obligation , puis d^accepter une tabatière d'or enrichie de perles et de pierreries , en leconnais— sance de ce qu il lui avait sauvé plus que la vie, rhonneur, puisqu'elle était sur le point de commettre un impie suicide ; madame Dérouville terminait par donner sa nouvelle adresse dans un hôtel , faubourg Saint-Germain, et assurait M. Dorval qu il serait toujours pour elle le plus cher de tous les amis, Notre estimable professeur , dont la candeur j la vertueuse ingénuité , ne faisait ja-
( i48 ) mais mystère d'aucun événement , avait à peine fini son récit , et remis la bague destinée à Eugène, en Fembrassant , que notre marin , dont Tabsence n'avait pas été remarquée , revint chargé de provisions : une poularde toute fumante , sous le bras gauche , répandait un encens délicieux ; sous le bras droit, un énorme gigot, parfumée d'ail , rivalisait avec l'odeur de la volatile normande ; ses deux poches étaient en outre remplies de saucissons de Bologne , et -quatre marmitons le suivant à quelques pas, comme des pages respectueux, portaient encore, l'un, lui panier de vins, l'autre des brioches, celuici une tourte aux rognons , celui-là enfin , dos pains longs comme des télescopes.
D'honneur , ce cortège gastronomique élait piquant du point de perspective oii M. Dorval était placé , sous l'ombrage de son chêne!... D'ailleurs la voix stentorée du père Sabord , qui croyait être toujours à bord d'un brick ou d'une frégate , se faisant entendre de très-loin ; tous nos élèves , ayant tourné la tète de son côté , avaient,
( 49 ) été frappés d'une agréable surprise à ce spectacle, qui n'était pas, il faut Tavouer, sans prix pour des écoliers.
« Permettez , mon capitaine , dit en ap- » prochant ic vieux marin à M. Dorval , quç » je prenne la liberté de faire un assez l>el » usage d'une légère partie de Tor que S. » A. a daigné me donner : j'ai reçu mille » politesses de tes messieurs, et n'ai jamais » eu, jusqu'à présent, une si belle occasion » de leur en témoigner ma gratitude. » — Ce ne fut ici qu'un cri général de remer— cîmens : quelles honnêtetés peuvent flatter davantage, dit Alphonse, un des rhétoriciens, que celles que vous fait un brave militaire!... Alphonse, à ces mots se jeta au cou de Sabord , le serra tendrement sur son cœur , et cette accolade, cette étreinte vraiment filiale , fut imitée à la ronde ; d'honneur , Sabord n'y tenait plus d'attendrissement , et sa croix de la légion était toute mouillée des pleurs qui s'échappaient, malgré lui, de sa paupière.,. — Ah! les maudits enfans , ils font pleurer un vieux ma-
( i3o) telot comme une héroïne de mélodrame ! . . s'écria-t-il , en prenant le bonnet de coton d'un des quatre marmitons , pour essuyer son bon œil... Par distraction , il avait fourré ce bonnet de crtme. dans sa poche, croyant y mettre son mouchoir ; nos espiègles d'é— coljers Ten tirèrent adroitement et le faisant voler de main en main , balottèrent ainsi le pauvre petit apprenti Ze55«^fi (i) » ^ q^i enfin ils donnèrent la pièce pourTindemniser de celte petite turlupinade.
Le banquet ayant été disposé avec symétrie sur le gazon , autour du chêne , le tout par l'ordonnateur en chef Sabord , on se disposa à faire honneur au second déjeuner: si chaque convive eut eu à son menton une petite sonnette , c'eut été vraiment un bien beau carillon ! Pour notre marin , assis sur une chaise qu'il s'était procurée , sa jambe naturelle pliée, fautre artificielle et de luxe (la droite) tendue, il cinglait à toutes voiles vert le porl du gigot, abordait de temps en temps à Tiîe de la poularde, sans
(i) Fameux pâtissier.
( -51) oublier , en passant , de signaler les côtes de la pâtisserie et le cap du panier des bouteilles.
Eh ! mais , père Sabord , se mit à dire Eugène en dévorant une brioche , vous ne nous faites pas de CONTE aujourd'hui? — Un instant , un instant , répondait-il , la bouche pleine et le verre à la main ; il y a temps pour tout ; toutes ces aventures m'avaient vraiment donné un appétit de requin !... Laissez-moi seulement dire deux mots à ce croupion , m'approvisionner de ces biscuits et de ces macarons , pour ma pauvre petite Eléonore... (ne doit-elle pas se ressentir un peu de la fètef..) ; et je vous en conterai après jusqu^à extinction dechaleur naturelle.
Pendant ce dialogue enjoué , pendant mille autres folies , un équipage élégant s'était arrête à la vue de nos joyeux convives ; M. Dorval , le premier , Pavait remarqué , Eugène ensuite : une dame lichement parée en était descendue avec deux jolis enfans très-bien habillés, tandis qu une nourrice , cossue dans sa mise, en portait un autre dans ses bras ; les domestiques se te-
( ï52) naient à une certaine distance ; bientôt un joli homme , montant un superbe cheval anglais , arriva , mit pied à terre ; embrassa les enfans , s'adressa affectueusement à la dame , prit son cachemire , l'attacha par les quatre coins à des branches de buissons, afin d'en former un abri contre les ardeurs du soleil, et étendant son mouchoir sur Therbc, fit signe à cette dame de s'asseoii* près de lui.
Quelle diilacnce immense , n'est-ce pas Eugène, se mit à dire M. Dor%'al , en le prenant en particulier, de ce tableau gracieux» image de la richesse et du bonheur , avec ce tableau lugubre , aride à la vue , de cette mendiante que nous apperçùmes lors de notre derinière ExcuiisioN hors paris, près Chare]\ton - Saikt - MjVurice !
— Eugène était né observateur ; son esprit sérieux était porté à étudier, dans le silence des réflexions , les scènes variées du monde : Sans doute , s'empressa— t— il de r JDondre avec un sourire de complaisance , nous vîmes ce jour là les choses et les personnes sous les couleurs les plus sinistres
du malheur ; morgue , foîie , m.. ^ ,.t frappa notre imaginatioD par des m. ,^ affreuses; aujourd'hui , au contraire , tout est couleur de rose : aventures charmantes ^ personnages augustes, présens, gaîté , bon repas , voisinage enchanteur , tout , tout nous a réussi!... — C'est qu'il y a des jours, poursuivit Sabord qui . avait écouté , semblables aux flots capricieux de la mer:
soudain le ciel s'obscurcit, les vents sifflent , les éclairs brillent , le tonnerre gronde , le vaisseau est sur le point de s'abîmer en éclats sur d'aflreux rochers.... Bientôt les vagues se calment , le matelot renaît à Tespoir , aux doux rayons de Taurore , on allume sa pipe , on chante , on découvre la terre et l'on oublie tous ses maux. — Oui , dit M, Dorval , Sabord a raison , la vie est une navigation ; mais , mes enfans , que la vertu soit toujours notre boussole! . . . qu'importe à Ihomme vertueux de faire naufrage !... Seul , sans fortune , Jeté sur une plage solitaire , il a Dieu et sa conscience pour lui ; quels trésors peuvent être com-
( >54 ) parés à ceux-là ! ils sont * mille fois préférables au luxe criminel de cet homme qui , sous des lambris dorés , ne goûte aucune véritable félicité , et voit tous ses faux plaisirs flétris par le remords que lui causent des biens mal acquis.
Pendant que M. Dorval captivait faltention par ce trait de morale , Eugène n'avait pas quitté de vue le groupe d'opulence et de bonheur : un intérêt , une curiosité sympathique attiraient , comme malgré lui , ses regards du côté de la tente formée par le fastueux cachemire ; et comme Sabord lui avait raconté quelquefois la manière dont les princesses de rindostan voyageaient dans des palanquins , ou paléhis élégans , il se figurait voir une de ces caravanes arrêtées , pour se rafraîchir dans une des forêts d'Orixa , à Texception toutefois qu'il n'y avait pas ici d'énormes éléphans pour montures et de rapides chameaux pour transporter les provisions de voyage. Ce qui pouvait encore fortifier fillusion , c'était un petit nègre et une petite négresse qui servirent à leurs maîtres
C '55) des glaces et des meringues à la rose qu ils avaient été' chercher chez un restaurateur de Passy. Toutefois , Sabord , après s'être essuyé les lèvres , avoir pris sa prise de tabac , toussé et craché à plusieurs reprises , ayant annoncé une nnecdote assez curieuse , on fit silence pour lui prêter une respectueuse attention.
Un brigadier de hussards , de mes amis , à qui j'ai donné le bonjour chez le restaurateur de Passy oii j'ai acheté les provisions que vous m'avez fait Thonneur d'accepter, messieurs, me rappelleun bien beau trait que la gravure a reproduit sous le burin. Voici le fait : un maréchal-dcs— logis de dragons du régiment de Noailles , nommé Jean Gilhl , se rendait en semestre à pied , à Metz , pays où vivait sa famille; Tespoir d'embrasser son vieux père , ajoutait encore à sa légèreté naturelle : c'est si précieux , si beau , mcsenfans, d'aimer son père, de Thonorer, de le respecter , de le chérir , de lui obéir dans toutes ses volontés ! — Oh ! oui , reprit M. Dorval , après Dieu , vous ne devez avoir rien de plus sacré que vos parens , que
( i56 J les auteurs de vos jours : il y a certaines nations où un père , une m^re sont tellement honorés , respectés , que les enfans ne leur adressent la parole qu'à genoux.
Mais revenons à notre maréchal— des— logis : Gillet marchait donc presque jour et nuit pour arriver plutôt au logis paternel, et traversant Timmense for et de Normalles , près Montmédy , il contemplait les dernières beautés du soleU couchant , et découvrait déjà la flèche du clocher du petit hameau où il se proposait de passer la nuit ; dans cette lutte enti^ le jour et la nuit qui commence à attacher petit à petit ses étoiles aux deux, et étend de noirs rideaux sur toute la nature.... — Qu^avez— vous donc à rire sous cape , demanda à ce passage notre vieux marin au petit espiègle Alexandre qui était un railleur impitoyable..., —» Cest , lui répondit-il , mon vieux bon^ homme, que vous visez aux figures de rhétorique à la Virgile , telles ,
Jamfjue dics cœlo conccsserat, almaque curro Roctivayo Pbaie mcdium puUabat Olympum.... (i)
(l) Déjà les feux du jour s'éteignaient dans les deux , Et Phébé promenait son cluir silencieux. „.
Tignore ce que vous voulez (lire avec votre pulsarate Olympommc... tout C6 que je sais, tout ce que vous paraissez avoir besoin de s.avûiF , monsieur le beau moqueur , c'est qu'un blanc bec commfi vous ne doit pas se permettre d'interrompre un vieillard comme moi: depuis quand les enr fans osent-ils manquer de respect aux barlxs blanches ? Si je vous tenais sur un vaisseau , soyez bien sûr , Alexandre , que je vous ferais distribuer à caisse ouverte , cinquante coups de garcette sur le derrière , afin de vous bien graver la le^on dans la tâte ! !
— M. Dorsal gronda également notre petit impertinent qu'il menaça de La privs^ tion de trois jeudis , s'il avait Jamais l'irbsolencd de ricaner au nez du bon marin. — Je ne sais plus où j'en étais , i^eprit Sabord , ce petit fat là m'a ûûl perdre le fil de ma navigations. ■ — Fous ailachiez^ Jnî dit Saint— Hilaire , d£s étoiles aux cieux . et vous étendiez sur toute la nature de noirs rideaux.... — Ccst ça , c'est ça même!,,., de noirs rideaux ; tout cela veut dire enfm ,
( i58 ) qu'on ne voyait presque plus clair , et que les chauves— souris commençaient à raser le sol de la pointe de leurs ailes velues : à travers des ombres naissantes , notre maréchal- jj des— logis , Gillet , ne laisse pas d'entrevoir encore dans un chemin encaissé entre deux rochers énormes , une noce villageoise qui s''en retournait au logis , au son d'un vio Ion aigre et discordant.... ma foi, messieurs , comme vous appelez vos soïécismes et vos barbarismes. Le chef d'orchestre était en avant avec son instrument , fatal aux loups , et les jeunes mariés , le sein décoré de rubans, de gros bouquets, ouvraient la marche du cortège nuptial ; venaient ensuite quelques parens , un groupe joyeux de villageois et de villageoises , et enfin le cousin Bertrand , premier garçon de noce , grand nigaud qui , haut de cinq pieds dix pouces , gras et dodu comme un mât de perroquet, la jambe comme un archet de violon , et le ventre comme une voile dé'— senfléc . s" en allait ratissant une baguette dosier avec son e.usiache.
Telle était , mes bons amis , cette petite troupe sautante au son d'un tambourin et d'un flageolet qui auraient fait danser les chèvres, et qui, quittant le bouquet de bois qui lui avait servi de salle de bal , rentrait au hameau pour goûter les plaisirs du festin du soir, au moment où notre maréchal-deslogis entra , à pas précipites , le sabre sur l'épaule , les pistolets à la ceinture , dans ce même bouquet de bois.
Cependant, excédé de fatigue , attiré par la fraîcheur silencieuse du lieu , et le doux repos que lui offrait un moelleux banc de gazon que la nature sétait plu a élever de ses mains et sans art , entre deux coulisses de rochers couverts de chênes antiques , Gillet sentit le besoin de reprendre un peu haleine , de respirer un moment et de faire halte dans ce séjour délicieux, que le mystère de la nuit rendait encore plus paisible. — Je n'ai plus, se disait notre héros, que trèspeu de chemin à faire , pour terminer ma journée, ainsi à quoi bon s'exténuer ? une demi-heure de plus ou de moins ne gâtera
( >6o) rien à mon charmant voyage !— En disant ces mots , il s'assied sur le banc de verdure , et place à son côté ses pistolets et son sabre ; mais à peine y était-il assis depuis quelques minutes , qu'il £ntrevoit , à travers l'épaisse obscurité du bois, deux brigands dont la pantomime sourde, mysléneuse et sinistre ne pouvait annoncer que les desseins les plus criminels, d'autant plus que Tun des deux ayant trouvé un nœud de rubans qui appartenait à la jeune mariée, en conclut avec son complice qu elle ne pouvait manquer de re-— venir cîiercher ce précieux gage de la tendresse de son épaux : Oiilct , plein de pénétration et de présence d'esprit, loin de songer à quitter sa délicieuse retraite, ne pense qu^à la belle action que lui ménage en ce moment la divine Providence. Déjouer les projets du crrmG. sanvfr les jours et Thonneur à \"in^ fortunée qui xâ peut->etre se voir exposée auî plus grands périls , telle est rhérou|ue résolution que preiid aussitôt notre valcivreux marérhal-dx^-s-logis.
Ici M. Dorval interrompit le |K're Sa-
(i6. ) bord , pour faire ressortir le point moral de cette histoire : Oiii , mes enfans , leur dit-il , dans les plus grands dangers auxquels vous vous exposerez pour votre prochain , n hésitez pas , ne balancez jamais , tels périls qui vous menacent : Dieu est là, Dieu vous sourit, Dieu vous regarde : il vous seconde dans vos efforts généreux , il op rc soudain un miracle pour vous sauver a vie, vous faire jouir du triomphe de votre courage , et si vous venez à succomber , si Dieu a jugé devoir vous priver de Texistence , à votre dernier soupir , dans le feu ou les flots , la palme du mart}Te vous attend pour vous couronner dans les cieux.
Pendant cette interruption , le vieux père Sabord, à qui son ancien capitaine de vaisseau avait cent fois dit qu'il n'y avait rien de plus précieux que \c. temps , ayant trouvé deux restes de bouteilles parmi les débris du repas , tira sa timbale d'argent , et demanda la. peiTuission à Tassemliiée de rafraîchir ses poumons qui étaient au moins aussi altérés que ceux du brave Gillet, Puis, un silence
général lui ayant appris qu'il pouvait reprendre 5a narration , il poursuivit de la sorte :
Il n'y avait pas trois minutes que notre militaire s'était embarqué dans la coulisse des deux rochers dont j'ai déjà fait mentiiïn , qu'en effet la nouvelle mariée arrive , la respiration courte , haletant , le front couvert de sueur , et une inquiétude mortelle peinte dans tous ses traits , dans tous ses mouvemens....
Jetant ses regards agités à droite , à gauche , regardant avec attention sur le gazon ail Ton avait dansé , elle cherche avec impatience le nœud de rubans chéri... enfin , elle le trouve ce précieux gage, sa figure rayonne de joie , et elle se dispose à quitter la forêt avec son trésor ; mais au moment fortuné où elle allait partir d'un pied que Teffroi des lieux rendait encore p^us leste, nos deux bri-' gands , plus sombres, plus menaçans , plus affreux encore que les ténèbres de la nuit , fondent sur elle , la traînent au pied d'un chêne , et se disposent à l'y attacher avec des cordes , afin de la dépouiller de ses bijoux et
( '63) de toute sa parure , lorsque notre dragon , plus vif que Téclair , tire son sabre d'une main , un pistolet de Tautre ; et , s' élançant sur les deux scélérats , casse la mâchoire à Tua , d\in coup de balle , taille l'épaule en deux à l'autre , d'un coup de sabre , parvient à les mettre en fuite , et , maître du champ de bataille , délie la pauvre captive évanouie , revenue difficilement à la vie , pour remercier son courageux libérateur.
En terminant celte partie de son co:nte, Sabord, malgré le poids des ans, encore plein de vigueur , de sentiment et d'énergie , avait souvent limagination, comme un autre don Quichotte , de se croire le héros du trait dramatique qu'il racontait ; sur cette idée chimérique, il s'animait, il s'enflammait insensiblement , et dans son erreur , il prenait ses entourages pour des ennemis imaginaires quil avait à combattre: d'après cette folie , les marmitons étant venus chercher leurs plats , leurs assiettes , leurs couvercles ou plateaux de fer blanc et leurs corbeilles , Sabord s'imagina voir en eux les brigands qui
avaient attaqué la mariée de\illage, et fondant sur eux , armé de sa béquille en bois de mé- î risier , 41 n'aurait pas fait grâce d une assiette , si tous nos écoliers , d'ailleurs riant aux éclats , n'eussent favorisé leur fuite.
Sabord , baletant et vainqueur , voyant encore la nouvelle mariée attachée à far— bre , dans la personne de M. Dorval , qui s'était fait un abri de branches contre les ardeurs du soleil , alla à lui pour le rassurer, calmer sa frayeur , et rajuster le désordre de ses habits de noce...
— Mais que faites-vous donc , Sabord ?
lui demanda le professeur , en cachant une envie très- vive de rire ; êtes-vous devenu fou, dans l'enthousiasme de vos contes, etfaudra-t-il vous reconduire à ChareNTOjS ?.... — -Ici, notre écervelé de marin reprit sa raison, et riant le premier de sa comique méprise, il ajouta que Sa Majesté, instruite du beau trait de dévouement du maréchal-des— logis, Pen avait dignement récompensé , en lui donnant des épaulettcs de capitaine. Quant à la jeune fdie sauvée par son courage,
( «65 ) le roi eut également soin de grossir sa dot ; et de Turne d'un malheur menaçant , sortit la fortune de plusieurs personnes.
Tous applaudirent à Tintérêt de l'aneodote qui, vraie, historique, en valait bien une autre. Eugène seul et M. Dorval rfy avaient prêté qu'une attention très-secondaire : la tente de cachemire où ses regards étaient fixés sur un groupe enchan>teurpar son aspect riant, fastueux et frais, lui inspirait une émotion secrète , dont il ne pouvait pas se rendre compte parfaitement, mais dont il ne goûtait pas moins le charme dans toute son étendue. Malgré Téloignement , M. Dorval avait pu remarquer encore que Télégante inconnue tournait souvent les yeux du côté du cercle des écoliers , et qu'un mutuel attrait les attirait fun vers Tautre dans cette scène muette. . . . £nfîn un accident va rompre cette sorte d'incertitude et de mystère ; un des enfans de l'étrangère s'étant trop approché de la rive de la marre d'Auteuil , y tombe parmi des touffes de roseaux , et il va pé-
( '66 ) rir si quelque ârae charilable ne vole à son secours... Cest encore Eugène , excellent nageur , qui s'élance , plonge et ramène triompliaiit le jeune enfant qui n^eut absolument aucun rnal....
On peut juger de IVtat , delà reconnaissance de sa mère !... . elle accourt.,... elle jette ses premiers regards sur Eugène , qui tient déjà par la main son fils , que tous les écoliers, que la ioiile entourent...., et quel est son étonnement , son ivresse , en remettant aussitôt les traits de son premier bienfaiteur, à \dL colline rowanUifuc de Char en— ton—Saint-Maurlce ! ! . . .
Cependant un combat s'élève dans son âme , la rougeur couvre son iront : la men" diante errante humilie ses souvenirs, son orgueil a-feontc de cette première scène, et son cœur, plein de gratitude , voudrait à-la^ fois en effacer les Causes , en rappeler tous les bienfaits , lorsqu'enfin , cédant à cette perplexité, elle prie Eugène de la suivre, et, sous l'abri du cachemire , libre des regards des importuns , madame Dérouvillc «e dé-
( '6? ) couvre au courageux , au bon Eugène , qui parle aussi de tous les pressentimens qu'il avait depuis plus d'une heure.
M. Dorval avait été également mandé , et les effusions les plus douces du cœur avaient formé le concert des plus doux sentimens ; l'époux rendu à la raison , l'épouse, naguère mendiante , et ses bienfaiteurs !... quel spectacle !
— Vous m'avez déjà sauvé la vie , dit avec une sorte de transport , madame Dérouville à M. Dorval ; que dis— je ! vous m avez sauvé l'honneur [... Faites encore quelque chosç pour moi ; c'est la dernière grâce que j'implore de vous avant de partir pour TAmérique , où je dois recueillir l'héritage immense qui nous y a été légué ; oui , rendez mon bonheur complet : Eugène , je le sais , est orphelin , il n'a acquis une bourse à votre collège , qu'au prix de ses vertus , de ses talens et de son mérite ; ses études sont achevées , il ne tient qu'à vous de disposer de son sort , deux mots au recteur , et Eugène est libre. . . Eh bien ! M. Dorval , au
( i68 ) nom de ma vive reconnaissance; permettezmoi d'emmener , de garder toujours , de considérer comme un autre fils , ce chai*mant jeune homme ; je lui assure une fortune , il sera Tinsti tuteur de mes enfans , il n'aura qu'à se montrer , pour leur offitir le modèle de la vertu ,, et vous mettra , M. Dorval , le comble a ma félicité I
Eugène, au milieu du tumulte, des sensations diverses qui fartaient , ne pouvait revenir de sa surprise, et se demandait tout bas comment for et la toilette pouvaient faire dans une femme, hideuse sous les lambeaux, une métamorphose aussi prodigieuse?...
Tantôt il la regardait et reportait ses regards sur M. Dorval , et l'idée seule de se séparer de son cher professeur, de ce père vé- lueux,bon , spirituel , sensible , qu'il adorait , arrachait de ses yeux les pleurs les plus amei-s. M. Dorval demanda quelques jours pour réfléchir mûrement à la proposition , et Iheure de se retirer approchant, on se disposa au départ , après la séparation , et les adieux les plus expressifs entre M. et m^—
( '69 ) dame Dérouville , M. Bonal et Eugène.
L'équipage brillarit disparut donc à travers des flots de poussière , et Sabord , le cœur gonfle de joie de For que S. A. lui avait donné, et qu'il destinait à la dot de sa nièce j enchante d'avance de la délicieuse surprise qu'il allait causer à son Eléonore , prit la tète de la colonne et partit au pas redoublé, en secouant vivement sa jambe de hixe , et en faisant briller son unique œil de tous les feux du plaisir et de respérancc. Nos écoliers , rentrés dans le sanctuaire de Tétude , Sabord . à son atelier, ses lunettes sur le nez. tout entier à ses tabatières, les COiNTES suivirent leur cours aux Iieures accoutumées des PiÉcbéatiOjNS ; l'auditoire augmentait chaque jour , si ce nest cependant qu'Eugène n'y assistait plus , après le délai demandé par M. Dorval : le bonheur avenir de ce jeune homme de mérite , mais sans bien . avait du l'emporter sur ses affections, et enfin, Eugène, après avoir embrassé tous ses camarades et surlout le vieux père Sabord, à qui il avait promis de lui en-
( ^70 ) voyer des raretés de rAmérique , pour enrichir son petit cabinet d'histoire naturelle , s** embarqua, avectoute la famille Dérouville, daos un des ports de la Méditerranée , non sans se rappeler les voyages du \ieux marin, sa jambe de bois, sa brusquerie , son bon cceur et ses saillies comiques et naturelles.