SEPTIÈME RÉCRÉATION
Nouvelle promenade au bois de boulogne.
Un vieillard renversé par un tilbury. — Belle aclion des Écoliers à cet égard. — - Un suicide. — • Le château des Tuileries. — Le glorieux martyre du roi Louis XVI et de la reine MASiE-AnTOi- ^ETTï.■ — Un duel au bois de BOLUxiBE.
Bosquets délicieux , site paisible et frais , Que votre doux mystère a de puissans attraits ! Cestlà que le penseur, fort de sa conscience, <
Des charmes de l'étude, appelle le silence: Le Jeux chant des oiseaux , le feuillage agité , Le papillon rival des zéphirs de l'été.... Tout y livre notre âme à la mélancolie ; Là , loin d^un vain cahos on savoure la vie.
Ah ! quelle volupté ! quand de remords exempt , On peut sourire au ciel d'un regard innocent !...
Mais , hélas ! ce séjour recherché par le sage , Parfois s'est vu souillé d'un coupable carnage \ Et le fer et le plomb ont trop souvent sali Un gazon virginal de sang encor rougi!... Voyez ce cliène antique, incrusté d'une baUe , Accusateur muet d'une rixe fatale, Son écorce est humide au retour du printems! . Elle semble pleurer d'aifreux égareroens !...
Le DcEi a son temple en ces vastes broussailles î... Le Dcel y préside aux sourdes funérailles !... Cette Iierlje remuée en Toùte de cercueil, Révèle un spadassin, puni de son orgueil!...
Ah! jeune liomme prudent, fuis, fuis loin d'une épée> Qui pour ton souverain ne serait point tirée , Et n'y porte jamais, constamment vertueux, Que des senlimens purs comme l'azur des cicux.
Quoique la perle des Conteurs eût contribué de tous ses moyens aux plaisirs des RÉCRÉATIONS , rintervalle d\m jeudi à l'autre n"* avait pas laissé de paraître un peu long ; tous nos écoliers encore pleins du souvenir de la journée délicieuse quils avaient passée sur la rive de la Marre cCAuleuil , sous les regards complaisans de leur cher professeur, M. Dorval , la grande princesse qui les avait honorés d'un sourire, un auguste prélat de ses bénédictions ; puis, la régalade généreuse du pcre Sabord , la rencontre de madame Dérouville , Ihistoire du maréchal-des— logis Gillet, et tant de détails gracieux remplissaient encore Pâme de nos élèves des plus douces réminiscences.
Ma foi . nous serons bien heureux , se di-
( '73 ) salent— ils tous en route , si nous goûtons , .dans ce séjour de congé, les mêmes délices. Mais si les teintes brillantes ou sombres de Tatmosphèrc prophétisent des événemens jheureux ou sinistres; si un temps nébuleux , gris , chargé de nuages J)as et épais , présage de noires catastrophes , il faut convenir que cette fois , le ciel étant entièrement couvert et chargé de brouillards humides, qu on 5iurait peu lieu d''espérer , d'après le sentiment de cette superstition, des scènes agréables et couleur de rose.
On ne s'en mit pas moins en route , et de très-grand matin : IM. Dorval avait eu soin de se munir de son parapluie , à tout (événement ; quant au bon homme Sabord , c'eût été lui faire outrage que de lui en proposer un. — Amphibie de ma nature , disait-il , je suis un vrai crocodile pour la terre et pour Teau , et , ma foi , quand Neptune me mouille , Borée me sèche.
Plus d'une particularité pénible avait affligé fâme de nos élèves , presque dès leuns premiers pas hors de l'asile du collège. Un
( t74 ) jeune fat qui courait à toute bride dans son Tilbury , pour aller acheter chez son parfumeur des colifichets musqués , avait renversé un pauvre ^ieillard mendiant qui , sans la l^ardiesse de quelques rhétoriciens ,eût été infaillil)lement écrasé ; ce fut, il est vrai , foccasion d'une bonne action pour eux , car toute la colonne se cotisa , et fit une petite somme à l'infortuné , mais ce n'en était pas moins un accident de mauvais augure ; et Sabord , qui était extrêmement superstitieux , en sa qualité de marin, n'en tira que de fort mauvais pressentimens. A pdne ce trait pénible avait-il eu lieu , qu'un jeune homme fort bien mis se précipita dans la Seine par-dessus le parapet du Pont-Royal. . . . L'onde bouillonne un moment. . . trois fois , presque successivement, on voit paraître sur la face une figure pâle, livide , qui lutte vainement contre les horreurs du trépas , et cherche à défaire l'œuvTC affreuse du suicide , mais efforts inutiles , convulsions impuissantes ! . . . L'élément liquide entraîne sa proie dans le cer-
( 175) cueil humide de ses gouffres ; tous les ba^ teliers des deux rives , accourus avec leurs légères barques , n'entreprennent donc que d'infructueuses recherches avec leurs longs crocs , le cadavre a tout— à— fait disparu , et ce n'est plus désormais qu'aux Filets de Saint— Cloud qu'il faut aller risquer l'effroi d'y envisager avec horreur ses traits hideux....
Ici nos écoliers , saisis d'une émotion douloureuse , s'approchèrent , se serrèrent même contre le vieux père Sabord , comme menacés eux-mêmes d'un danger qui , tout invisible qu'il était , ne laissait pas de se manifester et de les avertir dans les deux ac€idens qui venaient de se passer. Pendant que leurs regards s'attachaient aux vaines recherches des bateliers , Sabord , toujours occupé de son rôle d'historien^voyageur , Saisit cet à propos , pour citer une particularité fort curieuse des mœurs espagnoles :
Ce suicide me rappelle , dit-il , la pieuse coutume des Espagnols , lorsque les mariniers ne parviennent pas à retrouver le
.(•76) corpç d'un noyé de quelque distinction ; voici ce que Ton fait, mes enfans. L''€Yêque, dans son costume épiscopal , le corrégidor , et les principaux magistrats de la ville vont chercher en grande cérémonie la Vêla pastora , ce qui signifie en français , le cierge sacré des ténèbres ; on le fixe sur un épais morceau de liège d'un diamètre de cinq à six pieds , puis on le lance à Peau , et on le laisse aller au courant. Le cierge sacré ne manque jamais de s'arrêter précisément à lendroit où est le noyé ; j'en ai été témoin moi-même , dans mon séjour en Espagne , mes enfaiis , ajouta notre bon marin , et je n'ai , d'ailleurs , jamais douté moi-même , de la puissance de la Vda pastora ; car , lofsr que les hommes ibni intervenir le pouypir suprême de la religion dans les choses humaines , ils doivent s'attendre pieusement à des choses surnaturelles dont la foi em-r brasse la croyance , et dont un esprit irrc— ]i;^ieux , seul , oserait douter.
Le jardin des Tuileries n'avait pas été fi-aachi, saîiS que M. Dorval fit l'analyse
( 177 ) de ^s catastrophes politiques : Pourrions-nous passer souvent sous le vestibule de ce palais de nos rois , s^était-il écné , et rester indifférens à son antique origine?.. Apprenez , mes enfans , que le terrain de ce château , résidence de la cour de France , était autrefois occupé par des tuileries; voilà la source de ce nom qui vivra de monar^ chie en monarchie ; tel un village obscur se trouve immortalisé par une grande victoire ; tel encore un personnage insignifiant doit sa célébrité à quelques liaisons avec un grand homme. A ces Tuileries succéda un petit château appartenant à la duchesse d'Angouléme, mère de François P'', et enfin, qn i6o4 , Catherine de Médicis fit jeter les fondemens du palais où résident nos souverains, palais qui s" élargit insensiblement de siècle en siècle, elVemichit, sous Louis XIII, des superbes pavillons latéraux de Flore et de Marsan. — rs'est-ce pas, demanda Saint- Hilaire d'un ton attendri , à ce pavillon de Flore que se plaisait à résider feue la reine de France, Marie- Aîstoinette f . . —
( '78) Hélas ! oui , mes enfans ; dit M. Donàl, en ne pouvant retenir ses pleurs ; et d'outrage en outrage, de douleurs en douleurs, buvant le calice jusqu'à la lie , cette infortunée princesse a conquis la palme du martyre sur la place Louis XV , aux cris de joie , aux cris de férocité de ses infâmes bourreaux !... Son sang royal arrosa le même pavé où avait fumé celui de son auguste époux : ne remarquez-vous pas ces brêcheâ sur ces pierres?., eh bien, ce sont les balles Sacrilèges des Marseillais au i o août : toute la famille royale faillit être massacrée, et malgré le dévouement héroïque de Six MILLE Suisses qui teignirent de leur sang ces murs illustres , le nombre les accabla , ce palais fut inondé de cannibales qui pillèrent, égorgèrent , massacrèrent , brûlèrent même les cadavres encore fumans de leurs victimes , dansèrent autour , à l'exemple des peuplades les plus sauvages de l'Amérique , et si le double régicide ne fut pas consommé ce jour là, ce ne fut que pour faire souffrir à Louis XVI, à la reine, la plus affreuse agonie
( ^79 ) à la prison du Temple, à celle de la CoNciEa- GERiE DU Palais , agonie dont nos descendans ne pourront croire les détails épouvantables...— Croirezr-vous , par exemple, mes enfans, que la heIîse de France, sans linge , sans les objets les plus indispensables à la vie ,- gardée Jour et nuit par des scé— -lérats , dans un étroit et humide cachot , couchée sur un misérable lit , fut obligée de recoudre sa robe en lambeaux !!!... Qu'elle marcha à Téchafaud, dans une affreuse charrette, entourée sans cesse de furies, de mégè* res, qui vociféraient, et hurlaient les chansons les plus meurtrières?. . . que Louis XVI, avant de monter au ciel , eut les mains liées comme un vil criminel , par ses criminels bourreaux ? Que cette reine , enfm , dont la beauté , Tesprit et la puissance la mettaient au rang des plus grandes princesses de l'Europe, envisagea comme un bienfait de n'être pas massacrée, avant de livrer sa tête à ses assassins ! — « Jt ne redoute qu'une chose\ dit-elle aux gendarmes , en montant dans la fatale charrette , cest de ne pas arriver jusqu'à Téchafàudl,..-», — ►
( iSo )
Ah ! cVst assez , mes enfans , vous attrister par ces terribles images... mais du moins qu eiics vous inspirent toute Thorreur qu'on doit vouer au génie sanglant des ré-» volutions , et vous portent à chérir de plus en plus vos' monarques légitimes !
En traversant le jardin , M. Dorval fixa encore Tattention de ses élèves sur l'histoire mythologique des principales statues, et passant de Tun à l'autre dans cette diversité d'objets , on était arrivé à la grille de ce fameux bois de Boulogne qui , on ne Tignore pas , est aux duels des Parisiens , ce que les boulevards sont aux parades des bateleurs , avec cette différence pourtant que des gobelets , et le petit bâton de Jacob forment tout l'arsenal divertissant de ces derniers , et que pour l'autre cas , du genre tragique , il faut des instrumens de toute autre nature.
Au moment où le vieux père Sabord faisait passer la grille à sa colonne, un fiacre entrait également dans le bois ; bientôt il s'a— rcta , et il en descendit quatre jeunes gens
( '8. ) fort distingués dans leur air comme dans leur mise, dont Tun portait sous le bras une caisse en bois d'acajou. Leur niainticn grave , leur silence sérieux firent aussitôt conjecturer à M* Dorval , ainsi qu'à notre portier du collège, que dans ce quntuor , il ne s'agissait rien moins que d'un duel. De cette dernière conjecture , à la pensée phi— lântropique et charitable , au dessein de Suite conçu , d'empêcher cet affreux combat , fut , dans l'esprit de M. Dorval , l'effet de Tcclair. Car, du moment qu'il s'agissait d'une bonne action , tous ses sentimens éclataient aussitôt d'un essor spontané.
Sabord , dit— il , au vieux marin , pendant que je vais suivre ces quatre personnages afin de leur éviter, à eux , des remords éternels, à leurs familles , les plus cruels chagrins . à moi , le reproche de n'avoir pas fait mon devoir , en cherchant , par tous les moyens possibles à empêcher l'effusion du sang , vous , Sabord vous allez veiller avec les soins les plus scrupuleux sur nos jeunes gens ; vous prendrez bien garde à
( i82 ) ce que personne ne s'écarte , et que tous les élèves , tant grands que petits , se tiennent à une telle distance, que vous puissiez avoir toujours l'œil sur tout le monde... — Oui , soyez parfaitement tranquille , M. Dorval , j'aurai constamment l'œil sur tout le mond£, répondit en badinant le vieux père Sabord. — Je ne sais , reprit M. Dorval , si je dois en croire les funestes pressentimens que sembleraient nous donner les malheureux accidens qm ont frappé nos regards dès les premiers pas de cette promenade , mais en vérité , Sabord , le temps ne s'est jamais couvert de voiles plus sinistres dans cette saison; des nuées de corbeaux noircissent encore les nuages; et cette forêt , qui était si riante à notre première visite , ne présage que calamités et disgrâr- ': ces. — Sabord , qui avait une foi entière « dans les bons comme dans les fâcheux pronostics , était d'avis de se retirer ; mais le vertueux professeur allachait un trop grand Jjj prix au succès qu'il espérait de son entremise dans l'affaire des combattans , pour
( t83 ) renoncer sitôt , et sur des craintes vagues , à son plan généreux. — Non, non, Sabord , demeurons , lui dit-il ; seulement beaucoup de prudence , beaucoup de circonspection.
Aces mots, M. Dorval, faisantsigne à tous les rhétoriciens de le suivre , il retrouva bientôt les traces des quatre personnages en question ; enfin lorsqu'il eut découvert , parmi d'épaisses broussailles , le cbamp de bataille qu'avaient cboisi nos deux champions et leurs témoins : — Tenez-vous tous cachés sous cet épais feuillage , recom— pianda-t-il à son monde , et ne bougeons pas. — ► D'abord , un des témoins qui portait la caisse en bois d'acajou, la déposa sur l'herbe , l'ouvrit , en tira une paire de pistolets à double détente , mesura scru^ puleusement la poudre, examina bien les balles , puis chargea ces armes avec une attention et un sang— froid remarquables. Cela fait , l'autre témoin sortit deux épées en trois quarts qu'il tenait cachées sous les draperies de son manteau , et les disposa en croix sur le gazon , puis s' adressant
aux deux adversaires : Allons , Messieurs , choisissez les armes , tout est prêt , et que le sort décide pour celui qui aura le droit de tirer le premier coup , si c'est au pistolet. . . — Un moment , un moment , interrompit le second témoin , qui paraissait d'un caractère posé et modéré , que diable ! il faut bien au moins m instruire des motifs pour lesquels on se bat , car je les ignore , moi , ces motifs... — On se bat , on se bat , parce qu'il faut se battre , répartit brusquement Tun des adversaires , et s'il ne se met en garde de sui^^e , je suis homme à lui faire manger mes éperons...* A ces fanfaronnades outrageantes , le provoqué n'opposait . à la vmté , qù^in flegme ironique et dédaigneux , qu'un silence froid et impassible , mais aussi que ce silence contenait de rage !...Déjà, Tcpée à la main , il en serrait la monture' avec une fureur sourde ; ses lèvres pressées Tune contre Tautre , ses dents q^ii cla-' quatent sous Teffort de leur pression , sôti jarret tendu avec une muette énergie ,
( i85) tout annonçait clans le chevalier de Saînt- Elmc (c était son nom) , quaucun espoir d'accommodement ne pouvait raisonnablement naître , après tant d^outrages mur tuels , entre deux' ennemis qui , par mille insultes réitérées , par mille défis , semblaient s'être fermés eux-mêmes tout retour à la réconciliation.... — Tout cela est très-bien ^ reprenait le témoin aux dispositions conciliatrices , et puisque vous. paraissez , messieurs , vous iixer à Tépée pour vider la querelle , ce n'est plus le sort qui décidera , mais maintenant la supériorité do l'adresse : pourtant il n'en est pas moins vx^al qu'en ma qualité de témoin , je crois bien avoir acquis ici le droit de m'inter— poser pour savoir plus clairement ie motif de la dispute , que je ne sais encore que d'une manière superficielle...— Ah ! vous voulez absolument savoir le motif de la dispute!.,, reprit le duelliste fanfaron, eh bien, le voilà; monsieur, d'abord, est un fat dont la figure me déplaît ; ensuite il s'est permis de trouver mauvais quelques
(^186) \ ers que j"âi ébauchés sur l'heureux retour de S. A. le duc d'Angoulême; il prétend, avec ironie, qu il faut que le poète s'élève jusqu'au héros, et non que le héros descende jusqu'au poète , et autres épigrammes piquantes qu'un homme d'honneur ne peut jamais souffrir puisqu'il doit toujours s'empresser de laver ces sortes de taches dans le sang. — - Je me justifierai facilement en deux mots , répondît l'autre adversaire, mais cette justification même aurait le masque de la faiblesse , et Tunique réponse que j'ai à faire est toute prête , teimina-t-il , en faisant cingler la lame de son épée. — Allons , allons , répartit le témoin , je le vois , deux barils de poudre ; il ne faut qu'une étincelle pouf les enflammer!.... — Ah! messieurs, comment!... vos cruelles divisions roulent sur une si légère cause î tous deux bons Français , vous admirez , vous chérissez le prince , vous le servez avec honneur , l'un comme capitaine , l'autre comme chef d'escadron , et pour une subtilité de mots , une vanité poétique ,
( tS? ) vous iriez vous couper la gorge? Non, non , je ne souffrirai jamais que deux braves gens exposent leur vie , quand l'honneur , comme ici , n'a vraiment rien à démêler avec la querelle... — Eh bien !^ j'y consens , interrompit Belcourt , ( l'adversaire provocateur ) , que Saint— Elme reconnaisse que mes vers sont bons , sont channans , et jeTembrasse... — Mais, mon ami , reprenait Saint-Elme, toutes mes complaisances à cet égard n'en changeraient pas la facture vicieuse et prosaïque ; tu manies parfaitement mieux ton sabre que la lyre d'Apollon , tu Tas prouvé amplement contre les révolutionnaires d'Espagne; mais on ne peut avoir tous les dons à la fois , et si tu chéiis , si tu vénères le prince , eh bien, mon ami, tu ne sauras jamais le chanter.. . — A ces propos, débités avec un flegme demiaffectueux , demi-satirique , Belcourt ne se contenait plus ; ses prunelles lançaient la menace , et l'autre ép('e qu'il avait ramassée avec colèrp sur le gazon , malgré les oppositions réitérées des deux témoins , pliait
C .88 ) comme un jonc flexible dans ses secousses furieuses . — Retirez-v eus ! . * . retirez-vous 1 . . . messieurs, je vous en supplie , criait-il aux - témoins, Técume à la bouche ; je ne me sens plus maître de moi, et je ne respecterais plus votre caractère ! . . Vous le voyez , Saint-Elme ajoute Tironie à Tinsulte , et son orgueil refuse un seul mot auquel mon amitié attachait, je Favoue, quelque prix... Ce seul mot m'eût désarmé ; je ne lui demandais pas des éloges ; je n'exigeais qu'un peu de justice...— Un peu de justice! répartit vive— ment Saint-Elme , un peu de justice !... Applaudir quand il faut siffler. . . A ce dernier sarcasme , fépée de Belcourt partit comme un coup de foudre, et c'est à peine si les deux témoins eurent le temps de s'éloigner , pour éviter le choc dangereux de deux fers étincelans qui firent éclater aussitôt le cliquetis chanceux des combats... — Allons j M. le poète , si habile , criait Belcourt hors de lui , voyons si , à ce jeu , vous entendrez mieux la césure et rhémistiche !... — Du moins , répondait Saint-Elme, conservant toujours
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( '89 ) son sang-froiJ , si je faisais des hiatus aussi grossiers , je les cacherais soigneusement au fond de mon porte-feuille , comme les hiboux savent s'interdire la lumière du jour.
Dans cette lutte terrible dont forgueil, la rage, famour-propre offensé , fironie piquante , la soif affreuse du sang. . . toutes les passions violentes faisaient les horribles frais , un génie préservateur empêcha sans doute qu'un des deux athlètes ne tombât percé sur l'arène , car le combat ne pouvait durer long-temps , poussé des deux côtés avec tant d'aveuglement ; mais enfin, soit la parité de talens dans l'art de Tescrime , soit firréilexion même avec laquelle les bottes étaient hasardées , aucune n'avait porté encore à fond , si ce n'est une parade tardive qui avait fait jaillir le sang sur le sein de Belcourt...
Cest dans ce moment critique que le généreux M. Dorval , croyant sa conscience engagée dans sa médiation, s'élança soudain du fourré de feuillage où il se tenait caché, et , 5e précipitant entre les épées , malgré
( 19^ ) les bras vigoureux qui leur donnaient alors là rapidité de la balle : — Pardonnez , messieurs , pardonnez ma présence , s'écrie-t-il avec feu , avec véhémence , mais à la fois avec cette onction puissante qu inspire le désir de bien faire ; pardonnez ma démarche , mais là vertu me l'impose , et mon âge m'a acquis le droit de vous rappeler à des sentimens d'humanité , puisque le prétendu point d honneur , que vous suivez barbarement ici , vous en écarte à ce point A la présence spontanée de M. Dorval , à ses premières phrases débitées avec scn-sibilité , avec le ton d'autorité que donne Tintenûon d'une belle action , Saint-Elm*; et Belcourt , comme désarmés , avaient laissé tomber leurs épées de leurs mains amollies... Ile se regardaient déjà sans fureur , ils reportaient ensuite leurs regards vers le noble étranger , dont la belle physionomie , où réfléchissait le doux éclat des vertus de Tâme , répandait sur toute la scène un pouvoir imposant et mystérieux. — M. Dors'al ne parlait plus , et nos advcp-
( '9' ) saires , honteux en quelque sorte de leiiré fatals démêlés , paraissaient , par leurs paupières baissées , lui en faire des excuses tacites... tant la vertu , tant l'œil et la seule voix de rhomme de bien a d'ascendant sur les passions tumultueuses et coupables.
Les témoins , confus, étonnés, qu'un in* connu , par le talisman seul de quelques mots, eût étouffé un duel que tous leurs raîsonnemens n'avaient pu arrêter, se questionnaient également dans leur pantomime , et étaient peut-être moins charmés des prompts succès de M. Donal, qu'ils n'étaient humiliés, en secret , de Timpuissance de leur média» tion. — Ah! messieurs, reprit M. Dorval du ton de la persuasion et de l'attendrissement , vous croyez ici vous battre pour V honneur réel , et vous n'avez les armes ? la main que pour V honneur apparent!...
Qu'y a-t- il de commun entre la gloire d'<^ gorger son semblable , son ami , et la gloiit: plus difficile de lui faire le sacrifice de sa vanité sur des points d'ailleuis assez puérils f car j'ai entaidu toute la scène.... Que la
( Ï92 ) poésie de "SI. Belcourfc soit bonne ou vicieuse , un coup dcpcc la rendrait— elle meilleure ? et si Taulcur qu on siffle au théâtre s'armait d'un fleuret pour prouver rexcellence de sa pièce , pensez-vous que le parterre , intimidé , consentirait à Tapplaudir pour cela ?... Je conçois que M. de Saiiil-Elme aurait peut-être pu ménager davantage Tamour-propre d'auteur , car rien n'est plus susceptible ; mais pourquoi aussi tenir à un triomphe contesté f.... Dans ce cas , la raison cède, et va chercher ailleurs, que dans un ami , un juge plus indulgent ou phis judicieux. On peut avoir beaucoup d'esprit , et trouver un écueil dans les strophes d'une ode : croyez , croyez-moi , M. Belcourt , une salie d'armes ne fut jamais l'aréopage d'xVpollon , et la douceur eût indubitablement fait obtenir à vos talens en, poésie , des suffrages, qu'un ami même vous a refusés , quand vous avez eu assez peu de politique pour les luiirnposer, l'orgueil dans les yeux , la menace à la bouche,, et l'épée à la main: je lirai ces vers , je Icjs lirai y moi,
( >93) ces vers qui ont manqué de rendre le ciel témoin d'un meurtre horrible , je leur rendrai , avec impartialité et sans complaisance , toute la justice dont ils sont dignes ; je ne considérerais pas si le héros , qui leur sert de foyer , fait leur unique mérite : j'isolerai la rime , et ne jugerai quelle.
A cette assurance, adroitement flatteuse , le front de Belcourt s'épanouissait délicieusement : M. Dorval , connaisseur parfait du cœur humain , ayant senti qu'il fallait , là , employer un peu d'art et un peu d'encens , avait opéré sur cet homme entiché de la manie du bel— esprit , un changement que n'auraient jamais pu faire toutes les cours d'assises des muses: fidée seule que M. Dorval lirait ses vers , était pour Belcourt un baume consolateur , et il ne voulait déjà plus rien refuser à ce prix. D'un autre côté , M. Dorval était allé vers Saint— Elme , et lui parlant bas à l'oreille , il prêtait à son adversaire des dispositions pacifiques qu'il n'avait pourtant pas exprimées : Saint -Elme avait le cœur excellent , quoique l'esprit uq
( '94 ) peu caustique , des larmes lui roulaient dans les yeux aux discours pathétiques et persuasifs du vertueux conciliateur : Saint-Elme avait un sincère et profond attachement pour son meilleur ami , dont il devait épouser incessamment la sœur, et plus par une ironique opiniâtreté , que par entière con-viclion , , il avait voulu trouver détestables des vers assez bien tournés ; avec un peu d'art , il était donc facile , pour une physionomie aussi heureuse que celle de M. Dorval , d'amener la paix quil désirait si ardemment. — Mais jS' consens de tout mon cœur , disait Saint- Elme , il y a de très-jolies choses dans ces strophes , mais du moins ne force-t-on pas les gens , le couteau sur la gorge , à crier hravo\... Belcourt , qui entendait tout le dialogue , s'était insensiblement approché. . . M. Dorval profite des premiers pas quil a faits , pour s'emparer doucement de sa main , il tient bientôt celle de Saint-Elme , il l'oblige insensiblement à faire le même nombre de pas que le poète adouci... De leurs mains qu'il avait prises . il passe ses
(19^) bras autour de leurs corps , et fondant luimême en larmes , autant de Torgueil qu'il ressent de ses succès , que du bonheur de voir des dispositions d'accommodement succédant à toutes les démonstrations de la haine , devenir Iheureux résultat de son ouvrage , M. Dorval a agi, a parlé avec tant d^adresse , que , sans froisser aucun amourpropre, nos deux adversaires, ou plutôt les deux meilleurs amis du monde , sont dans les bras Tun de Fautre, se serrent , s'embrassent dans une longue étreinte, et se demandent cent fois pardon de leurs ridicules et cruels emportemens.
Que de reconnaissance nous vous devons , Monsieur , dit Saint-Elme à M. Dorval : votre fermeté, votre esprit, et surtout le caractère sublime de vertu qui respire dans tous vos traits , nous a épargné peut-être à tous deux des regrets, des remords éternels : quel mortel chagrin . s'il m'avait ikîlu revenir au sein de ma famille , répée fumante du sang de mon meilleur ami!....
Comment supporter les regards d'une sœur
( '96 ) qui fait consister toute sa félicité dans son union prochaine avec Belcourtf... Ah ! je le sens , Monsieur , j'allais me battre pour le prétendu point d honneur , et c'est à vous seul que je dois la conservation du mien ainsi que le repos de ma conscience !
Pendant ces remercîmens , les témoins serraient les armes criminelles du duel , les cachaient mystérieusement sous leurs manteaux , afin que Toeil de la loi ne les aperçut pas. Nouvelle preuve du délit , car tout ce que Thomme est obligé de faire dans Tombre, à Tinsu de Thémis , est déjà une faute !.,.La plus grande preuve que le duel est un crime , c'est que la loi le défend et le punit...
Belcourt et Saint-Elme avaient repris leurs habits jonchés sur le gazon. Oui, Messieurs , continuait de leur répéter avec énergie, avec chaleur, M. Dorval , le duel est, de tout les monstres nés des préjugés absurdes de la* société, le plus hideux, le plus aveugle. C'est un fanatique qlii ne raisonne pas , et se fait même un mérite de son aveu-
( '97 ) glement. Quelle prise, je vous le demande , peut avoir la vaine opinion d'autrui sur Thonneur véritable dont toutes les racines sont au fond du cœur? Quoi! les vertus qu'on a réellement périssent-elles sous les mensonges dVin calomniateur? Les injures d'un homme ivre prouvent-elles qu'on les mérite ? et l'honneur du sage serait-il à la merci du premier brutal quil peut rencontrer? Me direz-vous qu'un duel témoigne qu'on a du cœur , et que cela suffit pour efTacer la honte ou le reproche de tous les autres vices ? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision , et quelle raison peut la justifier ? A ce compte, un fripon n'a qu'à se battre pour cesser d'être un fripon ; les discours d'un menteur deviennent des vérités , sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe de l'épée , et si l'on vous accusait d'avoir tué un homme , vous en iriez tuer un second , pour prouver que cela n'est pas vrai ; ainsi, vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge , tout peut tirer son être de l'événement d'un
( "98 ) combat ; une salle rrarraes serait alors le siège de toute justice , il n'y aurait d'autre droit que la force , d'autre raison que le meurtre ; toute la réparation, due à ceux qu'on outragerait , serait de les tuer , et toute offense serait également bien lavée dans le sang de l'offenseur ou de Toffensé. Dites, si les loups savaient raisonner, auraient-ils d'autres maximes ?... Jugez vous-mêmes , par le cas où vous êtes, si j'exagère leur absurdités
Vous qui voulez qu'on profite pour soi f de ces réflexions , profitez donc des vôtres , et cherchez si Ton \itun seul appel sur la terre , quand elle était couverte de héros. L 3 plus vaillans hommes de fantiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers ? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César , pour tant d'affronts réciproques f Et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton P D'autres temps , d'autres mœurs, je le sais ; mais n'y en a-t-il que de bonnes ? et Pi'oserait-on s'enquérir si les mœurs d'un
( ^99 ) temps sont celles qu exige le solide honneur ? Non, cet honneur n'est point variable ; il ne dépend ni des temps , ni des lieux , ni des préjugés; il ne peut ni passer, ni renaître; il a sa source éternelle dans le cœur de Thomme juste, et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre , n'ont point connu le duel , je dis qu'il n'est pas une^ institution de l'honneur , mais une mode affreuse et barbare, digne de sa féroce origine.
Gardez-vous donc de confondre le nom sacré de fhonneur avec ce préjugé sanguinaire qui met toutes les vertus à la pointe de l'épée !
En développant de la sorte les torts affreux du duel par des raisonnemens sans réplique , nos cinq personnages avaient insensiblement gagné la grille du côté de l'Étoile , près de laquelle est Gillet , le fameux restaurateur qui, pour tant de duels dû bois de Boulogne, a eu souvent lieu de dire : « Les combatians en meurent rarement , et » les témoins en vivent presque toujours, »
Ce fut là que Belcourt et Saiiit-Elme , faisant arrêter le fiacre qui les y avait amenés , invitèrent M. Dorval à prendre sa part du déjeuner de réconciliation; il s'en excusait avec toutes les politesses et tous les ménagemens possibles , lorsque le vieux père Sabord , qui reconduisait sa colonne , Payant confiée aux plus grands des élèves, accourut, électrisé par ce mot de déjeuner, — Comment !... M. Dorval , lui dit— il d'un ton respectueux mais de reproche , vous refuseriez une telle invitation , après avoir , j'en suis sûr , épargné les plus douloureux regrets à ces messieurs?... à votre place je croirais , au •contraire , blesser leur fierté par trop de délicatesse!... d'ailleurs , s'il s'agit des écoliers, ils sont tous rangés en bataille sous cette allée voisine ; les rhétoriciens que vous aviez pris avec vous , pour être témoins oculaires et auriculaires de la scène du duel , édifiés de la superbe morale que vous en avez tirée sous leurs yeux , m'ayant tout raconté , j'accours pour joindre l'expression de mon admiration à la leur; mais, que diable! . . . quand on ne se bat plus, quand on
s'est embrassé, on boit à la santé Tim de Tau* tre, et je suis persuadé que ces messieurs seraient fiers d'avoir un convive tel que vous.
Cependant aucunes instances , telles affectueuses qu'elles fussent , ne purent déterminer M. Dorval à entrer au restaurant ; il aurait cru, en cela, blesser sa dignité de professeur ; il pria seulement les quatre étrangers de consentir à ce que Sabord , ' respectable par ses cheveux blancs , ses blessures et Tétoile des braves qu'on voyait briller sur sa poitrine , le remplaçât , tandis qu'il allait reparaître, après une assez longue absence , au milieu de tous ses chers élèves.
Vous vous en êtes convaincu par vos propres yeux , dit-il aux rhétoriciens , en rentrant parmi eux , le duel est un crime ; rien ne peut le légitimer : heureux celui qui , comme moi , peut en çmpêcher quelquefois les sanglans désastres ! Ah ! mes enfans , quand vous serez entrés dans ce monde où la force prétend si souvent, fépée ou le pistolet à la main, prendre la place de la raison et de l'équité ; au nom de Dieu, au nom de tout
ee >que l'Evangile a de plus sacré , ne vous battez jamais ; des remords éternels suivraient le triomphe d'un moment : souffrez! plutôt les affronts tes plus cruels , rappelezvous tous ceux que Jésus-Christ endura , et cependant il était Dieu!... Songez que IÉtre— SUPRÊME vous contemple , vous tient compte de votre humble modération , qu'à lui seul appartient le droit des vengeances , et que , sous le vrai point de vue de la religion , il y a plus de gloire dans Toubîi des outrages , et dans une généreuse clémence , que dans la conduite méprisable d'un spadassin qui prend pour unique loi le talent de son fleuret...
Ici, tous les rhétoriciens jurèrent à M. Dorval d'avoir toujours présent à la mémoire cette belle leçon de morale en action que la scène de ce duel venait de leur donner , et s'il leur resta l'amour de la gloire des combats , ce ne fut plus que cette gloire légitime qu'on acquiert en versant son sang pour le ROI et la patrie.
M, Dorval applaudissait aux idées justes
de ses élèves , et à leurs protestations de sagesse, lorsque tous, ils aperçurent le vieux Sabord chancelant sur sa jambe de bois et sa béquille , comme un équilibriste , sans balancier, sur une corde tendue... Le repas de réconciliation lui avait tapé le cerveau , et il est inutile de dire si un ancien marin , qui méprisait souverainement Veau douce , avait su dignement répondre aux (oasis réconciliateurs de quatre officiers d'hussards , qui auraient cru mal cimenter leur nouvelle attachement , si dix bouteilles d'excellent vin , sans compter les copieuses libations du dessert , puis du punch aux flammes phosphoriques et le marasquin des îles , n'eussent entièrement et pour jamais lavé la tache passagère de leurs divisions. On conçoit que , là , Sabord était aux anges ; il n'aurait pas cédé sa place pour celle de grand amiral de France , et , tout en faisant l'éloge pompeux et respectueux de l'estimable professeur dont il tenait la place , il ne cessait de répéter : si M. Barval est parfait dans une chaire de rhéto?-
rique , Sabord est aussi superbe à une iable d officiers de cavalerie !
Enfin, Ton s était séparé après les plus affectueuses politesses ; Sabord avait eu grand soin d'emplir ses poches de biscuits , de macarons pour sa petite nièce ; et, enchanté dVme si bonne fortune , il rentrait au bercail en s' écriant : Ma foi ! M. Dorval , je vous cède tout sur le point du duel ; mais convenez à votre tour que les déjeuners....
Notre vertueux professeur ne le gronda pas de-^son insobriété , eu égard à son brus* que mérite ; mais , lui imposant silence d'un coup-d'œil , il .fit signe qu'on se disposât au retour ; Sabord , obéissant à cet ordre, se mit en route, tant bien que mal , trébucha , vacilla sur sa quille , comme un bâtiment qui sombre et s'engrave. Tantôt sa bonne jambe , formant brusquement un zigzag , battait une sorte d'entre-chatterre-à-terre ; tantôt , perdant tout-à-fait l'équilibre , sa béquille en désarroi , ne retrouvant plus le sable avec toute sorte de sonde , Sabord agité çà et là , comme un
polichinelle tiré par vingt fils dilTérens , battait donc la muraille, aux éclats de rire de toute la colonne, à laquelle il servit de bouffon ambulant jusqu'à la porte du collège.
Laissons le père «Frégate raconter ses combats navaux à sa nièce Eléonore ; car, du moment que le brave homme avait le cerveau coiffé , la pauvre petite enfant n'en était pas quitte pour moins de cinq à six abordages , trois corsaires coulés , deux natifrages et cinq tempêtes ; mais , enfin , s'endormant sur son vieux fauteuil en velours dUtrecht , au doux murmure des flots appaisés , la tête vacillante parles premiers pavots du sommeil , ne faisant plus entendre que des sourdes monosyllabes balbutiées sur le grand hunier , le cabestan , le quart et le mât de perroquet, notre DON Marc-Roch- Luc, Frégate tomba enseveli dans la double léthargie de la fatigue et de l'ivresse.
Dans ces sortes d'événemens bachiques, qui n'étaient pas extrêmement rares , Eléonore savait bien , par habitude , ce qui lui restait à faire : alors elle faisait du feu dans
le petit poêle , détachait les courroies de la jambe de luxe , mettait sur le front chauve du père Frégate le glorieux bonnet de police en drap bleu , avec lequel il avait abordé aux côtes de CoromaiîJelJe cA«r/«/7 du côté du feu , et , allumant une lampe , elle se mettait à filer au rouet qu'elle avait apporté de son village , les douze chemises en fil bis qui devaient entrer dans la composition de son trousseau. Le Jbruit monotone de ce rouet berçait délicieusement son oncle qui , dans ses rontlemens , faisant , par intervalle , le bruit dun marsouin , elTrayait quelquefois Eléonore , au point de lui faire tomber sa <juenouille. Le père Frégate , se croyant encore , dans ses rêves , à la scène du duel , criait : une deux !.. jepare par un contre de quarte !,.. vite un doublement d'cpéc!... sans mon demi-cercle , fêtais perdu ! ....
Agité de ces souvenirs , dans son somnambulisme , il avait ramassé la quenouille d'Eléonore, et s'escrimait à qui mieux mieux avec le tuyau du poêle ; enfin , M. Dorval , survenant , dans ce combat chimérique ,
conciliait tout , et le déjeuner renaissait sur les lèvres de Sabord qui , levant le coude , s'imaginant encore savourer le punch parfumé et le vin délicieux du banquet fraternel de la réconciliation et de la paix, retomba de 'touLson poids dans son fauteuil antique , jusqu à ce que la première fraîcheur de Faurore vint dissiper entièrement les ombres de l'Erèbe , et les fumées capiteuses qui avaient enchaîné des doux pampres de Bacchus les facultés de notre héros.
Eh bien , mon enfant , dit-il à son réveil , à Eléonore qu'il trouva encore la quenouille au côté , fichée comme la lance de Don Quichotte ; tu as donc veillé pour moi toute la nuit, mon enfant?.. Allons, allons, dit-il , en se frottant les yeux , et en étendant les bras , nous saurons te récompenser de tout cela : déjà , tu le sais , Eléonore , la munificence de S. A. est destinée à grossir ta dot; laisse faire, ma fille, nous saurons bien te trouver un honnête homme , et tu le mérites ; car les femmes qui filent à Paris sont bien rares !...
Le père Frégate ajusta ensuite sa jambe , non de luxe , mais sa Jambe quotidienne ^ alluma sa pipe , et rendu entièrement à lui-même , il reprit le train de ses occut^ pations journalières, et surtout le travail de son chef-d'œuvre , dans le cabinet secret • que- les écoliers s'amusaient à nommer par dérision , Tatelier du mystère.
Dans cette même matinée , à Theure de la récréation , nos jeunes gens ayant rappelle au père Sabord qu'il avait une dette à acquit- •ter, je veux dire une notice hisiorit^uesurMa.homet , que ses trop fréquentes visites à sa gourde lui avaient sans doute fait oublier , il s'empressa d'y satisfaire :
Histoire succincte de Mahomet : son charlatanisme , ses succès prodigieux ; — // meurt empoisonne',
La gaîté , la franchise, le naturel, et l'esprit sans recherche du \ieux père Sabord , avaient étendu sa réputation depuis la sixième jusqu'à la philosophie ; les grands du collège qui jusqu'alors ne l'avaient considéré que comme un bouffon , un Rof^ue/aureùe
vaisseau , qui auraient cru compi'omettre leur dignité scholaslique, en prêtant la moindre attention à ses historiettes , chaque j.our ^^^chaient plus de prix.— Cet homme, ne ^Pl^ient s'empêcher de convenir quelques pédans, a un grand fond de bon sens; il joint à beaucoup desagacité,une longue expérience du monde. Il a vu l'homme dans tous les climats ; il Ta entendu parler presque dans toutes les langues ; il Ta étudie sous toutes ses couleurs : le nègre, l'homme au teint cuivré, à le sauvage tatoué de stigmates écarlates , lïn- # sulaire qui se noircit les dents, et le stupide qui se les arrache, Sabord a tout visité : r Asie , TAfrique , l'Amérique , une grande partie de l'Europe, lui sont connues, et ce|H autre Cook, quoique dépourvu de véritable!» instruction , offre à chaque instant , dans tous ses souvenirs , une carte géographique et historique d'un prix d'autant plus grand, qu'aucun système, aucune adoption fausse, qui eussent été l'effet des théories de ses premiers professeurs , n'ont corrompu la libre vérité qui éclate dans la moindre partie de
ses discours ; Sabord est Thomme de la na — ture; il en a toujours le laogage; son esprit sans culture ne lui permet pas de raconter une belle action avec éloquence, mais oii^g/ent aussitôt qu'il est capable de l'imiter avec héroïsme, etsHl ne sait pas bien parler, il prouve qu'il a toujours bien agi.
D'après cette belle réputation que se faisait, de RÉCRÉATION en RÉCRÉATION , de JEU- DI en JEUDI , (les jours de congé) , notre héros , la foule grossissait autour de cet amusant orateur , les écoliers se montaient sur le dos l'un de l'autre pour l'écouter, et quand il commençait à parler , il se faisait aussitôt un silence qui annonçait com-
ien tout le collège prenait dintérêt à toutes
es SÉANCES aériennes.
Il y a déjà un peu de temps, mes enfans , que je ne suis plus dans mes plus chers souvenirs , je veux dire le récit de mes voyages de long cours... — En outre, vous avez une; dette à acquitter , lui fit observer Gustave. — Ah! oui'^e me la rappelle, un ar* ticle biographique sur le plus grand des charlatans de l'Asie , l'imposteur ^LvIIOMET.
SlAHOMET, m'apprit clans le temps mon capitaine , était un de ces hommes extraordinaires qui , né pour changer la face du monde , porta jusqu au cœur de rîfsie , qu il remplit du bruit de son nom , là gloire et la religion des Arabes. Permettez , s'ccria ici M. Dorval , que je me substitue à vous, père Sabord, pour faire parfaitement connaître ce charlatan immortel , dont , il y a peu de temps , je parcourais l'histoire. — Volontiers , répondit notre ^deux marin , d'autant plus que vous vous en acquitterez beaucoup mieux que moi. — Cet homme si singulier , ce pontife législateur , dit en élevant la voix le docte professeur , parut au milieu du sixième siècle , sur la fin de l'empire de Justinieo. L'Arabie alors , avait été conquise par Alexandre , mais après la mort de ce grand conquérant qui pensait , dit— on , à y transférer le siège de son empire, ces peurpies profitant des divisions de leurs vainqueurs , secouèrent le joug des Grecs , et rendus à eux-mêmes , ils «e choisirent di^ nouveau des rois de leur nation^
MAH03IET. pontife, k'gîslateur et conquérant tout ensemble, ce célèbre imposteur, qui, de simple marchand de chameaux devint le monarque de l'Arabie , fondateur d'un empire florissant , dont les débris ont forme trois puissantes monarchies ; ce génie vaste , qui , sans le secours des sciences humaines , a efface la gloire des plus habiles politiques; ce prophète si renommé, auteur d'une religion dont les impostures ont fanatisé toute l'Asie ; ce destructeur de tant de royaumes , qui inonda la terre de sang , et qui chercha à détruire tout ce que les hommes avaient acquis de lumières et de connaissances; ce monstre et ce grand hommeenfm, est le fameux Mahomet, qui, né comme Cromwel dans le sein de l'obscurité , parvint comme lui , à force d'hypocrisie , de bravoure et de bonheur , à s'élever jusqu'au souverain pouvoir qu'il eut la gloire de perpétuer dans sa maison , ce que ne fit pas lodieux usurpateur du trône de charles F^.
Mahomet eut pour successeur le sage et
vaillant Abubekre , qui substitua au itom de roi , celui de calife , lequel ^ dans la langue des Arabes , signifie Vicaire du pro-^ pheie. Omar , plus entreprenant que son prédécesseur , se répandit comme un torrent, dans la Syrie , la Palestine et l'Egypte , qu'il conquit avec une rapidité sans exemple ; c'est ce calife qui , par zèle pour l'Alcoran, fit brûler la fameuse bibliothèque d'Alexandrie , rassemblée parles Ptolomées, et composée, dit-on, de plus de six cent mille volumes.... perte irréparable pour les sciences et pour les arts , et qui doit rendre le nom d'Omar éternellement odieux dans les fastes de la littérature ! . . .
Omar laissa la couronne à Othman qui conquit l'Afrique , et détruisit le fameux colosse de Rhodes. Othman fut remplacé par Ali , qui , peu content d'occuper le trône de Mahomet , son beau-père et son oncle , innova dans la religion , et fut l'auteur d'un schisme qui fit couler bien du sang , et qui subsiste encore aujourd'hui dans la Perse et les pays circonvoisins.
Après la mort tVAli , qui fut tué la quatrième année de son règne , Novias usurpa le califat , et fit passer le sceptre de Mahomet dans une autre maison , mais ce ne fut que pour un temps , et le sang du prophète remonta sur le trône , dans la personne dWbould'-Abas , chef de la dynastie des Abassides , ainsi appelée , par ce que Aboul descendait d'Abas , frère d'x\hubekre , et oncle de Mahomet. Que ne puis-je , mes enfans , ouvrir à vos yeux les annales des Arabes , et rendre ici , dans leurs expressions orientales , ce que j'ai appris dans la conversation de nos savans ! . . . Quels prodiges de valeur et de courage ne liriez— vous pas ! ' Quelle célérité dans Texécution ! Ici vous verriez les Arabes parcourir sous différens noms, l'Asie, l'Europe et l'Afrique, et conquérir plus de provinces , dans Tespace de deux siècles , que les Romains n'en sou — mirent durant plus de cinq cents ans ! . . . . Là, vous admireriez les exploits d'un KaleJ, d'un Hégiage , (Tun Amron , noms ignorés parmi nous, et à qui il n'a manqué , pour
être fameux , que des historiens pour les célébrer , ou des poètes pour les chanter !.... J'ajouterai , poursuivit M. Dorval, quelques particularités curieuses sur notre illustre impostçur : par exemple , dans ses premiers et audacieux débuts en Asie , apiès être convenu avec un de ses complices qu il se cacherait au fond d'un puits , et qu'il répondrait en oracle à ses évocations d'inspiré , ce grand scélérat combla ce même puits avec de grosses pierres , afin d'ensevelir à jamais l'imposteur et l'imposture , et n'avoii' nullement à craindre par la suite quelques révélations indiscrètes : le crime n'a pas d'autre tactique. Cet astucieux brigand avait encore dressé , pour en imposer à la multitude , un pigeon qui, de très-loin , revenait à lui , voltigeait , planait autour de sa tête , et finissait par se fixer sur son épaule , pour y becqueter dans son oreille des grains de millet que Mahomet y cachait. Les Musulmans émerveillés criaient au miracle , tandis que notre habile charlatan prétendait que celte
colombe céleste lui parlait mystérieusement à Toreille , et lui communiquait les messages du ciel. Malgré sa prétendue mission divine, la célèbre Zénobie, voulant venger la mort de son frère , tué par le féroce Ali, parvint à faire mourir cet ambitieux : à cet effet , elle empoisonna une épaule de mouton, et en fit manger au prophète : cependant , il s'en aperçut bientôt , et parvint , à force de secours , à rendre le poison ; mais le coup mortel était porté , et Tapôtre ne survécut que de trois ans à cet attentat. Au surplus , les Musulmans assurent que cette fatale épaule de mouton parla à Mahomet, dès qu'il toucha au second morceau ; cependant le miracle fut inutile , et la santé de Mahomet ne se rétablit point depuis. Il demanda à Zénobie quel motif l'avait portée à cette atrocité ? — « J'ai pensé , répondit— elle , » çue si vous étiez véritablement prophète , » vous vous apercevriez aisément du poi" » son , et que si vous ne Tétiez pas.^ nous » serions enfin délivrés de votre tyran—
» nie » — Malgré la vigueur de ce raisonnement , Mahomet ne se vengea pas , il se contenta de renvoyer Zénobie à ses parens : les tourmens que lui causa ce poison , ne changèrent point sa conduite , et ne dérangèrent aucunement ses projets ; cependant il fallut qu'il fût bien vif, puisqu'il dit en mourant , que h poison de Zénobie n avait cessé de le tourmenter , et qiùil sentait les veines de son cœur se rompre par sa violence.
Ici la cloche de Tétude venant à faire entendre sa douloureuse sonnerie, il fallut rentrer en classe : faisons donc une pause, pour donner le temps au lecteur de se préparer à goûter lïntérêtde la Récrjéation suivante.
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HUITIEME RÉCPvÉATIOlN.