EXCURSION HORS DE PARIS
-Visite à Bicêtre. — Exorde philosophique. — ^^Description historique de Bicétre. — Exemple terliMe dans remprisonneinent de; Charles Barignj. — Son châtiment et son pieux repentir. — Bon cœur d'Aspasie Solanges, —Particularités comiques touchant le père Sahord. — L^s divers genres d'aliénation mentale. — Anecdote à cet égard.
Bicêtre! .... à ce seul mot le cœur de l'honnête homme Tressaille , plein d'^horreur !. . . . il suffit qu'on lui nomiae (^et asile liQntejix qui rassemble en son sein IjC fripon effronté, Todieux assassin, L'Intrigant de grand ton, cheyalier d'industrie, Docte en l'art de voler en bonne compagnie , - Pour que son cœur ému de ce spectacle affreux , Sente encor plus le prix de rester vertueux.
Ce n'était jamais dans des théâtres frivoles que M. Dorval conduisait ses écoliers ; il sentait avec un très-juste discernement que , pour pétrir d'airain , si je puis m^exprimer ainsi , le corps et Tâme de ses chers élèves , il fallait de bonne heure les tremper dans h Stfx. . . c"* est-à-dire, les habituer à tous les .exercices >iolens de la gymnastique , la
( 21-9 ) tourse , la lutte , la natation , rescrime , Téquitation , Part de patiner, et tous les délassemens favorables aux beaux dévelop— peraens du corps. Ennemi de tout ce quL||L annonçait les livrées brillantes , suaves .^^ mais si dangereuses de la mollesse , il défendait aux étudians toute espèce d'odeurs , de parfums , et aurait préféré Tail à ces poisons décevans qui plongent nos sens dans la plus perfide ivresse.
Gardez-vous bien , mes bons amis , leur disait— il souvent, de cet excès de soins, de parure dans votre toilette , qu'on pardonne à peine aux femmes ; de la propreté , de la simplicité , voilà les seuls ornemens de votre sexe : ne vous ai— je pas cent fois fait i*emarquei' le ridicule , la honte de ces fats , de ces petits-maîtres qui , tatoués des pieds à la tète, de musc, d'ambre, de coquetterie , de bêtise et de prétentions , ne paraissent occupés , pour toute étude , que du soin de se mordre les lèvres , afin de se les rendre plus vermeilles?... qui, un lorgnon à -la main , la taille en guêpe , la main livide
( 22i0 ) et pâle d'une lâche oisiveté, Tceil clignotant, I la poitrine garnie d'un orgueilleux jabot et d\in triple gilet , sVii vont dans les promenades , donner en spectacle leur fatuité et ur vile nonchalance ?. . . Eh bien ! mes amis d'après cette esquisse qui est loin d'être chargée, seriez-vous tentés d'en recevoir l'application P Non , sans doute; et ce portrait, j'en suis sûr, a excité votre pitié , votre in— , dignation même contre l'homme assez stu— 1 pide pour donnerdans un tel égarement. Je il vous le commanderai mille fois, répétait M. Dorval , fussiez-vous puissamment riches , fuyez le luxe , l'édredon malfaisant d'une couche trop moelleuse; faites, à cet égard, comme Turenne, qui faisait consister son orgueil à dormir sur l'affût d'un canon. IN'allez p^s non plus vous emprisonner dans un équipage ouatté de satin , dont votre sot orgueil vous empêcherait d'apercevoir tous les écueils : vous seriez moins en danger sur une glace légère qui craquerait de toutes parts sous vos pieds , que dans ces boîtes ambti— Janfes , vernissées par les mains habiles de
Tartiste indigent , pour servir de fastueux cercueils aux riches. Savez-vousce que contiennent CCS voitures élégantes , objet d'envie des sots ? Hélas ! loin d"être dignes d'exciter vos désirs, elles ne renferment que f en-^? nui , les dégoûts , la mortelle insouciance , et la sombre mélancolie, qui répand ses nuages épais sur les objets les plus rians de la * nature !... Leeoclier a bien plus de joie que le maître; du moins ce premier a-t-il une occupation , des devoirs à remplir : son adresse à maîtriser le frein de deux coursiers brillans, flatte son amour-propre; ''enfin il est occupé, il est utile dans la société , et n'est pas paralytique de paresse.
Parmi tous les dangers de cette sorte de mollesse , il en est que vous concevrez d'abord : en prenant , jeunes gens , l'habitude de naller qu'en équipage , vous perdez Té — nergie de Tâme , du corps , vos sens s'affadissent ; tandis qu'on vous jalouse , vous vous haïssez vous-même : vos jambes perdent la force de vous soutenir ; Tapoplexie , la. plétore , les indigestions , les éblouisse-
mens , la fade langueur et la léthargie de toutes vos facultés intellectuelles.... tel est le cortège d'un brillant équipage. Croyezmoi , mes bons amis , laissez à la caducité , laissez à Timpotente vieillesse cette sorte d'auxiliaires ; le sexagénaire , la femme d'un tempérament délicat , peuvent seuls , se permettre un équipage , ainsi que Thomme en place dont le rang lui impose cette étiquette.
Ah ! que de maux se prépare encore Tim— prudent qui goûte en Sybarite les poisonsd'une opulente gastronomie ! qui , captif pendant trois heures homicides à une table, de trois services , cumule dans son estomac gourmand et paresseux vingt espèces de philtres différens , et s'imagine que l'art de. la-pharmacie Taid-era à déloger tant d'ennemis de sa santé ! . . . Hélas ! mes enfans , l'art, ici , non-seulement ne peut rien , mais il achève d'anéantir l'action des ressorts naturels , et bientôt vous ne pourrez plus mâcher; avaler, et digérer que parle secours pernicieux des. drogues. Un violent exercice, ,
de la sagesse , de la sobriété , une conscience sans reproches , voilà les uniques stimulans de Tappétit et du sommeil. A cheval ou à pied , d'ailleurs , vous jouissez du spectacle varié de toutes les scènes de la vie ; le peuple , modèle de la vigueur et du travail , vous pré- ■ sente à chaque instant les tableaux énergiques de la franche nature ; Toccasion dHin bienfait vient-elle à se présenter? un mendiant, un malheureux à secourir? votre main est tout de suite pr^te; votrie cœur , envolant à son secours , se dilate délicieusement ; vous êtes fier d'être homme , puisque ' vous avez aidé votre semblable : rentrés au • logis , le front encore radieux d"une belle action , vous • racontez vos aventurés avec délices ; sans moi , dites- vous, une femme était écrasée sous la roue d'une diligence ! sans moi , un vieillard était renversé par le cabpiolet d'un fat ! Je me suis élancé à temps sur la bride du cheval , et d'un bras vigoureux j'ai contenu le fougueux animal : là , une jeune personne était insultée par un h®mme sans pudeur ; je m'approche , Tin-
oocence , le timide embarras , l'efFroi dé Tinconnue me touchent, je toise Tinsolent, lui ordonne de se retirer , je fais accepter mon bras à Tétrangère , je la reconduis chez sa mère , et je reçois les remercîmens flatteurs de toute une famille , heureuse de ma courageuse médiation.
Oui , mes amis , soyez— en persuadés , la vie , qui coule en ruisseaux de pourpre dans nos veines , veut que nous agissions sans cesse moralement et physiquement : que votre activité physique et morale soit donc toujours dans la direction du bien , et vous serez les plus heureux des hommes.
Ces exhortations n'étaient pas hors de propos , puisque cette fois-ci tout le collège se disposait à une yisitè d'un genre tellement sérieux , que notre vertueux professeur avait judicieusement pensé qu'il devait mettre les esprits dans les dispositions les plus graves.
Enfin, Sabord, ayant rangé toute la colonne en ordre de bataille , puis commandé : par h flanc droit , par file à droite, en a\>ant
marche!... on s'achemina vers la barrière d'Enfer, vers Mont— Rouge, d'où Ton commença à découvrir l'effrayante et ignominieuse clôture de Bicetre.
M. Dorval , dont la physionomie était toujours si ouverte , si sereine , en ce mo^ ment devuit silencieux , imposant , et même une teinte de tristesse respirait dans tous ses traits : il se rappelait alors un jeune homme, nommé Charles Barigny , qui, doué de Tesprit le plus fin , brillant dans ses études , avait donné , au collège Louis-le- Grand où il avait doublé sa rhétorique sous M. Dorval , les plus belles espérances , et à la fois , les plus funestes présages : d'un caractère fougueux , passionné pour les plaisirs, ne faisant aucun cas de l'or, même de celui qui ne lui appartenait pas , Charles pouvait-il manquer de finir par se déshonorer ; par déshonorer sa famille?
M. Dorval l'avait cent fois averti , mais en. vain, de tous les dangers qvie son honneur courait , s'il ne réprimait pas ses passions ; mais Barigny avait toujours traité de contes
en 1 air ces précieux conseils ; et , idolâtré en véritable enfant gâté par son père , riche banquier , qui n'avait que cet enfant indomptable , Charles , au sorlir du collège , ne mit plus aucun frein à ses vices naissans, qui, dégagés de toutes entraves , dégénérèrent insensiblement en crimes. Ainsi , dans cette circonstance bizarre, M-. Dorval n'avait que trop lieu de redouter ses sinistres pressentimens , ou plutôt la crainte de se confirmer par ses propres yeux que ce qu on lui avait rapporté sur Charles , de même que ce qu'en avaient dit les journaux, il y avait peu de temps , sous Tanonyme , par respect pour le nom et la douleur d'un père au désespoir , ne fût que trop vrai, et regarda en effet le coupable liarigny , qui , selon ses secrètes appréhensions se serait abandonné au crime. . .en criminel. . . . Notre professeur était même sur le point, sans s'expliquer autrement que par le langage de sa soudaine mélancolie , de faire rétrograder tous ses élèves , et de faire pî^endre une autre direction à la promenade^
afin d'éviter une épreuve à laquelle il sentait vaguement qu il n'aurait pas la iorec de résister... Mais notre vieux marin , qui n'avait jamais vu ce fameux château, asile de la folie , du crime et de Tindigence , supplia , avec tant d'instances M. Dorval de ne point lui refuser le plaisir de connaître cet antique établissement , qu'il céda.à ses prières , ainsi qu aux désirs de tous ses élèves ; dùt-il avoir à souffrir les surprises les plus douloureuses relativement à ce Charles Barigny.
Déjà, à chaque pas, le funeste monument sortait des teintes grisâtres, de Thorizon , et le temps de cette matinée, comme celui de la journée des événemens du bois de Boulogne , étant très-nébuleux, chargé de vapeurs sombres , tout contribuait à communiquer ces impressions pénibles , mais qui ne sont pas sans quelque charme , aux approches d'un lieu qui inspire une sorte de terreur secrète et à la fois la plus vive curiosité. — ■ Arrêtons-nous ici, sur ce. tertre, dit M. Dorval à. tous les jeunes gens : ne faut- il pas que
je vous donne rapidement l'analyse historique de ce château , si célèbre maintenant dans les archives des forfaits et de la démence ? . . .
BicÊTRE , poursuivit notre sage observateur , que vous découvrez sur cette colline , faisait autrefois partie de la province de lile de France , maintenant il est compris dans le canton de ViUejuif , et La commune de Gentilty. En i :^5o , sous le règne de Saint-Louis , c'était un monastère de chartreux fondé par ce prince plein de piété ; un évêque anglais nommé Wumster l'acquit , et lui donna son nom , puis , selon quelques auteurs , ce monastère fut appelé Bissestre , et eniin BlcÈTRE , sous les siècles modernes. Toutefois il paraît peu vraisemblable , d'après quelques opinions à cet égard , que le nom de Bicéire puisse provenir de Bîberis Càsfrum , château de la Biêvre , quoique cette ^i^ière coule au pied de la colline que vous découvrez du point de vue où nous sommes placés.
Sous un autre rapport , cet austère édi—
fice éprouva maintes vicissitudes ; il fut pillé , détruit et restauré tour à tour sous le roi Jean , sous Charles V ^ dans les guerres civiles sous Charles -VI , ainsi que lors des désastres politiques de la faction Le Gois : Bicêtre fut encore brûlé ; Icmbrâ— sèment fut si général , qu il n en resta que les cachots souterrains , encore les criminels y furent-ils étouffés par les vapeurs brûlantes de lincendie : enfin , Louis XIV perfectionna cet édifice, en même temps que celui des I:nvalides.
M. Dorval avait à peine achevé ces explications préliminaires, qu un groupe de gendarmes à cheval , formant fescort^ d'une voiture noire , soigneusement fermée de toutes parts par de gros cadenas , vint à passer sur la route , se dirigeant sur Tasile de Topprobre. . . Des guichets grillés, latéraux, puis devant et derrière des barreaux assez épais , étaient les seules ouvertures par lesquelles fair pouvait entrer dans ce cachot ambulant ; et des grosses chaînes qui flottaient près des chevaux 5 près des roues de ce funeste équi-
page , disaient assez que ceux qu'il renfermait , allaient grossir le nombre des criminels qui étaient les hôtes de cette honteuse auberge, —
Cette voiture , dit le vieux père Sabord , est , ce que le peuple appelle trivialement le panier à salade ; il contient les condamnés flétris , qui de là passent aux galères , en formant un convoi qu'on appelle la chaîne. ... — A cet épisode , tous nos écoliers étaient restés muets ; un morne silence régnait parmi eux ; les plus étourdis ne pouvaient repousser de leur esprit les réflexions imposantes , austères que de pareils tableaux y faisaient naître en foule. Amédée , par exemple , un peu joueur de son naturel, se disait toiit 'bas 7e yew cora— duit donc là!!!... Joachim ne laissant pas de manquer souvent de respect à ses parens, leur avait même dérobé quelques pièces d'argent pour satisfaire une honteuse gourmandise , et ce souvenir , fils du remords , soudain remplit son âme d'émotions terribles; la rougeur lui était montée au visage^
( 23i •) un feu douloureux brûlait ses joues, son cœur palpitait avec \iolence, ses entrailles étaient tourmentées de frissons , et Joachim enfin éprouvait pour la première fois les -transes , les terreurs secrètes du coupable. Cette voiture sombre , se disait-il mentalement , contient des assassins, des brigands , des malfaiteurs , des hommes sans mœurs , des voleurs!.... et moi-même n'en suis-je
pas unf Une cruelle analogie n'existe—
t-elle pas de moi à ces êtres mystérieux , séparés de la société qu'ils souillaient de leurs vices et de leur présence?.... Mais je n'ai fait que dérober quelque peu d'argent à mes parens; n'est-ce pas d'ailleurs mon bien patrimonial , un bien que je puis d'avance considérer comme le mien , par droit d'héritage ? . . . Je ne me suis donc permis, par ce léger larcin , qu'une faible anticipation? .... Mais , lui répondait sa conscience , cet argent , d'abord , appartient à ton père , il est le fruit honorable de ses travaux ; en le prenant , tu l'exposes ,k faillir à ses engagemens ! . . . — Ces no u-
yeUes objections de la conscience , qui est un juge incorruptible dans le cœur de l'homme , attéraient Joachim en détruisant ses coupables sophismes....
Cest ainsi qu ici chaque vice , chaque tort , chaque défaut , près de ce temple sÉVEiiE DE LA PUNITION , sc faisait rigoureusement son procès : car , tel est le tribunal pénétrant de la conscience , qu il ne nous laisse jamais incertains sur la nature du bien et du mal , qu'il éclaire aussitôt tous nos doutes des plus vives lumières , et que , lorsque nous sommes sur le penchant d'une faute , cette conscience toujours éveillée , toujours grondeuse , apporte soudain son flambeau terrible , et montrant d'avance le ver rongeur du remords, et la palme de la vertu , elle dit à l'homme : * Choisis ; dun côté un supplice ; des re- « grets éternels^ un serpent qui, tel que le « vautour de Prométhée , déchirera sans « cesse tes entrailles , une figure soucieuse, h « front sombre du coupable. . . De Vautre^ un « esprit toujours serein ., la couronne de
( 233 ) « Thonnele homme ^ cette couronne si rare ^ « (fiie Louis XVI emporta dans son glo— « rieux cercueil^ et qui rivalise d éclat avec « ï éclat même de son fatal diadème , enfin « toute la félicité de l être vertueux, qui met « ses devoirs et sa probité au-dessus des pé- * rils et des plaisirs des passions ! t>
M. Don al, profond observateur du cœur humain , ne perdait pas un seul des mouvemens secrets qui agitaient lame de ses élèves dans des situations diverses ; il suivait sur leurs fronts révélateurs ces reproches muets, et se félicitait à chaque instant d'avoir cédé à leurs désirs. Ces premières scènes du théâtre dans lequel nous allons bientôt entrer, se disait-il , valent un cours tout entier de leçons ; c'est une vraie mob ale en action qui va se graver dans ces jeunes cœurs, sous Tappareil effrayant des chaînes , de Tigno— minie et des verroux ; car , c est en vain qu'on remplit de préceptes la mémoire d'un écolier , il faut plutôt à ses tendres organes des exemples frappans qui restent pour la vie dans ses souvenirs, et, et que le phare
(234)luniinLeux enseigne au pilote re'cueil où peut échouer son navire , il faut , dis- je , que ces teriibl es souvenirs avertissent le téméraire , assez ennemi de lui-même, pour oublier le chemin affreux qui conduit à BicÙre.
x\ cet égard , comme auteur et comme . voyageur , j'apprendrai aux écoliers , que la ooutume des parens , en Espagne , est àé conduire leurs enfans au spectacle d'une exécution : ils prennent grand soin de les^ bien placer , afin qu'ils ne perdent rien de la scène quUeur offre le glaive de Thémis dans toute son horreur , et quand cette exécution est finie , après leur avoir expliqué dans les plus grands détails les causes de l'infâme supplice , en leur recommandant mille fois de bien se garder de commettre les crimes quilefontinfiiger,ilslesbattentsans miséricorde, afin , font-il observer , que l'appareil de 1 "infamie reste à jamais gravé dans leur mémoire avec la correction qui Ta accompagné. Cette, méthode ne me paraît pas du tout blâmable,, et plus d'un père , à Paris , l'a imité à J'é: — gard de.son fils. .
Au moment que notre petite colonne d'éeoliers entrait sous les premières voûtes dé cette vaste prison , les détenus amenés par les gendarmes , descendaient , leà mains liées' par d'étroites menottes , de leur honteuxéquipage... L'œil louehe , et à demi fermé ,• ils n'osaient regarder leurs geôliers, les étpanger5, en faeê; leur propre opinion les jugeait désormais indignes de soutenir les regards d'un honnête homme....
Mais quelle étrange atmosphère (Jue celle • de Bicètre ! chaque élève, au bruit des chaînes , des portes retentissantes des cachots , à l'air même , se sentait comme poursuivi par toutes les émanations de l'infamie. ». Combien l'honneur leur parût cher dans ces lieux pleins d horreur!... Oui, l'honneur, plus précieux que la vie, leur dit M. Dorval , n^est^ jamais captif sous ces affreux barreaux ; il marche librement dans le monde , la tête toujours levée ; vous le reconnaîtrez à la modestie de ses vête~ mens ; le bonheur le suit , et Morphée verse , la nuit , sur ses innocentes pj^upières, ses plus doux pavots... --
( 236 ) Le premier objet que montra à nos écoliers , un guide , pauvre octogénaire , que sa misère , et non ses fautes avaient amené là , pour y vivre de la philantropie paternelle du gouvernement , ainsi que des petites gratifications que les étrangers font à ces sortes de Cicérone, lut ce fameux puiis de Bicêtre , construit en 1 7 7 3 , par M. BotTrant , habile architecte , et qui, creusé dans le roc , a cent soixante— douze pieds de profondeur sur quinze de diamètre-, deux énormes seaux, ferrés de toutes paiis , montent et descendent alternativement , au moyen d'un moulinet que des hommes ou quelquefois des chevaux font tourner.
Quel est ce soupirail si sombre , si effrayant ?. . . demanda , en passant dans une cour étroite, Alphonse, au vieillard qui servait de guide. Il donne quelques rayons avares de lumière , répondit rinterprêtedes prisons , dans huit cachots noirs , à énormes chaînes , à larges ceintures de fer : tenez, regardez, de ce côté: sur ce terrain, hiimide , fangeux , sur cette pierre qui'
n'a jamais servi de siège qu'au crime, ar vécu pendant quinze ans , un nommé Isi-^ dore , auquel les talens de son avocat surent épargner la mort de l'échafaud, pour le faire mourir vivant , il est vrai , de cent autres trépas , dans cet affreux cercueil. Il faut que la vie soit donc bien chère , fit remarquer le père Sabord , pour la conserver à ce prix!... Du pain, de Teau , de lourdes chaînes et une nuit éternelle. . .- — ^Pour toute parure, dit Amédée , une barbe noire comme le cachot , des remords, dii silence , quatre murailles sépulcrales, qui ne reçoivent jamais le bonjour caressant de Taurore , ni Tadieu magnifique du couchant !... Vraiment un pareil gain de cause est plus affreux cent fois que la mort même ! . . .
D'observations en observations , on était parvenu à une vaste cour dont un bâtiment latéi;al , très-élevé , renfermait, par étages successifs , les jeunes gens de famille auxquels les parens faisaient faire une sorte de quarantaine , comme cela a lieu également à; Saint-Lazare , et à cette annonce de la.
partxlu bon vieillard conducteur , M. Dor--val sentait à chaque instant son cœur battre des pressentimens les plus pénibles. En vain le guide voulait lui faire remarquer jusqu'où va Tindustrie de Tbomme , quand on le captive, en lui expliquant par quelle ingénieuse adresse les prisonniers avaient trouvé Tad— mirable moyen de se parler , de se correspondre, déjouer même aux dés; aux cartes, à Taide de petits miroirs , placés de sorte que le ricochet des reflets répétait tout le jeu des doigts , enfin tous les objets , ou des phrases
écrites M. Dorval ne prêtait à cette scène
qu'un intérêt détruit par cette idée prophétique que Charles Barigny était là , à Fun de ces flétrissans guichets , tant les pressentimens ont d'empire sur notre âme !...
Mais , bon homme , dit au guide , notre vieux marin , apprenez-nous donc au moins, puisque vous connaissez ce langage extraordinaire des muoirs croisés , ce que se disent. à présent tous ces prisonniers qui, en effet, depuis notre arrivée , agitent leurs petites glaces , les retournent, les inclinent
et semblent y lire les lettres qui y auraient' été aussitôt imprimées?... — Et mais rienn est plus facile , répondit le familier de cette demeure ; à peine vous ont-ils aperçus venir , quoique à une grande distance ^ qu'ils vous ont comptés , examinés, toisés*, l'un a écrit de suite à l'autre, Monsieur le militaire , ( car ces. évolutions de miroirs sont xîe véritables coups de-plume), vous paraissez en être un , que vous n'aviez qu'une jambe et qu'un œil... Pardon, mais. . . — Les insolens! . . . reprit Sabord irrité. Cet. autre , qui est. au rez-de-chaussée , a nommé avec les démonstrations de la plus vive agitation , Monsieur Dorval. . . . et s'est caché au fond de sa chambre : Monsieur Dorval!.. reprend aussitôt notre professeur , en proie aux sentimens les plus tumultueux : ah J mes craintes n'étaient que trop réelles ! c'est sans doute ce monstre , c€ Charles , que tous mes avis paternels n'ont pu arrêter dans le torrent de ses vices ! . . . — * Oui , en effet , c'est lui— même ! . c'est cet infâme Barigny , qui expie par
un tardif et sincère repentir les égaremens de sa bouillante jeunesse ; mais , cher et vertueux professeur , s'écrie Barigny , du' - fond de sa prison, voyez mes larmes, contemplez sur mon front humilié cette pâleur , double témoignage de ma honte et de mes so jffrances , ne me refusez pas la faveur si précieuse d'un seul de vos regards ; qu il épure et fortifie ma vertu naissante ! Oui , je fus bien coupable , et je le fus d'autant plus , que vous ne négligeâtes rien pour me signaler tous les périls du précipice autour duquel je jouais , mais enfin , n'étais-je pas homme, soumis par ma nature à toutes les erreurs de cette fragile condition ! Vous , respectable mentor , qui avez autant de bonté que d'esprit , n'avez-vous pas cité souvent devant moi, en partageant' le prineipe% cette maxime de Terence:
tt £go sma homo, et niliil hutnanurn- «. Sflihi alienum esse puto..<.7i
laaissez-vous donc fléchir , ne m'accablez pas du poids de vos mépris ; ils m'humilient encore plus que mon infamante cap—
tivité : peut-être , homme généreux et sensible , que quand vous aurez daigné m'écouter , des pleurs de pitié couleront de vos yeux ; pcut-rêtre , vous écrierez— vous : « Sa jeunesse, son inexpérience, la fougue « de ses passions, voilà son excuse; le fond « était excellent , les dehors légers ; Tattrait « des plaisirs la séduit, mais pourtant Char- « les a su s'arrêter sur le bord de Tabîme ; « une étincelle de vertu a lui dans son âme « à travrers le feu de ses remords , et son « nouvel honneur , éprouvé au creuset du « châtiment , ne peut plus désormais rece- « voir aucune atteinte !...
Cependant , c'est en vain que l'éloquent Barigny supplie son ancien maître, qu'il chérit plus que jamais , de 1 honorer dun instant d'entretien ; vaines pnères/ M. Dorval, d'ailleurs d'un caractère naturellement doux et posé, témoigne ici le plus 'siolent courroux de ce qu'un infâme ait souille son nom de ses lèvres flétries par le vice, qu'il ait osé le profaner dans un lieu où les échos sont indignes de répéter celui d'un honnête hora-
me... — Barigny ! BarignyL, s'écrle-t-il ,' je f ai prédit mille fois h poteau de T infamie. Je te Taî indiqué d'un doigt vengeur comme l'unique but de tes débordemens ! En vain t'ai-je pris par la douceur , par la force de ~ la morale et du raisonnement , par toute la tendresse enfm qui puisse unir un père à son fils ! . . . Tu as méprisé mes sages conseils : l'image sacrée de ton père que tes délits scandaleux menaçaient de plonger dans la tombe, son crédit, sa réputation, ton propre bonheur, les égards quie tu me devais, Barigny, le respect que tu ne pouvais refuser à mes ordres, rattachement qu'auraient dû t'inspirer, barbare ! tous les soins que je pris de tes études , rien n^a pu fléchir tes vices égoïstes!... et ces vices mêmes que je hais , j'y' applaudirais aujourd'hui une seule fois. . ."Us ' font placé là !... J
Ea proférant cette sorte d'imprécation , \ avec la plus grande véhémence , M. Dorval s'était presque évanoui ; sa tendresse révoltée | s'indignait de s'être prodiguée à un scélérat qui prostituait sa mémoire dans le séjour de Vopprobre. Vous ie voyez, messieurs, reprit-;
il avec un surcroît d'énergie, si mes leçOTis , si mes avertissemens continuels n'avaient eu jusqu'à ce jour aucun empire sur vous , je pense que ce spectacle, puissant d'exemple , ne s'eilaccra jamais de vos souvenirs !...
Que faisait le repentant Barigny dans son cachot? prosterné, à genoux, devant un priedieu . un christ divoire dans ses mains jointes . il implorait le ciel dans la ferveur de son repentir , d Inspirer à son cher professeur quelque peu d'indulgence , et lui demandait ,1a grâce qu'il daignât au moins l'écouter. — Le vieux i)ère SaLord qui , quoique bourru comme un marin , c'est tout dire , était aussi facile à s'attendrir qu'à s'irriter, sentait sa paupière s'humecter de temps en temps d'une larme... — Tiens, père Sabord , lui dit Thimothée . petit espiègle qui s'amusait souvent à lui faire des niches : mais vraiment vous pleurez comme un autre !... je croyais que les gens de m£r IIP pleuraient jamais : attendez . je vais rs snycr vos lannei; , et Thimothée se disposait, par raillerie . à lui essuyer de son mouchoir
l'œil borgne. Attends , petit drôle , prends garde qu avec le bout de ma béquille , je ne visite sur ton derrière les toiles d'araignée!... En effet le père Sabord avec le parement de sa manche essuya furtivement une grosse larme dont il paraissait tout honteux. Que diable ! dit-il à M. Dorval , à tout péché miséricorde ; écoutez le repentir de Charles. Et puisque Saint— Vincent de Paule se chargea bien des fers d'un galérien , vous pouvez bien , vous , entendre un étourdi qui n'endure peut-être ici qu'une coiTCction de peu de durée !...
M. Dorval s'est donc laissé persuader ; sa bonté prend en lui le dessus , et l'espoir de rendre à la société un jeune homme vertueux et tout à fait affermi dans la voie du bien , par la voix de la religion , l'encourasre à descendre à un entretien avec un vil desservant des cachots de Thémis.
Le jeu . se mit à dire Charles , l'infernal jeu , voilà la cause principale de ma ruine ; j'eus Timprudence de mettre le pied dans le Paiais-Iioyal , j'oubliai de fréquenter les
( 245 ) églises , les sociétés honnêtes ; et dans tous ces repaires du vice je noyai mon honneur , mon innocence qui , aux yeux de mes nouveaux complices , ( c est ainsi que je dois nommer les infâmes qui contribuèrent tant à ma perte .) ne paraissaient que de ridicules chunères.
Tant que Tor subvint à mes dispendieux caprices , je puisai dans mes scandaleux succès mille raisons criminelles pour combattre le frein incommode de la vertu , et faire Tapologie des plaisirs ; mais mon père s'ëtant aperçu qu'à l'aide de fausses clefs que j'avais fait fabriquer après avoir pris l'empreinte des véritables avec de la cire , je lui dérobais les dépôts sacrés qu'on lui avait confiés , il obtint du ministre Tordre de me faire enfermer , et depuis six mois , j'expie...., non, je bénis plutôt mes fautes^ je bénis cent fois la rigueur d'un père qui a fait revenir dans mon âme les premières semences de vertu que mon cher profe^^ seur y avait jetées : aussitôt que j'ai médité dans le silence de ma prison , une meta-
morphose étrange s'est faite dans tout mon être ; j'ai vu le vice dans toute sa difformité : ses zélés et constans coryphées qui m'entourent ici de toïïtes parts , et qui loin de s'amender se plongent de plus en plus dans leur corruption de mœurs, n'ont fait que me rendre llionneur et la vertu plus aimables ; le ciel a eniin souri à mes remords nalssans , et dès l'instant que j'ai laissé accès dans mon âme à des sentimcns ds religion , mon sommeil a été paisible , riant , mon réveil plein de fraîcheur , d'espérance , ma prison m"a semblé dèslors comme un temple régénérateur : une cousine pleine de vertus , de piété , ou plutôt Uxi ange , instruite de mon funeste sort , e^t aL^courao; le nom de Bicètre n'a pas révolté SCS sens ; mon repentir l'a touchée, et chaque dimanche , m" apportant des li— VI es de religion, quelques provisions quelle ajoute à ma triste pitance , du papier , de fencre , des plumes , je lis , j'écris , je médite et je conviens avec le docteur Young : « que les adversités que Dieu nous envoie ,
( 47. ) >) sont les plus grands biens qull puisse >y nous faire. »
En faisant de la sorte le récit édifiant de ses égaremens et de ses malheurs , Barigny s'était insensiblement emparé de la main de M. Dorval , posée sur un des barreaux ; il la baisa d'abord bien doucement , puis , ses larmes coulant en abondance , il la couvrit des plus ardens baisers ; il lui semblait qu en touchant cette main sacrée et chérie , il faisait couler dans toutes ses veines une nouvelle vie ; M. Dorval , d'abord humilié de Tidée qu'un homme , à Biceire , osât toucher sa main , la retira avec violence , mais Charles lui montra le Chiist qui se laissait presser contre son cœur , et notre héros , toujours imbu des préceptes de l'Evangile , s'empressa de rendre sa main , comme un vol qu'il aurait fait à l'infortune ; bientôt , les ombres de son front s'éclaircirent petit à petit ; commençant à démêler dans la conduite de Charles plus de fatalité , plus de séduction que de véritables torts , il inclina
vers Tindulgence. — Dans six mois , je sors de cette salutaire retraite , lui dit Charles d'un œil expressif..... — ^Dans six mois , lui répondit M. Dorval attendri, venez voir un second père qui vous rendra toutes ses premières affections , si vous persistez dans les beaux sentimens dont vous venez de donner Tédifiant spectacle à mes élèves.
Cette scène , d'un gi-ave intérêt , était à peine terminée, que cette cousine de Charles s'avança d'un pied léger , et pria tous les écoliei's qui formaient le cercle autour du guichet de son cousin , de vouloir bien la laisser passer. Belle, sans se douter qu'elle l'était , habillée d'une robe de mousseline d'une blancheur éblouissante , quelque chose de céleste semblait la faire comme voguer dans les airs: l'intention qui l'ani— . m'ait , de faire une bonne action , paraissait lui donner des ailes. Elle portait à son bras un panier couvert d'une serviette : tenez , cher cousin , dit- elle , avec un sourire charmant , voilà de nouveaux livres de mon libraire ; c'est Fcnelon , puis Young ,
(^49) Bourdaloue , Bossuet , Massillon , lés œu\Tes de Racine; voilà ensuite du chocolat, des quatre-mendians , des pruneaux , des biscuits , une bouteille de scubac , un pâté froid , du \in.
Charles , à ce touchant spectacle , ne pouvait contenir ni ses larmes , ni sa joie : c'est trop de bonheur, s'ccriait-il, en un jour !.... Mon maître, mon cher maître daigne me rendre Tappui précieux de sa bienveillance ; il me plaint plus qu il ne me méprise. . . , une cousine adorable me console, adoucit mes adversités par ses généreux bienfaits. . . Ah ! vraiment , Dieu accable de trop de faveurs à la fois un misérable qui s'était rendu si long— temps indigne de pardon! ! !...
Tous les écoliers , témoins de cette nouvelle scène , n'étaient pas moins émus que M. Dorval : leurs jeux habituels leur semblaient insipides , en comparaison de ces grandes et nobles émotions de l'âme , qui procurent de longues et louables jouissances^ — Vous voyfâ; cette charmante personne , reprit Charles , en montrant sa cousine ; eh
bien , sâiis fortune , vivant avec sa mère âge'e , du produit de ses talens en peinture , elle daigne , depuis le premier jour de mon incarcération , accourir ici à pied , du fond du faubourg du Roule , et prend peut— être sur son nécessaire , pour me faire présent , à moi !... de ces agréables supérfluités ! . . . Adorable créature ! . . . poursuivit notre intéressant prisonnier , avec une nouvelle effusion de sentiment et de reconnaissance ; si mon père , dans un mouvement de courroux irréfléchi , m'a déshérité , m'a accablé de sa fatale malédiction , je souris encore à une lueur de félicité , puisque le cœur d'Aspasie me reste : Oui , mon cher professeur , ajouta Charles , dans un nouvel élan de tendresse , j'en fais le serment sur ce Christ , sur ces barreaux mêmes qui m'ont rendu à l'honneur , je n'aurai point d'autre épouse que la vertueuse Aspasie Solanges ! ! . .
Quel peintre pourrait rendre , telles couleurs savantes qu il employât , ce tableau ravissant , ce mélange de vertu , de religion , de repentir , d'ignominie et de reconna's—
( 25i ) saace!...D'ua côté, un jeune homme , beau de figure , dans la fleur de l'âge , dans les chaînes , tenant un Christ à la main ; d'un autre , un professeur , aux traits imposans , réguliers , vénérables , offrant à la fois sur sa physionomie la sévérité et la douceur , la supériorité et la modestie, Tcsprit , la science et la simplicité ; là, près d'un guichet repoussant , une jeune beauté dans tout le luxe de la fraîche jeunesse , dont le teint de rose et delys rççoit encore plus d'éclat par les ombres des verroux !!! Glrodet ou Guérln seuls , pourraient peut-être , de leurs doctes pinceaux, perpétuer sur la toile un fait aussi dramatique. Je ne parlerai pas ici du vieux marin ; les actes d'attendrissement ne sont pas son fort ; cependant la conduite d'Aspasie l'a \ivement touché , et on Tentend marmotter entre ses dents , en essuyant une seconde larme avec la poignée de sa béquille : « Éléonore en eût fait autant /....»
Ma mère vous embrasse , se mit à dire à Charles notre intéressante héroïne ; soyez tranquille , prenez patience; nous faisons
agir près de votre père et près du ministre des amis chauds qui vous sortiront d'ici avant le terme fixé ; vous nignorez pas , d'un autre côté , Charles , que je travaille à certain tableau.... que je suis admise à le placer à l'exposition du Muséum... que
cette exposition a lieu dans huit jours
Ah! quel bonheur , si ça pouvait être aussi l'époque de votre délivrance ! —
Mais enfin, belle cousine, reprit Barigny, d'un air boudeur , pourquoi me faire un si profond mystère de ce tableau merveilleux que vous cachez même à ma tante dans un aielier secret F... — Et si la chose ne réussissait pas!... répondit mademoiselle Sa— langes. — Comment ! . . . interrompit Sabord, vous faites comme moi , un chef-d'œuvre!... comme moi aussi vous avez votre atelier secret ?... Ah ! quelle délicieuse conformité 1 — Monsieur ; ce ne sera pas sans doute un chef— dceu^TC de peinture , mais de sentiment et de bienfaisance... ah ! oui!..,
M. Dorval et tous les rhétoriciens , ainsi que les élèves assez avancés en âge pour
( 253 ) bien sentir les beautés de cette scène , où tant de vertus se déployaient à l'envi Tune de l'autre , ne se lassaient pas d'admirer les beaux contrastes qui s'offraient à leurs regards ; la vertu brillait près des cachots du crime : V Enéide leur rappelait avec charme ces grands traits d'oppositions vigoureuses , à la description des enfers , dont la peinture ne laissait pas d'avoir quelqu' analogie avec l'ignominieux monument :
Ici régnent la nuit, la terreur et la mort;
Sans crime nul vivant ne peut franchir ce bord ...
Tous nos écoliers étaient cent fois plus heureux dans cet asile des doulcure et des tristesses , quaux lieux les plus rians de la capitale. Les jouissances de l'âme sont bien supérieures à celles des sens. — Croiriez-vous bien , M. Dorval , reprit Barigny , après s'être remis de son émotion , et avoir serré pièce à pièce dans sa cellule, à travers les barreaux , les présens de la bienfaisante Aspasie , que celte charmante enfant est dédaignée , mépriisée , toisée avec hauteur de ses autres cousins, de ses cousines hautaines
el impertinentes , de toute la famille enfin, parce qu'elle n'est pas riche , quelle n'a ni appartemens frottés, ni bonne, ni valet-dechambre à orgueilleux plumeau , et que ma tante . enfin , s'est mésalliée , ose-t-on dire, avec un artiste f... \'oilà le monde et ses ridicules préjugés !..... moi-même, dans le temps qu'un épais bandeau couvrait ma vue et mon jugement, je me suis permis de grands airs envers la vertueuse Aspasie : il me semblait, en ma qualité d'enfant de la finance, déroger en la saluant.... Pitoyable erreur! que j'ai bien expié mon injuste aveuglement!... lîélas! les fats, les impudentes que j'estimais le plus, sont ceux qui m'ont refusé l£s plus légers services , après avoir pris en spectacles, en dîners, parties, en cadeaux, en opulentes bagatelles, une bonne part de mes folles proligalités... Ah! messieurs, s'écria ici Charles, en s'adressant personnellement aux élèves, quand vous serez dans le monfle , gardez-vous de ces syrènes, froides coquettes, personnages de carton qui sourient à votre pr d'une lèvre toujours mielleuse , quand
( 255 ) vous avez de l'or et de la toilette , mais qui ne daigneront plus vous regarder , dès le moment que vous aurez tout dépensé pour leurs ruineux caprices, TSe fréquentez que dhonnêtes gens, simples dans leurs mœurs , qui, loin de spéculer sur votre bourse , vous offrent sans cesse les douceurs dune modeste hospitalité.
Sabord souriait à cette éloquente harangue: Parbleu, dit-il à M. Dorval, voilà quelque chose de plaisant! Ordinairement, un ardievêque , en Espagne , envoie dans les prisons , au temps de la semaine sainte , un prédicateur qui se place dans une cbairc élevée au milieu de la cour , et exhorte de son mieux les criminels : ici c'est la mode renversée, un prisonnier nous sermone du fond de sa clôture, et nous devenons son auditoire ! . .
Barigny aj'^ant rempli quelques petits verres de scubac, les présenta d'abord à son ancien professeur , puis à Aspasie , au vieux marin , au vieillard qui servait de guide , et passa la bouteille aux écoliers , en les priant de se verser eux-mêmes. A cet à-propos , le
( 256 ) vieux père Sabord , ayant à la main une petite coupe faite de la moitié' sphérique d'un coco, garnie en argent : — Voici, messieurs, un verre âgé de cinquante- trois ans , sept mois et trois jours : la date de son extrait de baptême est gravée dessus ; 1 1 décembre 1771 Ce verre , respectable par son ancienneté , s'^est mouillé du nectar de tous les climats , il a souvent excité la valeur des braves marins qui combattaient pour Ihonneur du pavillon français ; je lai porté souvent encore aux lèvres du vieillard indigent , pour refraîcbir ses forces épuisées ; dans les combats , ce coco cbéri a donné la goutte à plus d'un héros ; Tenfance même Ta pressé de ses petites menottes !.... Combien de fois je Tai rempli et vu Nider par une famille de mendians que je préservais ainsi des horreurs'du désespoir !.... Ils avalaient, ils regardaient le ciel , auraient bien voulu recommencer , et s'en allaient contens....
— ]N^ est-ce pas , dit l'espiègle Amédée . que jamais l'eau n'a profané ses bords ?... — Attends , attends, lui répondit Sabord , prends garde que je ne profane ton sicrt postérieur
( .57 ) avec le bout de ma jambe de luxe!..». Bref, messieurs , poursuivit-il , pour achever le panégyrique de cette coupe , Timmortel Jean-Bart a bu dedans à Toccasion d'un fameux combat naval , livré en 1779 , ^^ *^ mars , à hait heures trente-cinq minutes , il avait plu le matin !...
Au milieu de cette libation , que Sabord avait rendue demi-grotesque , demi-chevaleresque , Charles prit quelques biscuits , les distribua aux écoliers , en leur répétant mille fois que ce jour était le plus beau jour de sa vie ; il se garda bien d'oublier son cher professeur dans ces politesses ; mais M. Dorval nVn voulant accepter que la moitié d'un , et cassant en deux celui que Barigny lui présenta , il en tomba deux pièces de cinq francs que la bonne Aspasie y avait adroitement cachées. Voilà encore une douce espièglerie de mademoiselle Solanges!.... se mit à dire le professeur. Ici , le front d" Aspasie se couvrit de rougeur, et celte rougeur même ne révélait - elle pas l'innocence de sa généreuse malice P...
( i58 ) Une grande heure s'était écoulée dans cet échange d'eiTusions mutuelles , il fallait pourtant songer à se séparer , tel charme quelles eussent ; le temps pressait , ce qui restait à voir dans le château , en exigeait encore ; les adieux se firent donc de part et d'autre avec une cordialité difficile à d'écrire, et dans ceux de ^L Dorval qui y mit une énergie toute particuli«^re , Charles eut lieu de se convaincre avec un surcroit de plaisir et d'espérance , que son cher professeur , loin d'ouhlier ce qu'Aspasie lui avait à demi communiqué touchant son père , le ministre et quelques amis chauds , se proposait d'agir aussi de son coté , pour hâter le joui où , digne de la liberté par son pieux r pentir , il pourrait rentrer dans le monde recevoir le pardon d'un père , et ne voii plus planer sur sa tête cette horrible malédiction paternelle qui doit être , pour to fils tendre et respectueux , le fléau le pi terrible qui puisse le frapper.
Le groupe nombreux s'était donc sépan Aspasie reprit le chemin de soji atclie:
( 259 ) et le vieillard dirigeait les élèves vers la grande grille qui enferme les fous , lorsque les vibrations effrayantes d'une cloche funèbre retentirent dans tous les lieux caverneux de ce séjour... Qu était-ce? Un galérien échappé , qui au moyen d'un ressort de montre , avait scié ses chaînes ; le misérable , armé d'un long poignard , s'était assis d'autorité à la table d'un des geôliers qui dî- ' nait alors avec sa famille , et remplissait les convives d'effroi , à l'aspect de son audacieux opprobre...
Cet épisode n'arrêta pas la curiosité des étudlans qui reprirent leur chemin à la suite de leur guide. — Allez donc voir ce qu'a tant à, rire Sabord , près de ce prisonnier auquel il parle , il rit avec tant de babil et de chaleur , dit M. Dorval à Gustave. — Cest sans doute quelque marin , car du moment qu'on le met sur le chapitre de ses mâts , de son tlllac, et de sa proue, il jette aussitôt l'ancre , et serait capable de rester là vingt-quatre heures sans bouger...
Il y a vraiment de quoi étouffer Je
rire/... s'écria Sabord en revenant avec Gubfave. . .Eu disant ces mots du ton le plus enjoué , la convexité de son ventre haletait , ses joues étaient enluminées d'un gros fard écarlate , son œil unique avait disparu sous les plis multipliés de ses joues , et sa bouche , en croissant , découvrait quelques dents rares que le tabac et la pipe avaient rendus encore plus jaunes qu'aune croûte de pâté.
Que vous disait-il donc , père Sabord , de si risible, ce mauvais sujet? lui demanda Saint— Firmin. — Oh! c'est tout-à-fait plai— . sant! parmi maintes fredaines, ce drôle,' qui a souscrit ici avec la cour d'assises un bail de trois ans , et s'amuse , pour ses menus-plaisirs , à faire de petits ouvrages en paille , me vantait les talens que la nature lui avait donnés ^owy faire la montre^ le mouchoir , et en général , tout ce qui est du ressort de Tescroquene , et de la chevalerie d'industiie. Le coquin me racontait , entre autres friponneries , qu un jour se promenant en faneur dans Paris , at-
( 26i ) tendant son commerce des évenemens , il vit un fiacre s'arrêter ; le cocher descend de son siège , ouvre la portière , et que voit-il?... Un monsieur d'un certain âge qui , entouré de sacs d'argent , était mort subitement , et suivant toutes probabilités, d'un coup d'apoplexie foudroyante. . . — Monsieur , lui dit le cocher de fiacre , j'ai oublié le numéro que vous m'avez indiqué , et... on conçoit que le cadavre immobile ne répondait pas un mot : tiens , c'est comique , s'écria notre cocher , je le prends rue Vivicnne , au trésor , avec tout son argent , et puis, ne v'ià-t-il pas qu'il s amuse à mourir au milieu de l'abondance !.. . Que dois— je faire , moi , dans cette singulière circonstance f... — La foule , cent badauds s'étaient rassemblés en un instant autour du fiacre ; l'un s'étonnait , l'autre s'appitoyait sur le sort du défunt , et en secret prenait sans doute plus d'intérêt à s«s écus , qu'à lui— même. Que décidai- je , moi, aux doux rayons de cette bonne fortune imprévue ?... m'apprit mxm drôle : Un trait de lumière
me frappe , m'ilkimine ; je conçois aussitôt > et plus prompt que la mort subite de l'inconnu , le projet délicieux , plein d'imagination , de passer aux yeux du public pour le lils du mort... — Ah! père infortuné!... m'éciiai-je dans un style dramatique , à peu près comme nos acteursdemélodrame, faut-il que je vous revoie dans ce funeste élat , après trois ans d'absencef... en même temps , tel que le héros d'un drame larmoyant , je me précipite sur le corps de mon prétendu père, je ne perds pas un moment la tête, je ferme la portière d'une main , d'une autre je range les sacs patrimoniaux ,• et crie au cocher à travers mes feints sanglots : Brave homme, conduis-moi rue des Mauvais-Garçons, numéro 14... Grand Dieu ! comment préparer ma mère à cette épouvantable nouvelle?..
Notre cocher , machine comme ses chevaux , remonte sur son siège, et la foule ébahie , m'entourant de sa sotte pitié , me laisse aller en répétant : lebon fis !.,, — Heureusement qu'aucun exempt de police ne vint troubler ma icadrcsse filiale , en pc-
( 263 ) nétrant le stratagème. Quand je me vis près de la rue de la Verrerie , au milieu d'une bagarre de voitures embarassées , tout en face d'une allée sombre, on ne peut plus propice: Il est temps, me dis-je, de couronner l'œuvre; je me chargeai donc de mon mieux de tous les sacs, je n'oubliai pas la montre et la petite monnaie du défunt, et ouvrant la portière, et m'esquivant le plus lestement possible, je disparus pour aller jouir dans un brillant hôtel de mon habile industrie : je n'ai eu qu'un regret , acheva notre fripon , c'est de n'avoir pas joui de la figure du benêt de cocher, quand — Ici, rapporta le père Sabord , le drôle se prit à rire de si bon cœur , que moi-même , entraîné par la contagion d'un rire aussi coupable , j'éclatais, lorsque Gustave survint auprès de moi.
Est— il possible , réfléchit M. Dorval , qu'il y ait des êtres assez pervers pour se glorifier même de leurs fautes ! . . . Joung a bien raison quand il dit : que « le plus haut degré de » la perversité humaine, est celai où t homme » en quelque sorte glorieux de ses vices ei
» de ses crimes, s'en compose, dans sa cou- » pable jactance^ d infâmes trophées, n
En discourant de la sorte , on était déjà dans la cour où se promènent celte espèce d'aliénés qui , grimaciers , causeurs éternels , se bornent à des folies comiques , mais ne sont nullement à craindre : c'est bien en voyant cette dégénérescence de Thom— me , s'écria M. Dorval , qu'on est porté à s'humilier soi-même , et à reconnaître combien est vain ce privilège de la raison , dont, pourtant, nous sommes si fiers !...
Les fous ne sont plus enchaînés comme autrefois , dit le guide ; ceux dont les accès seraient à redouter, sont renfermés dans des loges disposées à cet usage. Ce fou, qui vous débite tant d'extravagances , se dit le Grand- Mogol , et vous gratifie pour diamans de gros cailloux , en vous promettant de vous faire son grand-risir , si vous le délÎM-cz des enchanteurs qui le tiennent captif; il s'imagine quelquefois être Allas , et soutenir le monde ; alors , il ne bouge plus ; bien des ; gens , dit SaborJ , qui ne sont bons à rien ,
( 265 ) onl cette orgueilleuse imagination. — Maijs il a ses momens lucides, poursuivit le vieillard , il cause alors et parle avec autant de raison que si son cerveau n'était pas dérangé. On raconte qu\in jour un fou de cette dernière espèce écrivit à ^î. de Beaumont , archevêque de Paris , plusieurs lettres dans lesquelles il lui faisait observer que des intrigues de famille avaient seules occasionné sa détention à Bicètre. Ses lettres étaient si bien raisonnées , écrites d'un style si persuasif , que M. de Beaumont se décida à se rendre auprès de lui. Il se fait amener le fou pétitionnaire, cause long-temps avec lui, et remarque dans cet homme si peu d'apparence de folie , qu'il se récria sur linjustice de sa captivité, et lui promit que sous ^ingt-quatre heures il lui ferait rendre sa liberté. Tout , jusque là , allait à merveille pour le pauvre détenu , mais au moment où monseigneur allait -sortir , un accès de folie saisit son protégé qui se retourne , donne à rarclievcque un grand coup de pied dans le dos . et lui dit à travers de maintes contorsions et grimaces
comiques : Adieu , le père éternel i aliéna.
A Texemple de ce malheureux , nos écoliers en remarquèrent plusieurs se persuadant être papes, empereurs, rois, princes, demoiselles ou dames : ceux— là se croient généraux et font manœuvrer des armées imaginaires ; ceux-ci étaient possédés de Tidée qu'ils étaient Z)/'ew/w/-/77^W(î, et donnaient, en cette qualité , les ordres les plusextravagans à leurs vicaires sur la terre , puis troquant quelquefois la Divinité contre la législation, ils proposaient des lois , distribuaient des couronnes de papier , et rentraient satisfaits dans leurs cabanons , après avoir assuré le çort de TEurope.
De tous ces tableaux, M. Dorval ne manqua pas de tirer des réflexions morales , tel qu'il Tavait fait à Charenton ; les plaisirs désordonnés, le vin. les débauches et même une étude trop opiniâtre, dit-il à ses élèves, causent la démence ; il faut de la modération jusque dans le travail. Il en était à ce passage de ses sages exhortations , quand notre vieux paarin accourut, tout essoufflé, poursuive
( ^67 ) par le Grand Mogol, qui, Tayant pris pour un enchanteur, lepourchassaitas ec un grand plumeau qu'il disait être un étendard maliométan, à trois queues, conquis sur les Turcs à la bataille de Trébisonde.
Quelques pièces de légère monnaie, distribuées entre ces infortunés, ramena la paix ; mais Sabord ne fut délivré des turlupinades de son fou, qu en vidant sa tabatière dans la sienne.
En repassant dans les cours des prisons , Saînt-Firmin venant à en remarquer une vide et ouverte , il in\-ita quelques-uns de ses camarades à y entrer pour y lire des vers de M. Tabbé Delille qu'il remarqua sur la muraille ; ils sont trop-beaux pour que nous nous refusions le plaisir de les citer :
C'est peu d'être enchaîné dans ces tristes tombeaux, Combien de souvenirs viennent aigrir ses maux!... Il est seul... en un long et lugubre silence ... Pour lui le jour s'acliève et le jour recommence...
Plus bas étaient encore tracés ceux-ci , peut-être avec une liqueur composée de larmes et de sang !!...
Voyez gémir, en proie à sa longue torture ,
Ce mortel confiné dans sa noire clôture ;
Pour unique plaisir et pour seul passe^temps,
De sa lente journée il compte les Instans ,
Ou de son noir cachot mesure l'étendue,
Ou médite en secret sa fuite inattendue.
Ou , de ceux (ju''avant lui renferma la prison ,
Lit sur ces tristes murs ,1a complainte et le nom ;
Et lui-même y traçant sa doulouieuse liistoire ,
A ceux c[ui le suirront , en transmet la mémoire.
Qu'aucun de vous se garde bien de IV suivre ! . . . s'écria , à ce dernier passage , M. Dorval , qui avait épié le mouvement de curiosité de Saint— Firmin et de quelques autres écoliers.
En se retirant, chacun d'eux leva les yeux au ciel , comme frappés d'une morale prophétique , et prononça avec énergie, au fond de son âme , le serment de ne jamais entrer dans cette fatale demeure . qu'en la simple qualité de curieux : le vice , le crime leur devinrent d'autant plus odieux . qu'ils venaient tous d'en voir la punition , dailleurs toujours infaillible , sous l'appareil le plus hideux : aussi, leur effroi profond , visible fîans leur morne silence . dura tout le long
du chemin. Le retour au collège fut grave, austère , et malgré la marche grotesque du père Sabord , malgré ses comiques trivialités, ses lazzis plaisans et sa morale burlesque , on avait été généralement trop fortement remué par le spectacle exemplaire de la détention de Barigny, et par tantd'autres tableaux horribles , pour pouvoir faire succéder le rire à ces impressions sérieuses. Le sommeil même de nos écoliers fut sans-cesse troublé par un bruit de chaînes , par des images d'opprobre , qui . si elles furent bien pénibles , ne leur rendirent aussi , par compensation , la vertu et leurs devoirs que plus chers , puisqu'ils procuraient toujours des nuits calmes , des songes couleur de rose , et enfin un repos riant et pur , comme une conscience sans reproche dans laquelle Dieu a placé le temple de la paix du cœur.
^EUyIÈME RÉCRÉATION.
Visite élcgiaque au cimetière de Vaugirard. Malherbe , en parlant de la mort, dit:
Le pauYie en sa caLane, où le chaume le couvre,
Est soumis à ses lois ^ Et la gai de qui reille aux barrières du Louvre,
K'en défend pas nos rois.
M. DoRYAL , toujours plein de pieux sentimens , avait , la veille de ce jour de congé , recommandé la plus vive ferveur dans les prières; le père Frégate , lui-même, quoiqu'ancien militaire et marin , était loin d'avoir de ces sortes d'incrédulités pyrrhonienncs et sceptiques , qui frondent avec une ironique impiété les institutions religieuses ; dès la chute du jour , il s'était prosterné sur son bon genou , dans son vieux fauteuil , en face de l'image du patron des matelots , et , sur le nez une paire de lunettes , dont un malin rhétoricien , Isidore , avait enlevé le verre du côté droit , il parcourait l'Evangile au passage de la Tous-
(270 feaint. Éléonore , de son côté , marmottait un açR et un credo en latin , et quoiqu'elle fit beaucoup de barbarismes , Dien n''en agréa pas moins, sans doute, Tencens de ce cœur virginal qui offrait à la divinité Ihommage innocent de ses prières. Le père Sabord , il est vrai , n'avait pas sur nos saints dogmes et Texistence de TEtre-Suprême , des notions très-profondes ; mais, répétait-il souvent , ne suffirait-il pas à Tathce de voir tout le fracas d'une magnifique tempête , les vagues mugissantes de fOcéan , ie feu des éclairs et féclat de la foudre , pour convertir son esprit audacieux , et le convaincre que ces grands phénomènes révèlent u?ie céleste puissance? La \ igné encore, ces giappes transparentes et vermeilles qui renferment un nectar exquis , faisaient une des principales bases de sa croyance : Un Dieu seul , s'écriait-il avec enthousiasme, a eu le pouvoir de fabriquer cette ambroisie , où je puise foubli de mes travaux et de mes chagrins , avec tant de succès , que vraiment quelquefois , je dé—
sire avoir quelques soucis , pour me prouver à moi-même avec quelle promptitude je sais les noyer dans cette liqueur divine , accordée à Ihomine par la Providence pour n'avoir jamais de mélancolie.
Sa prière finie , sinsi que celle d'Elconore , Sabord demanda du feu à sa nièce pour, allumer une superbe pipe d'ccume de mer qui ne sortait de son étui , que dans les grandes circonstances , et dont il avait fait admirer le travail extrêmement curieux à tous les écoliers ; puis sV'tant versé la valeur de deux bons verres a eau-de-vie dans soa coco H^-î^.i en argent , s'étant coiffé d'un air martial , ayant pris la petite béquille, et appliqué sur le front de sa nièce un gros baiser brûlant d'cau-de-vie et de tabac , il entra dans la grance cour du collège où était déjà rangée sur deux {lle;s , la colonne étudiante , sous la surveillance douce, mais imposante de M. Dorval.
Si la prière de la veille , comme je Fai déjà dit, avait été plus solennelle que jamais, celle du matin avait été également doublée, ce qui
avait répandu sur lous les fronts une teinté méliincolique, élégiaque, que les vapeurs grises deTatmosphère augmentaient encore.
Mes enfans , leur dit avant de partir le vertueux professeur , de toutes nos excursions HORS DE LA CAPITALE , la visite religieuse des morts est indubitablement celle qui doit le pi us pénétrer votre âme de grands , de pieux sentimens. L'bomme vraiment chrétien , vraiment religieux , doit s'occuper dé sa fin inévitable , et ne considérer ce court voyage de sa \ie , que comme un temps d'épreyve , où Dieu olTre à sa conscience Tôption de la vertu et du vice , pour conquérir le salut , ou un châtiment éternel. Les sépultures, les ossemens que nous allons visiter, gardez-vous de le croire j ne sont pas des objets entièrement moTi',nonJavie est encore dans les tombeaux pour servir de leçons aux vlvans!.... J'ai déjà fixé vos jeunes et vierges pense'es sur des tableaux effrayans de morale ; j'ai causé votre effroi par le spectacle hideux des débris sanglans du suicide , par le bruit des chaînes , l'opprobre du criminel,
( 274 ) par Taspect des passions orageuses qui mènent à la démence ; mais du moins , dans cette affligeante et trop vaste galerie, l'homme est encore debout , il respire , il vit , quoique dans la douleur, et toutes ses calamités n arrachent pas de son cœur la trompeuse espérance ! la folie le berce, et jusqu'au crime , il rêve encore là possibilité du bonheur ; mais ici , sous un limon fangeux , tout Torgueil humain est là proie des vers !.., Ici, vous al-' lez voir à quoi aboutissent les chimères de l'ambitieux , ]es trésors inutiles de Tavare, et tous les hochets brllans delà vie!... Ah ! mes enfans, croyez-en mon expérience ; sur le ti'ône , ou sous le chaume, un seul trésor est précieux à emporter dans latombe. . . Cest celui d'une conscience sans reproches ; cVst le doux souvenir du bien qu on a fait ; il n^ a pas de diadème dans Funivers entier , comparable à celui-là ; et le sceptre homicide d" Alexandre ne vaut pas une heure de la vie du bon Titus!...
A ce discours préparatoire, improvisé avec cette onction , cette facilité qui faisaient un des nombreux talens de M. Dorval, on partit,
( 275 ) et malgré toute la gravité que commandait le but de cette austère récréation , il n en fallait pas moins le plus grand sang— froid pour ne pas rire de la tournure , toujours si grotesque, du vieux père Frégate qui, depuis quelques jours, pour achever de se rendre original, avait recueilli dans son modeste foyer , un pauvre petit chien noir , à longs poils crottés , qu'un cruel chiffonnier avait rendu borgne et boiteux de son croc assassin. Cette conformité de malheurs avait d'autant plus charmé le père Sabord, que c'était précisément de l'œil droit et de la patte droite de devant. Qui se ressemble , s'assemble, ait le proverbe.. . Ce chien que notre marin avait de suite appelé Artimon , nom en analogie avec SCS réminiscences maritimes, d'ailleurs, était très-instruit, rapportait à merveille, savait faire l'exercice du fusil , sautait au cerceau, dansait, faisait la révérence , nouveau Munîlo (i), divertissait infiniment nos écoliers, et docile à la voix, au coup de l'œil àe Sabord , il se rangeait aussitôt derrière sa
(i) Cliien célèbre par son iaslinct.
( 276 ) jambe deluxe,eQbaissant la queue, soumis et ■fidèle comme le chien du convoi du pauvre. Cependant nos écoliers ne pouvaient retenir leurs bouffées, leur envie désordonnée de rire, en voyant ce drôle d'animal dopant sur trois pattes , et singeant , pour ainsi dire^ Tallure hétéroclite de son maître!... — Vous riez , vous riez , Messieurs , je le vois bien , disait Sabord, parce que mon chien est borgne et quil boite! . .. Cependant votre Ésope, dont vous traduisez les fables , dont vous m'étoui'dissez les oreilles , votre Esope était bossu , bancal , horrible , et après deux mille ans il ne vous impose pas moins ses leçons : « ce nest pas le vase qu'il faut y> regarder, cesi la liqueur qui est dedans. r> mon cher Artimon est de même , j'avoue qu il nest pas beau , mais il a de Tesprit et surtout un bon cœur , il sait déjà le chemin du cabaret , pour m'y aller chercher du feu dans ma pipe ; jugez de ses talens après cela!... — Amédée eut encore ici la malice de dire que personne d'eux ne doutait qu'Artimon n'eut appris de suite ce chemin.... —
(277 ) Amédée ! Amédée î . . répondit Sabord en se redressant , prenez garde qu'un jour la proue de cotre bâtiment ne me so'ii conï\ée. . . vous m'entendez , je ne frapperai pas sur mon tablier !...
Enfin on arriva dans les environs du CIMETIÈRE DE Vaugirard, et un con voi fuïi^re , celui d'une jeune fille de vingt ans, unique enfant d'une riche famille, qui, par ses vertus, ses talcns, sa beauté , faisait le bonheur de tous ses parens , venant à passer, M. Dorval donna ordre à Sabord de faire arrêter tous ses élèves : aussitôt le père Frégate , se découvrant à l'exemple du pieux professeur , s'écria :
Halle ! front ! chapeaux bas ! respect au cercueil !
Aussitôt tous les écoliers obéirent dans un silence respectueux , et c'était , il faut Ta— vouer , un spectacle bien touchant que ce groupe de jeunesse , à la fleur de Vâge . les roses de la santé sur la figure , dans tout le luxe de la vie , saluer avec silence , avec piété, le char sépulcral de la mort qui . en
(278) enlevant une jeune vierge au monde ne leur apprenait que trop quel était son im" placable et terrible pouvoir!..
Un cortège de jeunes personnes qui , des deux côtés , investissaient le virginal corbillard , couvertes de voiles pleureurs , vêtues d'une mousseline blanche , emblème de leur innocente pureté , couronnées de fleurs , tenaient de longs rubans blancs attachés au cercueil de la vierge , comme voulant la rattacher encore aux liens fragiles de Texistence , par ces liens fragiles. ... — Vous le voyez , mes enfans , dit M. Dorval , la jeu»nesse , les grâces , la beauté , la richesse , le rang... rien n'a pu fléchir les ciseaux des Parques î... Voilà donc le terme de tout ce qui éblouit sur la terre ! . . . — Tous nos écoliers se couvrirent, lorsque le cortège funèbre fut passé , et se joignant à la foule des assistans , ils mirent le pied sur cette terre jonchée d'ossemens humains.... Le corps delà jeune vierge , déposé dans un riche mausolée en marbre , décoré d'inscriptions élégiaques . ses jeunes compagnes donnant un libre essor
( 279 ) à leurs sanglots , parsemèrent de roses le gazon cinéraire qui mettait dc%ormais entre elles et l'intéressante défunte une séparation éternelle , et ces mêmes roses effeuillées par les noirs zéphirs du trépas , semblaient exhumer les derniers soupirs , les derniers adieux de celle qui n'appartenait plus au théâtre de la vie que par le droit sacré des sépultures, Les jeunes compagnes se retirèrent lente-r ment après avoir versé Teau sainte sur le monument , et de loin en loin leurs regards et leurs pleurs saluèrent pour la dernière fois celle qui les devançait dans les dernières scènes d'un destin écrit d'avance en lettres d'airain sur notre berceau.
Je suis content de vous , mes amis , dit M. Dorval ; c'est s'honorer soi-même , que de respecter la cendre, des morts. Je vous le recommande , quand vous serez dans Je monde, n'oubliez jamais de saluer le cercueil ; celui du pauvre doit avoir vos plus religieux respects : répandez Teau bénite sur sa bière ; les bénédictions , les vœux de l'honnête homme peuvent racheter bien
des fautes aux yeux de la Divinité. N'imitez pas ces stupides mondains , qui , suivant , par pure convenance, le char funèbre , s'entretiennent d'une pièce, d'une actrice, d'un acte , de la hausse ou de la baisse de la bourse, d'une mode, ou d'un projet de dînei' ; ils mériteraient , les ridicules poupées occupées de hochets ! que la mort , sortant soudain de son cercueil , d'un signe de sa main décharnée, les chassât dune scène auguste que leur sotte et indécente bêtise profane !...
Pendant ces exhortations , notre vieux marin épelait une légende latine en ces termes, qui , inscrite en lettres d'or , sur une des entrées du cimetière , était très-ostensible :
u Hic ossa manent, sed mens ad supera uolat. n
Savez-vous ce que cela signifie, papa Frégate ? s'écria en souriant notre espiègle d'Amédée ; eh bien , je vais vous le traduire : ici on laisse ses béf/uilles, tandis que ï esprit s'envole <:ers les cleu.r... — Béquilles, tant que vous voudrez , mais , vous monsieur le
( 28. ) savantasse , vous feriez bien d'y laisser , dès aujourd'hui , vos prétentions et votre malice. Tous les écoliers remarquèrent que ce jour-là était précisément à des espèces de pèlerinages funèbres. C'était en quelque sorte la fête des cyprès , des regrets et du deuil. Là , un époux déposait au pied de la tombe d'une épouse , un bouquet de violettes qui , pour digne rosée , étaient encore humides de ses larmes... Ici, près d'une urne ombragée par des saules , une mère cultivait des fleurs qui puisaient leurs parfums dans les restes desonfds ; et, dans ce baume nouveau et consolant , elle croyait respirer encore ses tendresses filiales : sous ce dôme de tuyas , courbés près d'un groupe de cénotaphes , l'enfance gisait près de la vieillesse , le due près de l'artisan , le prélat près du simple pasteur, l'orgueil seul du mausolée marquait les distances et la prévoyance puérile d'un orgueil posthume, . mais tous les rangs , sous la terre, étaient réduits au même niveau : ainsi Minos n'établissait des distinctions que sur le degré des vertus.
Ce grand spectacle ne pouvait manquer de produire dans Tâme de tous les élèves des émotions vives , profondes , mais à la fois d'un attrait indicible. L'élégie a bien plus de charmes que la bruyante gaité , et c'est aussi dVne lyre sépulcrale qu Ossian tirait ses plus savans accords.
Combien notre vertueux professeur fut attendri de la pieuse conduite d'une jeune fdle qui . prosternée sur le tombeau de sa mère , adressait au ciel Ihommage de ses touche n tes prières !...
Quelques curieux, de ces gens qui vont partout machinalement , ne visitaient pas , mais marchaient comme à une promenade , dans cet asile sacré ; les insensés repoussaient ridée, ou plutôt ne songeaient pas que Theure fatale sonnerait un jour pour eux...
Quant à Sabord , fixé et paraissant plongé dans les plus profondes méditations près d'un très-modeste cercueil , sa main gauche dans son gilet , il semblait un autre Young au milieu des ruines du temps. .Un.rhétori— cien lui ayant appris que c'était là où gisait l'ancien portier du collège, son prédécesseur,
( 283 ) qui était mort tragiquement , pour n avoir pas suivi scrupuleusement le précepte de Mahomet sur Tabstinence du vin , notre marin , par retour sur lui-même , s"* était insensiblement livré aux plus sérieuses réflexions ; il tâtait de temps en temps sa gourde qui était dans sa poche , se rappelait avec amertume le dc'eûner du duel , puis importait son regard vers le cercueil de Tauguste défunt... — C'était un honorable cordonnier , lui apprit le même rhétoricien , et le lundi pour lui était beaucoup plus sacré que le paiement de lettres de change pour bien des négocians ; bref, de lundi en lundi , et de libation en libation , il avait trouvé au fond de la bouteille , au lieu de la vérité quil y cherchait , la mort.... Cest ce qui a donné à un de no5 camarades l'idée de cette épltaphe satirique :
Cy git^ Iiélas!... dans ce petit tombeau,
Celui qui fut trop ennemi de Teau 5 (j-arde tes pleurs, passant, puisque cette onde amère De i'hydropliobe encore éveille la colère.
Cependant Sabord , malgré cette mauvaise plaisanterie, n'en resta pas moins pensif; dans tout le chemin , jusqu'au collège , ii
( 284 ) n'avala que six petites gorgées , en cachette des étudians , et rentra , sans chanceler , près de sa nièce , qui fut extrêmement surprise de voir son oncle, pour la première fois, en état de défaire tout seul sa Jambe de luxe.
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