‹ Le Contingent des Sucres RéunionnaisChapitre 20 sur 52 · SEA S-E · texte numérisé non relu

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pour les vieilles colonies, plus particulièrement la canne à sucre constitue la base de la vie économique ? Les travailleurs des champs, le planteur, le commerçant vivent d'elle. Sans elle, pas de budgets qui tiennent puisque ceux-ci sont alimentés, dans une très large proportion, par des droits de sortie sur sucre et rhum. Songe-t-on, dans ces conditions, au bouleversement apporté dans les budgets coloniaux du fait de l'absence des ressources qui les étayent ?

Si je ne parlais que de la Réunion, la Colonie que je connais le mieux, je pourrais citer telle ou telle usine qui, travaillant dans une campagne de 4o à 50.000 tonnes de cannes, est alimentée par 3 ou 4.000 planteurs qui, euxmêmes, assurent l'existence de nombreux travailleurs des champs, de chairoyeurs, de commerçants. Tout s’enchaîne. Dans cette colonie, où la canne n’est pas achetée en argent mais réglée en nature, les deux tiers de la production sucrière appartiennent aux planteurs.

Pour le surplus, ne faut-il pas rappeler que cette colonie qui, dans le passé, faisait le meilleur café du monde. n'en produit plus ? Cette culture coûte trop cher. Le pays en importe de Madagascar. Le tabac de la Réunion à fait, pendant longtemps, l’objet d’un commerce très important avec l’Ile Maurice et Madagascar : ces marchés s'élant fermés, la production est limitée aux besoins de la consommation du pays alors que, il y a 15 ans, elle faisait vivre des cantons enteirs. Madagascar, qui lui prenait des rhums, ne lui en achète plus, la production rhumière de cette colonie — développée avec celle du sucre — faisant face À ses besoins ; et l’on peut prévoir que, dans un avenir rapproché, elle ne lui prendra plus de sucre. Les vanilleries couvraient, il n'y a pas longtemps encore, plus de 5.006 hectares ; elles ont presque totalement disparu, le produit S'élant-avili par la massive production de Madagascar et, aussi, par une protection insuffisante contre le produit chimiIque : vanilline et éthyl vanilline. En conséquence, on peut dire que la Réunion a pâti et pâtit du voisinage de cette colonie qu’elle à contribué à donner à la France et qui, sans elle, sans le concours de ses ouvriers, agriculteurs,

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capitalistes, ne serait pas développée et ne la concurrenceralt pas.

Donc, plus de café, plus de tabac, marché fermé pour rhum et sucre à Madagascar, plus de vanille, plus de tapioca non plus. Ces cultures, hier florissantes, ont fait place à la canne, au sucre et au rhum. La colonie n'avait même pas la ressource de produire, comme aux Antilles, de la banane (la Guadeloupe en exportera cette année 22.000 tonnes) en raison de son éloignement de la Métropole. Elle a fait de la canne, elle continue à en faire, un peu plus qu'il y a 2o ans mais bien moins qu'autrefois. De quoi vivra:t-elle si cette unique planche de salut lui est encore retirée ? Les circonstances ont fait d’elle un pays de monocultures : lui imposer à cet égard, par des lois, des restrictions, y déterminerail misères et ruines. Or, celui qui souffre accuse et c’est le gros danger pour la Métropole.

L’argument ne vaut pas seulement pour la Réunion, mais pour les autres colonies, pour toutes les vieilles colonies en particulier. Celles-ci ont toujours fait du sucre, elles en ont fait avant que ne fut connu le sucre de betterave.

Nous concevons que l’on veuille protéger une culture ou un produit métropolitain, mais non point qu'on envisage de le faire au moyen de restrictions imposées à des colonies françaises. Le système conduit à assurer peut-être des possibilités de prospérité à tel ou tel groupe de producteurs, mais ceux-ci ne représentent pas la nation entière et il ne s’agit aucunement de l'intérêt général. La France est obligée d'exporter : or son vaste marché naturel est constitué par ses colonies ; elle y vend machines, automobiles, fers, aciers, articles de luxe, cotonnades, tous articles manufacturés. Que lui achèteraient demain l’Indochine qui ne vendrait pas ses riz, l'Algérie qui ne vendrait pas ses vins, le Maroc qui n'aurait pas de débouchés pour ses blés et primeurs... et les vieilles colonies qui se verraient refuser leurs sucres au seul avantage de quelque groupement métropolitain.

L'Europe ne sera pas prospère si ses colonies sont jetées à la misère. En vérité, comment ne mesure-t-on pas mieux

la rigoureuse importance de cette loi ? Je pressens, pour un avenir plus prochain qu'on ne le pense, la nécessité pour la Métropole de s’imposer des restrictions si elle veut mainlenir où créer dans nos colonies une certaine prospérité dont son économie générale ne saurait se passer.

Contingenter les sucres coloniaux où tout autre produit colonial, c’est mettre en cause le problème même des échanges entre métropole et colonie. J'ai dit déjà que seules des colonies prospères pouvaient acheter à la France. Mais aux Compagnies de navigation françaises, pour lesquelles le cri d'alarme est chaque jour poussé, quel sort plus déplorable encore sera fait ! Le fret. avec la Crise, s’est déjà considérablement raréfié. Ayant moins à transporter des colonies à la France, elles transporteront moins encore de celle-ci vers nos établissements tropicaux. Ne voyez pas là l’un des moindres côtés de la question.

Et le côté moral ou sentimental. qu'en fait-on ? Ne sommes-nous pas des Français au même titre que les Français d'Europe et comme eux n’avons-nous pas, hier, libéré le sol envahi de la Patrie ? (et il s’agit justement des régions betteravières). Mais passons: sur ce point ; nous n'avons fait certes que notre strict devoir de Français. Nous demandons, avec la même simplicité, qu'on nous traite en Français égaux selon la Constitution.

Nous connaissons d’autres Calastrophes. Sérieusement pense-t-on en France que l’on peut aux colonies régler une récolle comme l'on voudrait ? Vous n'avez pas, comme nous, les cyclones qui souvent, en quelques heures, enlèvent 50 à 75 % d’une récolte. Plus haut Je cite le cas de la Réunion qui, en 1860, à produit 74.000 tonnes de sucre et 71-000 tonnes en 1862 ; mais en 1863 surviennent deux cyclones, la récolte tombe à 40.000 tonnes, en 1868, cyclone : 26.000 lonnes : en 1879, cyclone encore : 2r.000 tonnes. Elle fera, cette année. 70-000 tonnes ;-elle-peut, lân.prochain, passer à 79.000 lonnes comme descendre à 10.000 tonnes. Limiter sa production en se basant sur de faibles années, c'est-à-dire en lui refusant la possibilité d’une. récupération au cas de circonstances favorables, consisterait

à restreindre cruellement son droit à la vie. Or, elle est arrivée à un stade de production qui pourra être parfois alteint, mais ne sera jamais dépassé : c’est le cas de toutes les vieilles colonies.

Au demeurant, les producteurs coloniaux de sucre ont intérêt à ce que le sucre soit maintenu à des cours acceptables. Je ne crois donc pas qu'ils se refusent à un arrangement qui s’appliquerait aux métropolitains. Je suis contre l'arbitraire pour ma part, mais j’admets une limitation imposée aux coloniaux dans le cadre d’une limitation également imposée aux producteurs de betteraves.

C’est, en effet, moins contre les coloniaux que contre eux-mêmes que les métropolitains ont à se défendre. Je m'explique : il y a quelques années, la récolte sucrière française s’annonçant devoir être très forte et dépasser les besoins, on trouva comme remède d'envoyer des betteraves sur la distillerie et de faire acheter par l’Etat l'alcool produit. C’est le règlement en vigueur par lequel l'Etat achète les alcools de betteraves à la parité du cours du sucre. À la vérité, fut-ce bien 1à un remède ? Il est moins coûteux, donc plus avantageux, de retirer de la betterave de l’alcool que d’en retirer du sucre. Les distilleries se développèrent et avec elles la production de la betterave, à tel point que la quantité d’alcool de betteraves passa de 1.400.000 hectos en 1926-1927 (production déjà très accrue par rapport aux productions précédentes), à 2.450.000 hectos en 1932. Un contingentement fut bien décemment appliqué à cet alcool (2.300.000 hectos) mais rinh n'indique qu'une barrière n'ait été mise aussi à la production de la betterave. Je vois, au contraire, celle-ci se développer encore : demain, la betterave, que la distillerie ne pourra pas absorber, s’en retournera à la sucrerie. On jettera, conséquemment, sur le marché encore plus de sucre. L'on tourne dans un cercle vicieux et dangereux.

Le remède se trouve done dans la limitation de la matière première si l’on veut obtenir la Jimilalion du ou des produits manufacturés. Nous attendons celui qui osera en prendre la responsabilité. La France attend des décisions de prévoyance et d'équité qui assurent Punilé nécessaire à sa prospérité comme à sa défense.

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