SECTION III LA LIBERTÉ DES CANNES
Un autre problème se posait à la Réunion du fait du Contingentement : celui de la Liberté des Cannes (ainsi nommé par analogie d’expression avec la Liberté des sucres).
La limitation de la faculté d'exportation des sucres devait logiquement être accompagnée d’une limitation corrélative de la culture de la canne.
(x et >) Compte rendu de l'Exercice 1937-1938 présenté par Mr. H. Poulet à l’Assemblée générale des Actionnaires de la Banque de la Réunion, p. 140.
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Il y avait un danger cerlain à laisser au planteur la liberté de régler à son gré les superficies cultivées en cannes.
En effet, pour bénéficier de la rentabilité de cette culture, conséquence du contingentement, il était porté à augmenter sa récolte. Une disproportion allait ainsi s'établir entre la quantité de cannes produites et la quantité de sucre susceptible d’être exportée. Des stocks allaient s ‘accumuler entraînant des frais de magasinage, des déchets, des immobilisations de capitaux à la charge des usiniers. Pour éviter à ceux-ci des pertes énormes, il était donc nécessaire d’équilibrer la production en fonction du contingent. Indépendamment des troubles économiques qui pouvaient résulter pour la colonie, de la disproportion entre sa récolte et ses possibilités d'écoulement, des troubles sociaux étaient à craindre.
Une fois atteint, le contingent alloué à son usine, l’usinier serait tenté d'arrêter la manipulation des cannes. La constitution de stocks onéreux et d'écoulement problématique serait, en effet, contraire à son intérêt. Les planteurs, dont les cannes n'auraient pas été coupées, se seraient alors estimés dépossédés du fruit de leur labeur.
Persuadés d’être les victimes d’une injustice flagrante, à quelles extrémités ne se laisseraient-ils pas entraîner ?
Jusqu'en 1934, en effet, le planteur avait vécu avec celte conviction qu'il existait une impérieuse obligation à la charge de l’usinier de manipuler la totalité de sa récolte. Les raisons profondes de cette croyance sont exposées par M. Charles André Doley dans les termes suivants : (r)
(1) Charles-André Doley, Conseiller à la Cour, Professeur d’Economie Politique à l'Ecole de Droit de Saint-Denis: La situation économique à la Réunion, avril 1036.
« Tant que la plantation et l'usine ont été intimement liées, le Colon a trouvé tout naturel de porter ses cannes au moulin de la propriété et d'en recevoir le prix quelle que soit la quantité fournie ; il a cru que cela durerait toujours.
« Les deux ordres d'activité de la production sucrière se trouvant réunies dans la même main, il était impossible, en effet, que le planteur usinier ne broie pas la totalité de sa récolte, comme il est impossible que le producteur de blé ne batte pas la totalité des épis qu'il fait sortir du sol.
« Si l’usinier planteur n'a plus, en effet le débouché de son sucre, il ne peut faire qu'une chose, il réduit le nombre de ses colons et tout est dit.
Pendant la période de dissociation, durant cet espace de temps qui s’est écoulé depuis une vingtaine d'années et au cours de laquelle l’usine s’est séparée de la plantation, les causes qui ont amené l'intensité du besoin sucre dans le monde ont fait que l’usinier se trouvant toujours à la recherche de la matière première, a absorbé la totalité de la production de Colons avec qui il n’a plus le lien de jadis qui liait celui-ci avec le propriétaire.
« Le Colon et son propriétaire lui-même ont cru, ont pu croire que l'obligation économique de l’écrasement de la totalité de la récolte subsistait toujours pour l’usinicr, ils ne se sont pas aperçus du changement qui s’annonçait.
« Des esprits clairvoyants pourtant avaient déjà, durant cette époque, compris la transformation qui s’opérait ; quelques gros propriétaires avaient déjà passé des contrats avec les usiniers. En profitant des embarras de ceux-ci à trouver de la matière première, ils s'étaient assurés pendant une longue période le placement de la totalité de leur récolte.
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Ils ont eu raison, ils ont été sages.
« Mais ils sont rares ceux qui ont fait preuve de celte clairvoyance.
« Pour la masse des Colons et des petits planteurs, l'illusion est restée basée sur les errements du passé, de l'obligation impérieuse de l’usinier d'acheter, de payer et d’écraser la totalité de la récolte de l'Ile de la Réunion.
« Ils ont encore aujourd'hui cette illusion et ils ne veulent pas croire à la réalité quand elle leur apparaît soudain.
« Pourtant un jour est venu où la demande du sucre sur le marché mondial a été inférieure à l'offre et ce jourlà, l’usinier qui n’est plus l'écraseur des cannes de sa propriété ou d'un groupe de propriétés mais qui, perfectionnant peu à peu sa technique, augmentant peu à peu son outillage, est devenu un acheteur de cannes et un vendeur de sucre, ce jour-là l’usinier à dit, a été obligé de dire :
« J'arrête mes achats de cannes à la quantité qui m'esl nécessaire pour que je puisse fabriquer le sucre que je puis vendre ».
« Et dans l’état actuel de notre société, il n'y à rien à lui répondre, c’est la terrible, l’inéluctable loi de l'offre et de la demande qui joue ». :
Liberté des sucres ! Liberté de Cannes ! Deux traditions que venait heurter le Contingentement.
Dès la mise en vigueur en France du Contingentement des sucres les fabricants métropolitains avaient signé avec les planteurs de betteraves des accords intersyndicaux comportant la limitation de la production betteravière. Ges accords ayant donné des résultats , satisfaisants dans la métropole, on aurait pu, semblait-il à première vue, en
conclure de semblables à la Réunion. En réalité, la situation dans ce pays était beaucoup plus complexe.
L'emblavement des betteraves étant annuel, il était possible d'adapter avec une précision relative la production betteravière au contingent de sucre métropolitain.
Cette adaptation était plus difficile avec la culture de la canne qui s’échelonne sur plusieurs années et dont ‘la première récolte ne paie pas toujours les frais de plantation et d'entretien. |
La réduction des cultures eut contraint le planteur à laisser sur pied une partie de sa récolte et à procéder au dessouchage des cannes en excédent.
Il est inutile d'insister sur l'effet psychologique désastreux d’une semblable éventualité. Survienne, maintenant, une augmentation du contingent et le planteur doit recons tituer à grands frais ce qu'il avait précédemment détruit.
En résumé : perte de temps, perte d'argent, perte d'énergie.
En second lieu, le planteur métropolitain qui subit une réduction de sa production betteravière a encore la ressource d’ensemencer son champ en blé ; à la Réunion, av contraire, les « terres à cannes » sont exclusivement vouées à cette culture : d’ailleurs, l’absence de débouchés pour d’autres produits contraindrait le planteur à laisser incultes les surfaces réduites.
De plus, il est difficile de prévoir l'importance d’une récolte, hasardeux de la limiter, dans un pays où un cyclone peut chaque année opérer une réduction « naturelle » de ko à 5o % de la production.
À cet égard, la liberté de la culture de la canne ne congtitue-t-elle pas une véritable assurance-cyclone ?
Mais le principal argument contre Ja limitation des Surfaces cultivées réside dans le régime de la propriété à la Réunion. Toute réduction est, en effet, très vivement ressentie sous un régime de petite propriété. Or, la plupart des cultivateurs réunionnais sont précisément des colons ou des petits planteurs. Etant jusqu'alors restés à l'écart des questions économiques, ils ne retenaient du système de la limitation des cultures que ce fait brutal : l'arrachage de leurs cannes. Ils considéraient toute réduction de leur récolte comme une véritable spoliation et étaient résolument décidés à s’y opposer.
Du plan économique, le problème passait ainsi sur le plan social. é
Il était difficile, dans ces conditions, d'imposer au planteur réunionnais une limitation brutale de sa production de cannes. On avait déjà obtenu de lui l'abandon du système de la liberté des sucres : allait-on exiger, la même année, l’abandon de la liberté des cannes ?
Il n'était pas de bonne politique de mener les deux allaques de front. Peut-être même cela était-il dangereux.
Au surplus, én 1934, la production sucrière s’annon= çait inférieure aux possibilités d'écoulement. Ces considérations firent remettre à plus tard la limitation de la culture de la canne.
Cependant, les conséquences prévues, redoutées du système de la liberté des cannes, n'allaient pas tarder à se manifester. Dès 1935 les stocks apparaissaient.
L'arrêté du Gouverneur de la Colonie en date du 8 juin 1935, homologuant l'accord intervenu Île 18 juin pour le règlement de la campagne entre planteurs et usiniers, précise, dans son article premier, paragraphe 3, que