Taine, Origines de la France contemporaine
Est-il besoin de dire combien pénible est la gestation de l'organisme nouveau, qui règlera le monde du travail? Quand il s’agit de ces êtres faibles que sont les enfants, il n’est pas excessif de dire qu’elle est douloureuse et cruclle.
Ils ont subi, plus que tous autres, les conséquences de la grande transformation économique, qui, en substituant à l’action isolée de l'individu, l’action collective de la machine, a permis de se servir de l’homme comme d’un automate qui met en jeu un mécanisme. On a pu se passer d’apprentis dans la grande industrie. Et puisqu'on l’a pu, on l’a fait.
Ah! sans doute, il serait à souhaiter, comme l’explique M. Gide, que «plus compliquée est la machine, plus habile soit l’ouvrier », et cela serait vrai, si l’ouvrieravail besoin de dominer la machine. Mais, sauf en des cas exceptionnels, comme dans l’industrie des transports, où le mécanicien des chemins de fer doit être plus habile que la machine qu’il met en mouvement, et où le conducteur d'automobile doit ou devrait être plus habile que le mécanicien, sauf dans ces cas exceptionnels, la vérité est, qu’en réduisant l’homme au rôle de moteur mécanique, l'industriel satisfait son intérêt au moins immédiat. Il n’y a pas manqué. Et le machinisme, en transformant le milieu économique, a abouti, dans la grande industrie livrée aux luttes, sans merci, de la concurrence, à la suppression d’un apprentissage qu'il rendait pratiquement inutile.
À l’amour excessif du confort, s’est joint, comme une conséquence inéluctable, la disparition d’un idéal religieux. Et le patron, n’ayant plus aucun frein qui pût retenir les exigences de ses appétits matériels, a perdu
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tout sentiment du devoir de proteclion envers les faibles. I n’a plus vu dans l’ouvrier qu’un instrument de production et dans l'apprenti principalement, qu’un instrument de production à bon marché.
Et tandis que la corporation plaçait l'apprenti sous la tutelle économique et morale d’un patron qui assumait envers lui des devoirs, le machinisme moderne, matériellement et moralement, sépare l’apprenti du patron.
Le même individualisme a dissous toute l'énergie du lien familial. Il faut que l’enfant produise, et produise de bonne heure. Ses aptitudes ne sont pas consultées. Vite on le spécialise dans un métier qui réduit à néant, par l’extrême division du travail qu'implique la grande industrie, toute initiative personnelle. Les parents travaillent eux-mêmes au dehors, et l’adolescent est livré de bonne heure aux pires influences, à celles des camarades d’atelier qui le corrompent, du cabaret qui l’abrutit, des politiciens qui l’affolent.
Par surcroît, et par une véritable ironie de malchance, les lois protectrices du travail, votées en un si grand nombre ces dernières années, se sont retournées contre l’apprenti, notamment la loi du 2 novembre 1892 et la loi du 30 mars 1900. Cette dernière édicte que les mineurs de 18 ans ne pourront travailler plus de dix heures. Les adultes travaillant davantage, le patron en est réduit à désorganiser complétement son atelier, ou à renoncer à prendre des mineurs de 18 ans. Pour n’avoir pas suffisamment compris l’interdépendance nécessaire, qui doit unir les diverses dispositions de la législation protectrice des travailleurs, on en est venu à édicter des dispositions qui se retournent momentanément contre ceux-là même qu’on voulait protéger.
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N’avions-nous pas raison de dire que l’élaboration de l’organisation nouvelle du monde du travail revêtait . un caractère sinon anarchique, du moins pénible et vraiment douloureux ?
Sans doute, des groupements corporatifs s'organisent et tendent à régler les rapports respectifs du travail et du capital. Et sans doute encore, si l’action de ces groupes syndicaux parvient à se régler, un Code du Travail ! réglera l’organisation professionnelle des travailleurs. Mais, à voir à quelles impulsions déréglées obéissent les novateurs et à éprouver quelle est la force d'inertie des éléments conservateurs, il nous faut bien convenir que le remède est peu aisé à concevoir.
Nous n’avons pas, est-il besoin de le dire, la prétention de l’indiquer. Notre but est infiniment plus modeste. Et ce que nous voudrions simplement tenter, c’est de montrer que le statut juridique peut jouer un rôle utile dans la solution du problème. Le droit n’est pas autre chose qu’une formule de traduction des manifestations de la vie sociale. Il peut et doit jouer à ce titre Le rôle de régulateur et d'ordonnateur des activités économiques. Si l’on veut connaître sans passion quelles sont les relations économiques qui unissent l’ouvrier, pris à l’âge le plus tendre, au maître qui l’emploie, c’est un sûr moyen, pour y parvenir, que d'étudier les règles du contrat d'apprentissage. Nous voudrions le faire, en recherchant ce qu'était hier le contrat d'apprentissage, ensuite ce qu'il est aujourd’hui, enfin ce qu’il
1. Rapport fait au nom de la commission du Travail chargée d’examiner les projets de loi portant codification des lois ouvrières du Code
du Travail et de la prévoyance sociale, par Ch. Benoist. (Chambre des députés.)
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serait à souhaiter qu'il fût demain. Régime corporatif du contrat, voilà pour le passé. Régime de la liberté des conventions individuelles, voilà pour le présent. Esquisse malheureusement trop vague d’un régime syndical, voilà pour l’avenir. Montrer par l’histoire que le contrat d'apprentissage s’est successivement modelé sur les formes de l’organisation du travail, et qu’il a varié au cours des siècles dans sa réglementation, en suivant la courbe à laquelle a obéi cette règlementation, voilà ce que nous voudrions essayer de faire.
NS