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CHAPITRE I

COALITIONS, GRÈVES et LOCK ^m

I. Notion. — 1° On donne le nom de coalition à l'nnion résultant d'une entente par laquelle plusieurs personnes s'engagent à solidariser leur cause et à ne traiter avec d'autres personnes qu'à certaines conditions sur lesquelles elles se sont mises d'accord. Cette entente peut exister aussi bien entre les patrons qu'entre les ouvriers, les uns et les autres peuvent se coaliser en vue de défendre leurs intérêts.

2* On appelle grève (du nom de la place de Grève, à Paris, où se réunissaient jadis les ouvriers qui clierchaient du travail) la cessation complète de travail provoquée par une entente des o\ivriers dans le but d'améliorer leur condition. La grève est générale ou partiellCj suivant qu'elle s'étend à tout un pays, ou qu'elle est circonscrite dans une seule région. Si tous les mineurs de France suspendaient leur travail ce serait une grève générale; elle ne serait que partielle si l'arrêt de travail ne se produisait que dans un bassin houiller. — On peut imaginer une grève plus générale encore. Elle aurait lieu si tous les ouvriers, non seulement d'une même industrie, mais de toutes les industries d'un pays se solidarisaient et ensemble cessaient le travail.

3" Par lock ont (mettez dehors) on entend une grève de patrons. Soit pour se défendre contre les coalitions ouvrières, soit pour arrêter une [iroduction trop consi-

dérable, soit pour se débarrasser des stocks de marchandise, soit pour tout autre motif Jes patrons d'une même région s'entendent pour renvoyer tous ensemble leur personnel, fermer leurs ateliers, chantiers ou usines, et laisser ainsi sans travail des ouvriers que la misère rendra plus dociles et moins exigeants. C'est uue façon terrible de les réduire ou de les exaspérer. Les patrons n'y recourent d'ordinaire que lorsqu'ils sont menacés eux-mêmes .d'une grève, et qu'ils ont peur que les ouvriers les fassent céder l'un après l'autre par des grèves qui seraient déclarées contre chaque usine successivement. Prévoyant une lutte, ils s'unissent et prennent l'offensive.

II. Historique. — La grève proprement dite est un produit d'origine relativement récente. Ce n'est guère qu'au xix° siècle qu'on s'est livré à sa culture d'une manière intensive. On en trouve cependant quelques vestiges dans le Moyen Age et jusques dans l'antiquité. Tile-Live nous apprend comment le prolétariat romain, grevé de dettes, gravit la montagne sainte et prit une altitude menaçante vis-à-vis de Rome, pour échapper aux vexations des classes aisées. Ce fut là une sorte de grève ouvrière, dans laquelle les prolétaires refusèrent de continuer à exposer leur vie, dans les guerres contre l^étranger, au profit des propriétaires, et de devenir après la victoire esclaves de ces riches concitoyens auxquels ils devaient de l'argent.

Le Moyen Age et les temps modernes, malgré leur» Corporations et leurs Confréries, ont connu les cessations de travail. Elles furent employées pour obtenir la suppression d'articles vexatoires des Règlements prolessionnels et même pour arracher de meilleures conditions de salaire. Le xvin® siècle a laissé le sou- \eiiir de maintes discussions à la suite desquelles les

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compagnons interrompirent tout travail et imposère leurs conditions aux maîtres (1); mais ces grèvt toujours combattues par le Pouvoir, n'atteignirent q des proportions peu étendues et ne furent presque ri à côté des grèves gigantesques de notre époque.

Le droit de s'entendre et de s'associer, si avantagei mais si dangereux, les ouvriers ne l'ont conquis qi récemment. En France toute coalition fut défendue punie par la loi du 24 juin 1791. Le code péna quelques années plus tard, distingua (art. 415) la co; lition d'ouvriers et celle de patrons. La première fi punie toujours, la seconde ne fut punie que si elle ava pour but une baisse concertée des salaires. La loi d 27 novembre 1849 modifia l'article 4i5 du Code péna et supprima la distinction entre les deux espèces c coalition. La loi du 25 mai 1864 autorisa les coalitioi à la condition pourtant qu'elles ne seraient point a( compagnées de faits constituant des menaces ou d< violences. — En Angleterre le droit de coalition a éi reconnu dès 1824, mais avec certains tempérament: En Allemagne il existe depuis 1867 seulement (2).

Pour avoir une réelle efficacité le droit de coalitio avait besoin d'être complété par le droit d'associaiiot La loi autorisant les associations et leur accordant 1 personnalité civile remonte en Angleterre à 1871 et 1884 en France. Notre loi de 1884 sur les syndical

(1) Eq 1789, à Paris, les laquais et les garçons de pharmacii les tailleurs et les perruquiers, les charpeatiers et les maçor cessent de travailler sous prétexte qu'ils sont insuffîsammei payés et qu'on leur fait une coDcurreoce déloyale.

(2) Malgré rinlerdictioQ légale des coalitions, des grèves terr blés se sont produites avant ces époques. Une des plus form dables a été celle des ouvriers lyonnais, en 1831. En 1810, e Angleterre, sous l'empire des prohibitions les plus rigoureuse; 30.000 fileurs du Laucashire se coalisèrent et pendant quali mois refusèrent tout travail.

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professionnels a été une sorte de contre-Révolution. La Révolution de 1789, non seulement avait détruit les anciennes corporations, mais encore pour les empêcher de se reformer avait défendu aux ouvriers de s'associer. La loi de 1884 a consacré le principe d'association, elle a donné aux associations professionnelles régulièrement constituées l'existence légale avec ses conséquences ordinaires, elle s'est seulement préoccupée de limiter leur capaciié de posséder. Enfin, la loi fameuse du 1" juillet 1901, si illibérale et si injuste par certains côtés, est venue réglementer • les conditions dans lesquelles s'exercerait ce droit d*association. La possibilité de faire grève est une suite naturelle du droit d'association. Formés en syndicats, les ouvriers peuvent se concerter, discuter les questions qui les intéressent plus particulièrement, arrêter une ligne de conduite uniforme, voter la cessation du travail, et agir d'un commun accord. Tant que l'ouvrier a été isolé les grèves sont restées rares, partielles et locales. L''entente ne pouvait se faire que difficilement entre des travailleurs n'ayant entre eux aucun lien. Aujourd'hui au contraire, la décision prise et le mot d'ordre donné, rien n'est plus aisé que d'arriver à une cessation immédiate et complète du travail. Les syndicats en se fédéralisant forment une vaste association qui englobe tout un pays, et rend possible une de ces terribles grèves générales dont, à plusieurs reprises, nous avons été menacés.

III. Causes des grèves. — Ces causes peuvent se ramener à trois générales : — Une injuste exploitation de l'ouvrier par le patronat ; — des exigences exagérées, des mécontentements peu fondés, des convoitises ioHCceptables du côté du salariat, — des excitatiuiis intéressées, des promesses trompeuses de

personnages politiques qui prêchent là révolte « pour se faire un tremplin et pêcher en eau trouble électorale. »

Les causes les plus fréquentes sont incontestablement les demandes d'augmentation de salaire, ou la crainte d'une diminution. Puis viennent diverses revendications relatives aux conditions du travail, telles que sa réduction à un nombre d'heures déterminées, l'exclusion des enfants, le renvoi de certains directeurs, contremaîtres, ou concurrents étrangers, l'adoplion de mesures d'hygiène ou de préservation.

IV. Effets ordinaires des grèves. — La grève étant un moyen de guerre a les avantages et les inconvénients delà guerre. Elle apporte quelques bénéfices au vainqueur, mais ces bénéfices sont chèrement achetés toujours. Quand elle réussit, elle fait augmenter les salaires ou améliore par quelqu'autre côté la condition des ouvriers ; mais que de sacrifices ceux-ci ne doivent" ils pas s'imposer, à quelles privations ne doiventils pas se soumettre avant de faire accepter leurs revendications ? La grève est un fléau terrible, elle entraîne un énorme gaspillage de forces productives, elle cause de ;^randes souffrances, et laisse dans le cœur du vaincu (patron ou ouvrier) des ressentiments qui préparent de nouveaux conflits. Elle est préjudiciable à tous, même quand elle n'est accompagnée d'aucune de ces violences qui la rendent plus redoutable encure. Elle est préjudiciable au patron auquel elle cause des perles souvent énormes et qu'elle aigrit contre son personnel. Elle est préjudiciable aux ouvriers qu'elle plonge dans la misère en les privant d'un salaire dont ils ont besoin pour subvenir aux nécessités les ()lus pressantes de la vie. Elle est pr.\, iiiciahle à la société fju'elle divise davantage en ereusant encoicJ

le fossé qui sépare les classes. Elle est pre'judiciable à Vindmtrie nationale, qu'elle ruine au profit des concurrents étrangers qui accaparent le marché. Il faut doue tout faire pour Tempêcher en écartant autant que possible les causes qui peuvent la faire naître.

On ne peut nier pourtant que ce moyen violent n'ait contribué à relever le taux des salaires, en forçant les patrons à faire à leurs ouvriers une part plus large. Et d'ailleurs, c'est moins la grève, elle-même, qui sert à améliorer la condition des ouvriers que la crainte toujours imminente de la grève.

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