‹ Le contre-amiral Byng devant ses juges et devant l'histoire [microforme]Chapitre 2 sur 11 · LE CONTRE-AMIRAT BYN · texte numérisé non relu

LE CONTRE-AMIRAT BYN

“ L'escadre française quitta Toulon le 10 avril. Elle avait avec alle cent soixante ou deux cents voiles ou transports. Ils étaient escortés par treize vaisseaux de guerre, Y avait-il des croiseurs de ligne ? On n'a pas pu répondre à cette question,

“Si la chance m'avait permis d'arriver à Toulon avant la descente des Français, je me serais fait fort d'empêcher leur débarquement, Maintenant, j'ai la certitude — puisque malheureusement les cartes sont tournées contre moi — qu'il serait inutile de risquer des compagnies de débarquement au Château. Les Français sont en nombre, leur provisions, leurs munitions, tout ce qui peut aider aux troupes sont entre leurs mains, Une poignée de nos gens mise À terre pourrait peut-être prolonger la défense, mais elle ne ferait qu'ajouter au nombre de ceux qui resteront entre les mains de l'ennerai. La garnison ne peut tenir longtemps. Le jour viendra où elle sera obligée de capituler, à moins que nous puissions faire un débarquement qui serait assez fort pour déloger les Français et les forcer à lever le siège.

“Tout de même, j'ai pris la résolution de mener mon escadre à Minorque. Là, je pourrai juger mieux de la situation. Je donnerai au général Blakeney tout le secours qu'il me demandera. Néanmoins j'apprends de bonne source que toutes les communications sont coupées entre lui et la mer. Jetiens cet avis de l'officier en chef du génie de la garnison. Il a servi dans cette ile, Son opinion est corroborée par les officiers d'artillerie qui sont parfaitement au fait de la topographie. L'ennemi a dû monter des batteries sur les deux rives qui forment l'entrée du port ; il n’y a pus à douter de cela. Et cela étant, il devient impossible pour nos chaloupes, canots et baleinières de passer et d'arriver jusqu’à la porte de sortie de la garnison.”

Voilà où en était rendu Byng, trente-quatre jours après avoir reçu ses instructions.

L'ile où les Français venaient de mettre pied à terre forme partie du groupe des Baléares, que j'ai visité en 1888. Majorque et Minorque sont de véritables Paradis terrestres qui ont été témoins de plus d'un amour et de plus d’un combat célèbres, Si George Sand, si Chopin vivaient, ils pourraient nous en conter long à ce propos. ‘“ Ces iles,” disait l’un d'eux, “sont pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et l’un des plus ignorés, Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan qui a conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe, jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles. Le caractère du paysage, plus riche en végétation que celui d'Afrique ne l'est en général, a tout autant de largeur, de calme, C’est la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec ja solennité, le silence de l'Orient, Eu Suisse la nature se joue de l'artiste: aux îles Baléares elle semble l'attendre et l'inviter. Là, la végétation affecte des formes altières et bizarres : mais elle ne déploie pas ce luxe désordonnant sons lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant ; le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure, et jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du chemin, tout semble se parer avec une sorte de vanité pour le plaisir des yeux.”

Les Baléares ont une histoire qui mérite d'être résumée.

Les meilleurs frondeurs, du temps des Romains, venaient des Baléares Les Arabes plus tard y apportèrent ‘“ le secret, depuis longtemps perdu, de faieuces à reflets d'or, d'azur et de feu.” Ces iles oubliées aujourd’hui et qui ne s'éveillent que pour l'amour ou pour les coups de couteau, furent tour à tour entre les mains des Musulmans, des Anglais, des Français, des Espagnols, des Italiens.

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“ À Majorque on raconte qu'Hamilear passant d'Afrique en Catalogne, s'arrêta sur une pointe de l'ile, près d'un temple dédié à Lucine, où sa femme, alors enceinte, et qui l'accompagnait, donna le jour à Aunibal."”

M. Villier dit que “ Majorque fut un des wrands marchés de l'Europe et un des principaux entrepôts des richesses de l'Inde et de l'Afrique. Il n'y avait pas de familles nobles — et elles étaient nombreuses — qui n'armât au moins une galère à ses frais, La découverte du cap de Bonne-Espérance fit changer la direction des produits asiatiques, et l'expulsion des Maures d'Espagne contribua beaucoup à ruiner la prospérité des Baléares. Cette expulsion eut les mêmes conséquences pour cette ile que la révocation de l'édit de Nantes pour la France, mesure qui, en proscrivant les protestants, enrichit de notre industrie les peuples voisins.”

Dans son beau livre sur les Les oubliées de la Méditerranée, M. Villier fait à son tour cette description des Baléares :

“ L'arbre ici vivra et s'effondrera dans sa vieillesse, et ses racines mortes ramperont encore comme des tronçons de serpents, la roche chenue demeurera telle que l'ont faite les siècles, les mousses reverdiront sur ses vives arêtes, et l'hiver, lorsque le “ent grince, que la mer brise ses flots retentissants contre les falaises ébranlées et meurtries, les rochers continueront à s'écrouler dans les ravines avec un bruit formidable, Cette nature est l'objet de toutes les tendrssses et de toutes les fureurs de la mer. Ar printemps ces iles sont merveilleuses à voir. Leurs plaines fleuries voient le rose et le blanc des arbres en fleur éclater sous le ciel bleu dans l'immensité des verdures qui frissonnent sous les brises comme les vagues de la mer.”

Lors de l'expédition contre Mahon, sous le commandement de Richelieu, l'escadre et le convoi espagnols étaient mouillés dans la baie d'Alexandria, tandis que celle de Pollenza était occupée par les Anglais.

Le port de Mahon a son entrée défendue par une tour qui se dresse au sommet du promontoire de la Mola. ‘ De toutes parts, disent Îles chroniques du temps, s'alignaient des travaux fortifiés, hérissés de batteries. Les canons, la gueule ouverte dans les embrasures, avaient l'air de monstres qui vous guettaient..." En face de la puissante Mola, l'entrée du port est bordée encore aujourd'hui par les anciennes fortifications rainées du castillo de san Felipe si renommées autrefois.

C'était en face de Minorque que devait se dénouer le drame de Port-Mahon.

J'ai pu mettre la main sur un extrait d'une lettre de l'amiral Byng, adressée à M. Blanchard, secrétaire de l’amirauté anglaise. Elle est en date du 25 mai 1756. Elleaété écrite à bord du Ramillies, au large de Minorque, et renferme le récit du combat.

La voici:

“ Je vous prie de vouloir bien informer Leurs Seigneuries, que j'ai quitté Gibraltar avec mon escadre le 8. Je suis arrivé le 19 à Mahon. Deux jours auparavant j'avais été rejoint par le navire de Sa Majesté le Phenix, qui croisait en face de Minorque. Ce jour-là nous signalämes la flotte fran aise dans le sud-est, Il était cinq heures. La brise tournait au calme. Je tombai en ligne et je pus alors me rendre compte des manœuvres de l'ennemi, mais je ne pus juger de la force de son escadre. Elle se composait de dix-sept voiles, dont treize me paraissaient être des vaisseaux de haut bord. Ils se montrèrent d'abord en ligne, puis vers sept heures ils virérent vent devant. Je compris alors qu'ils voulaient gagner le vent sur nous pendant la nuit. Il se faisait tard ; je virai vent devant à mon

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, | tour de manière à avoir l'avantage du vent sur eux et à profiter de la brise souillant de terre, Au matin, le temps devint très brumeux., Nous nous trouvions à cinq lieues du cap Mola; nous arrivimes alors vent devant, nous dirigeant sur l'ennemi, 11 étuit onze heures, Dès que le temps devint plus clair nous constatimes que la flotte ennemie , n'était plus en vue, Néanmoins deux tartanes portant le pavillon francais se trouvaient , près de l'arrière garde de ma flotte, J'ordonnai au Prinress-Louisa d'en chasser une, et je lis signal à mon contre-amiral de poursuivre l'autre, Le Princess- Louisa, le Defiance et le Caplain s'éloignerent à une distance considérable ; toutefois le Defiance s'empara d'une s | des tartanes, Elle portait deux capitaines, deux lieutenants, cent deux soldats, qui, avec six \ i cents autres, avaient été détachés la veille pour renforcer la flotte francaise, Sur | la proposition du capitaine Hervey, le Phenix fut gréé en brülot. I devait servir comme r frégate jusqu'au moment où le signal serait fait d'y mettre le fou, On devait alors crever | son pont et en tirer le meilleur parti, Nur ces entrefuites l'ennemi commenca à être t j reconnu par nos vigies. Je rappelai mes croiseurs, et quand ils m'eurent rallié, je fis route 8 sur l'ennemi et je formai ma ligne de bataille, Les Français établissaient la leur sous le , l vent, après avoir essayé inutilement de le gagner sur nous Leur force ge composait de , ” ! douze gros vaisseaux de ligne et de cinq frégates Dès que je pus constater que mon t arrière-garde était à la hautear de leur avant-garde, nous virâmes tous ensemble vent 8 devant, Je fis alors signal aux vaisseaux qui étaient en avant de courir vent largne. " J'ordonnai au Deptford de quitter la ligne, afin d'égaliser nos forces avec celles de l'ennemi. " À deux heures j'ordonnai le branle-bas de combat, Nous commençünies aussitôt la bataille, car je croyais que c'était le moment de se prendre corps à corps avec chaque 2 t vaisseau français. Je dois ici rendre justice au courage et à la manière brillante de a combattre de mon contre-amiral, Lui et son second montrèrent l'exemple à mon arrièregarde, s'élancèrent de suite sur les navires que les hasards de lu bataille leur assignaient et jé forcèrent un des vaisseaux français à s'engager immédiatement, ce qu'il fit en enfilant nos je ponts. Je me dirigeai à toute vitesse sur le navire que j'avais en face et j'ouvris le feu 8, après avoir reçu le sien. Dès le commencement du combat, l'/ntrepid eut son petit mat ü à de hune rasé par un boulet. Il s'engagea dans sa voile de misaine et la coiffa. Alors on perdit le # tout contrôle sur la manœuvre de ce navire. Ses écouéts de misaine, ses bras de vergnes se trouvèrent coupés où méêlés à la fois. [1 se mit à dériver sur le navire voisin, et l'obligea, ainsi que les vaisseaux qui combattaient à l'avant du mien, de brasser tout à culer. IL : Pendant quelques minutes je fus contraint d'en faire autant, car j'étais menacé de collision té à de tous les côtés. Tout de même nous parvinmes à forcer la ligne de l'ennemi, et dans la confusion l'amiral français tira plusieurs boulets sur ses propres vaisseaux. Ce désordre laissa intact le centre de l'ennemi, mais exposa aux coups, pendant un certain moment, la division de mon contre-amiral, qui demeura momentanément à découvert, Je dépéchai ss un ofhcier avec instruction de faire mettre à la voile, aux vaisseaux qui étaient en avant nf du mien; je donnai ordre au Chesterfield de se tenir près de l'Intrepid, et je commandai s. au Deplford de prendre la place de ce dernier. Je constatai alors que les Français ès s'éloignaient, et comme ils allaient trois fois pius vite que nous, ils ne nons pervhs mettaient jamais de les serrer de près, mais s'efforçaient de tirer sur nous et d'abimer en nos agrès et nos manœuvres. Tout de même je réussis à me rapprocher du contre-amiral, Te 0 3 mais je m'aperçus que je ne pouvais pas serrer de près l'ennemi. Son avant-œarde FE nt s'écartait de la ligne de bataille et l'amiral français la rejoignait en arrivant vent arrière. où s

{1 était alors un peu après six heures. Nos vaisseaux d'avant-garde étaient trop éloignés pour atteindre ceux des Français. Je vis en ce moment quelques-uns de leurs navires qui faisaient force de voiles au plus près du vent vers le nurd, et je crus qu'ils allaient reformer une nouvelle ligne de bataille. Je signalai à mes navires qui étaient les plus en avant de virer vent devant; j'ordonnai à ceux qui couraient amures à bâbord de prendre les amures à tribord, ce qui pouvait peut-être me permettre premièrement de garder sur l'ennemi l'avantage du vent, et secondement de me glisser entre les Français et la division de mon contre-amiral, qui avait souffert beaucoup du feu de l'ennemi. Cela me permettait aussi de protéger l'Intrepid, qui était dans de tristes conditions et dont la perte aurait assuré le succès de l'ennemi, si au matin il renouvelait son attaque contre nous. Je mis en panne vers huit heures et j'y restai toute la nuit, pour couvrir l'Antrepid et pour permettre à mes navires de se réparer de leur mieux. Au petit jour nous ne vimes rien des Francais, bien que nous fussions toujours en panne. Mahon était dans le uord-nordouest à dix ou onze lieues. J'envoyai des croiseurs pour prendre soin de l'Jntrepid et au Chesterfield qui nous rallièrent le jour euivant. Je me fis alors donner un état des avaries causées à ma flotte. J'acquis la certitude que le Captain, l'Intrepid et le Defiance étaient presque dématés. Ce dernier navire avait de plus perdu son capitaine, Je crus alors convenable de réunir un conseil de guerre, avant d'en revenir aux meins avec l'ennemi. Je requis la présence du général Stuart, de lord Effinghan, de lord Robert Bertie et du colonel Cornwallis. Je tenais à leur opinion, et je dois dire que pendant la durée de ce conseil de guerre il n'y eut point la moindre obstruction, et il ne fut pas soulevé le moindre doute. Je n'inelus pas dans cette dépé là adressée à Vos Seigneuries la nomenclature de mes pertes et de mes avaries. Cela prendrait trop de temps, et je tiens à ne pas en perdre et à vous tenir immédiatement au courant de ce qui est arrivé, et vous apprendre un événement d'aussi grande conséquence. J'envoie cette dépêche par l'entremise de sir Benjamin Keene, par la voie de Barcelone, et je fais en ce moment route du mieux possible, sur Gibraltar. De là, Vos Seigneuries recevront des détails plus complets sur

ce combat naval”

Ce fut la seule lettre que Byng écrivit à propos de la bataille de Port-Mahon. À cette époque on était encore loin des idées que Nelson devait plus tard inculquer à la marine anglaise : “ porter toujours ses efforts sur l'avant-garde, prendre les batteries en

écharpe et ne songer à l'arrière-garde que lorsque la première serait réduite.”

A coté du récit de Byng, il n'est que juste de mettre en regard celui de l'amiral de la Galissonière : mais auparavant, quelques mots d'explication sont nécessaires.

De ja Galissoniere montait le Foudroyant. Obéissant à la consigne, l'amiral anglais West engage vivement la lutte. Trois navires anglais, le Revenge, le Princess-Louisa, le Trident, craignant d'être abordés par les Français, font fausse manœuvre et viennent dans la fumée du combat se jeter sur leur propre vaisseau amiral. Byng ne peut rétablir sa ligne, Seul, West continue à livrer bataille ; mais ses efforts ne parviennent pas à entaner la division Glandevez, nom de l'oificier qui commande en sous-ordre l'escadre française, et la plupart des vaisseaux sont obligés de prendre le large

De la Galissoniere rendit ainsi compte de cette victoire navale au ministre. Non

rapport est en date du 21 mai 1796 > N d J . CR . - ,

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