AGAR
Dans la galerie étroite et haute, le roi Balthazar s'avançait, et les longs plis de sa robe orangée ornée au pectoral de dessins d'argent bleui, glissait sur les dalles de marbre blanc. Il s'arrêta près de la Vasque d'où giclait un bref jet d'eau parfumée. Joseph reposa le manuscrit.
Il lui dit : <( Sire roi, Mobed, Théano, Glyphtis, puisque les archives et la légende les dépeignent, furent des êtres ? »
« Des êtres, des formes, des apparences, des
Il l.l ! MU
récits, c'est loui un. Si ellesne récurent pas, ou si l'on jeta sur leurs épaules le splendide manteau d'une féerie de gloire, qu'importe. Le poète, qui porte <mi sou cerveau, la race qui porte <mi ses flancs les mythes et les fables, n'inventent rien qui ne soil possible.Ils se souviennent, ou ils prédisent : ils créent eu décrivant d'avance par l'indication de vie qu'ils donnent aux grands cœurs, mais toute invention de
poète es! latente sur la terre; «loue elle vit. Imagine-toi le monde intellectuel comme la plus vaste
prairie. Les surfaces vertes sont aussi grandes que la terre, les mêmes fleurs y poussent partout; le pollen est le même et le même veut l'apporte.
Ah ! si nous savions tout, cl je ne parle pas «les
lois de l'univers, lois reculées et qui se retirent encore dès (pie nous ('tendons les mains vers quelque certitude, mais seulement les mémoires de l'homme, et ce qui s'est passé et ce qui s'est pensé, les mélancolies des barbares du Nord, auprès de leurs fleuves grisâtres qui coulent par le flot noirâtre de leurs forêts, et leurs ciis de joie auprès des coupe bois écumantes, et les rêves nonchalants du pêcheur
de la mer IVrsique, et ce que lui disent les éludes calmes, et ce qu'il murmure aux Ilots susurrants,
et les promesses que. parmi le jeûne et la diète, leurs
propres esprits, tendus et éelairés de ciel, font aux
solitaires des hautes cimes d'Asie, et les paroles
jviis BUT les hautes tours plus proches des
astres, et l'infini du verbe de tristesse des grands nomades des déserts du Sud, et ce que les sages de Grèce ou de Palestine n'ont pas dit, car il est des bourreaux, et toute la souffrance, et tout l'amour, et toute la légende. Ah î si nous savions.
Sur la prairie verte du monde, à des distances énormes, la même plante germe et déploie sa beauté éphémère, son instinct de beauté qui recommencera demain, donc beauté éternelle. Un pâtre, un pauvre, une jeune fille cueillent la plante commune, la fleur joliette et vulgaire; ils l'emportent, et qu'importe en quel vase ils la mettent, jarre de terre, pot de cuivre, vaisseau de bois, verrerie parée de perles. Et si le fils du roi des rois passe devant la fenêtre de la jeune fille, et qu'il emporte la plante qui fut un instant la confidente des pudeurs et des hésitations charmantes, la plante peut se sécher, une autre repoussera. C'est un vers de plus à la chanson de la fillette. Le fils du roi a passé. Et si le pâtre aime la jeune fille dont les yeux se brûlent au mantelet du fils de roi, c'est une phrase de plus à la chanson; c'est la même chanson dans les palais du Nord, les fournaises du désert, les pierreries liquides des rivages bénis ; et la douleur parmi la diversité des langues parle partout selon la même modulation belle et triste, éphémère mais éternelle puisqu'elle existe simultanément et <le toutes parts.
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C'est aux mêmes fuseaux que se dévident les fils de la vie et <lu rêve, des heures el de la mort. I tans les PableSj les gardiennes d'oubli, les numératricea de la mort, sont < l«*s vieilles à jamais, qui n'eurent jamais de jeunesse, mais les devineresses, el celles qui chantent près des torrents jouissent <1«' la jeunesse et de la beauté éternelles. Confusément les sages et 1rs Faibles ont d'accord pensé, que peut-être des âges avaient coulé sans trace, et leurénigm en ces gardiennes toujours séculaires; et le printemps recommencé, quand, nous ne savons, vit et fleurit, pour combien de soleils ardents, nous ne
savons, et tous nous chantons, et chanterions plus fort comme les oisillons au lever de l'orage. I'; r-
cours la grande prairie verte, et tu n'y entendras
que le cri alterné de la peurou de la certitude. Voilà l'écho qu'on entend bruire des peuples, el les s
sont des enfanlelets devant un mur noir.
Mais, dit Joseph, le chant est aussi d'annoncia-
tion.
— A toutes minutes, puisque rien n'est arrivé devant les veux du monde. Mois (''conte l'origine
peut-être «lu mythe de Mobed, la guerrière pour les uns, la plus belle pour les autres, l'apparition
totale de la femme pour beaucoup de ceux d'ici et
qui est leur Sœur de toute époque, un esprit, tandis que Glyphtisel Théano leur viennent, si variées des milliers de bouches qui répétèrent leurs noms, des
rives méditerranéennes, à moins que toutes trois ne soient le reflet de quelque culte dispersé et plus antique encore que nos fables les plus audacieuses.
Dans la grande prairie verte vivait le roi Abraham avec des guerriers, avec des troupeaux et quand ses tribus venaient sur quelque lande nouvelle de la grande prairie bâtir leurs huttes de branchages,on eût dit, le lendemain, l'éclosion merveilleuse d'une forêt. Le roi Abraham savait la justice, domptait les fauves et terrassait les rebelles, et nul ne défendait mieux la part qu'il s'était conquise contre les barbares du Nord et les pirates du Sud. Quand le roi Abraham était encore tout jeune, son père, qui était puissant dans une grande ville près du plus ancien berceau humain, l'avait fait partir au loin, lui et les serviteurs fils de ses anciens serviteurs qu'il ne voulait plus nourrir, car la cité, en ses murs de pierre sèche, était devenue trop étroite.
Abraham augmenta son peuple des esclaves qui gémissaient d'un lourd collier de fer, il les prenait aux rites avares, il en diminuait les tribus en marche; il appelait les pauvres du renom de sa justice, ainsi que les peuplades aux mœurs douces qui fuient devant le galop de hordes. A l'aube encore pure, au coucher sanguinolent du soleil, Abraham offrait à l'Inconnu les paroles d'attente et d'espérance de ses peuples, et il écoutait les conseils de douceur
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de la nuit jusqu'à ce que l'Inconnu lui eûl parlé.
Tu sais qu'une ambassade de son vieux prie Tharah, qui vivait aux villes de Chaldée, lui avait, amené une compagne, la plus belle qu'il eût tr< parmi les filles de sa race. Brune et blanche et grande, Sarah savait mieux qu'aucune autre tous les travaux de femmes. Elle devint la reine auprès du roi; mais nulle lignée ne sortait d'elle et Abraham se désespérait.
Et les siens disaient : Nous ne serons pas,COmme les races qui nous environnent, un grand peuple, nous n'enverrons pas au loin, sous le commandement du fils de notre roi, nos fils qui Iraient édicter nos lois et fonder dans les plaines lointain.-
peuple à notre image. Les Elohim tirent l'homme à leur image, l'image de l'homme le plus près des Elohim, le roi, doit guiderla tribu, image du peuple,
vers les lointains. Notre peuple ne pourra engendrer le peuple (ils, notre peuple n'est pas élu par le
Seigneur et nous ne ferons pas Bouche de races nombreuses et dominatrices.
Abraham pensait comme eux. Il pensait douloureusement que ses lois e( ses Bymboles demeure-)
raient hornés en un eoin de l'uni\ers, el que la Sa-
gesse des rois pasteurs allait mourir en lui ; comme
il aimait SaTah, <jui était pour lui le seul leste,
aussi le Bigne évident de la maison de son pèi
u\, il se désespérait sans agir, et il aimait
ET DU SILENHF.
Sarah et pour sa beauté et pour les souvenirs qu'elle évoquait.
Il advint que, parmi des esclaves délivrés, se trouva une très belle jeune fille. Elle s'appelait Agar. La matité brune de son teint faisait ressortir ses larges yeux noirs et phosphorescents; ses nattes lustrées comme l'onyx, belles, lorsqu'elle les serrait en couronne, abondaient, lorsqu'elle les dénouait, comme la frondaison du saule, et les hommes disaient dans le peuple : la reine Sarah n'est plus la plus belle du camp. Elle est splendide comme la froide lune dans un ciel doux, comme un fruit mûr, mais celle-ci est la fille du soleil, et ses yeux réchauffent tel un midi flamboyant.
Et Abraham partageait l'enthousiasme de ses hommes, si bien qu'il la refusa aux meilleurs de ses guerriers, et qu'il eut d'elle son fils Ismaël.Mais la reine Sarah menaça de se retirer vers les villes de Chaldée. J'emporterai, disait-elle, avec moi, le souvenir de ta race et le chaînon de la chaîne d'aïeux qui te relient aux Elohim ; et l'on dira que tu n'as point su conserver les lois de la justice, et tu seras retranché dans le passé, et ton peuple sera une horde neuve, sans lois et sans droits dans la grande prairie verte.
Sarah, répondit Abraham, un peuple ne vit pas seulement du passé, il ne peut être seulement une migration qui plante ailleurs qu'en son berceau
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les lois el la foi de la patrie ; lu ne m'as point donné de (ils qui puisse conduire les fils de mes homméfl vers les terres lointaines et les mers inconnu celle-ci a été sanctifiée par la vie. Alors, dit Sara h, je ne veux point attendre qu'il ait l'âge d'homme pour porter ailleurs ton nom et tes lois; qu'il parte tout de suite et elle avec lui pour le guider; qu'ils partent seuls. Et le roi Abraham, encore dominé par le souvenir d^s années longues du premier amour, le permit.
Agar partit par le désert et peu d'hommes l'avaient suivie. Les lourdes Fatigues lesdécimèrenl ; beaucoup rentrèrent dans les campements d'Abraham, car il les humiliait qu'une femme eût l'apparence du commandement suprême. Agar cira dans le d< Elle Souffrit de la faim, elle BOUffrit de la soif, elle
souffrit de l'effroi quand la voix «les grands fauves
se répercutait dans les solitudes; aux iii;i:l
parmi les points d'eau, elle trouva des peuplades
encore enfantines; elle leur apprit les arts qu'elle savait, et ceux-ci la défendirent. Mlle fut reine, elle fut captive; ses fuites préparaient ses triomphes, ses triomphes succombaient sous les conspirations
de l'avarice et de la PUSe, <'t souvent loin «les tentes
incendiées elle dut s'enfuir emportant ^m fils entre
ses luas, et le petit fsmaël Bouriait à ses larmes
abondantes et jouait de s.*s doigts avec les belles es noires. Sa beauté lui sauva souvent la vie.
quand elle apparaissait droite et brune entre les feux des nomades pour leur demander le pain et l'asile, et ceux-ci se prosternaient d'abord comme devant une apparition.
Enfin, Ismaël grandi devint un chef de guerre, et son peuple s'accrut nombreux ; il régna par la conquête et par la science, et Agar luttait près de lui dans les combats, elle promulguait des lois sages, et le souvenir de sa grande beauté vivait parmi les peuplades.
Aucun des vieillards n'avait pu oublier le charme de sa première apparition et la sérénité de ses premières paroles. Et quand elle mourut, son souvenir se déifia et devint pareil à celui d'une Isis victorieuse ; c'était la mère des races de splendeur et de courage dont les chevaux vainqueurs ne s'arrêtent que devant les flots d'océan, et quand le soleil se lève, c'est sa face de victoire qui met en fuite la lune charmante et pâle.