CHAPITRE V
AHASVEIIUS
Sois le bien-venu, dit Je roi. Étranger, tu peux à ta guise nous dire ou nous celer ton nom, et d'où tu viens. Notre volonté et notre loi exigent seulement que tu sortes de ce château quand cela te plaira, moins triste et plus doté des biens de fortune, que tu n'y es entré. —
Et l'homme répondit : Je suis Ahasvérus, un pauvre artisan de Jérusalem.
Et comment es-tu venu jusqu'ici?
Je fus banni.
Et d'où viens-tu tout récemment ?
Du désert large.
Et où vas-tu ?
Je n'en sais rien et peu m'importe.
Je ne te connaissais point à Jérusalem. Je suis Joseph d'Arimathie.
Il y a peu d'apparence qu'un puissant comme vous se souvienne d'avoir aperçu un pauvre hère comme moi.
■ M [ii. l on
Bois, dit Balthazar; il tendait une coupe à l'homme, qui d'un trait la vida. Sa tête aquiiine, sous ses lourds cheveux, s'éclaira, et sa main trembla un peu comm ! de plaisir, e( ses tempes battirent sous la coulée de la source mains étaient larges et osseuses, dures, el quand il reposa le vase de métal, toute sa stature apparut haute, forte; sa face était couleur de cuir faui ses pieds nus ; une longue tunique brune et un vieux manteau le couvraient.
J'ai vu souvent, seigneur Joseph, votre palais dans les vignes et vous-même je vous ai vu partir pour la chasse sur votre beau cheval blanc harnaché de cuir rouge et votre faucon blanc au poing, et la suite de vos serviteurs, plus magnifiques que VOUS, dans leurs e >slumes et dans leurs arme>: je vous ai vu revenir joyeux lorsque las du travail j'allais regarder le soleil rougir comme du san{ la ville.
( >ù habitais-tu ?
Vous n'y passiez guère, dans cette rue qui mène de la ville au charnier, à la voirie, au lieu des exécutions capitales, dans une rue salie de ces voisi-
] de chenils de pauvres et de coin râbles, en un terrain pieiieux où les arbres ne
poussent pas, où c'était la lie de la ville qui cai le soir auprès de la fontaine.
Quel était ton labeur.' dit Balth i
ET DU SILENCE l3l
Aucun et tous. J'aidais aux maçons, j'étais un peu charpentier, un peu forgeron, toute besogne m'était aubaine qui me donnait quelques poignées de farine, ou une petite outre de vin. Il ne fait pas bon être pauvre en Israël.
Pourquoi fus-tu banni ?
Xe le saviez-vous pas, seigneur Joseph ? J'ai ouï dire, en effet, queCaïphas vous avait fait emprisonner; d'ailleurs, qui sait quelque chose d'une vétille telle que moi? ou peut-être Pilate avait-il déjà ouvert votre cachot. Je fus banni sans qu'on m'en dît la raison. On me menaça des supplices sije demeurais, au vrai je n'en avais guère envie, qu'importe où l'on est malheureux... Je crois que ce fut pour n'avoir point ouvert ma porte à Jésus qui montait au Calvaire ou ne lui avoir point offert une place sur mon banc. Je n'agis point par dureté ; mais tous les condamnés passaient devant ma maison et quand on doit mourir, autant se hâter... C'est moins de misère.
J'aurais cru, dit Joseph, que les prêtres t'eussent félicité.
Oui, quelques-uns, ils sont assez durs... je donnerais de bon cœur les années de misère qui nie restent pour ne l'avoir point fait... Pourquoi ai-je refusé... d'un premier mouvement ! j'étais dur dans la ville dure... et puis tout a passé, et malgré la lenteur apparente, si vite... et réfléchir parmi ce
hurlement... « II veut être le roi des juifs, il veut être l'esclave du César... oh, le beau fils de David... fils de David appelle tes gibborims... protégé de Dieu, que les anges nous viennent flageller el nous ouvrir le crâne du sabot de leurs chevaux ailés... il nous faudrait cela pour te croire... où suit tes miracles, et toi qui as ressuscité La/are, l'occs va se présenter tentante et opportune d'une résurrection... Lazare était un comparse... ('/est la Maddaléenne qui... et des cris, une bourrasque de cris comme chaque fois qu'on menait quelqu'un à la mort.
Tu ne Tas pas reconnu f
Lui, Jésus?
Lui, .lésus, le doux Sauveur.
Eh non! la haine qui lui lâchait ses do. coitait de même tous ces funèlues passants el j'en
vis tant, et les grandes voix du pauvre, c'était en
des fosses du palais qu'on les emplissait du Bable
épais de la mort, ou bien dans ces fonds de caverne
traqués où trompés et attirés dans un bois obscur les hommes de liberté sont morts; il poi-
sons... On ne nous. montrait guère de héros dans m ire rue qui mène à la croix, ou l'on nous.] que c'étaient des voleurs; oui, j'ai vu des bn pris de l'autre côté du Jourdain, vendus par le guide arabe, trompés par les émissaires «le l'Hérode que Javeh confonde, de l'assassin pourri, mais
quandon les amenait à Jérusalem, blessés, attachés sur des chameaux comme des ballots crevés, car leur sang- coulait, on racontait surtout leurs vols et leurs déprédations. Beaucoup étaient partis parce que le publicain les ruinait qui ont parfois volé le publicain, et même fait pis.
Ahasvérus, tu n'as pas été étonné d'entendre Joseph d'Arimathie appeler Jésus, le doux Sauveur?
Xon, c'était son ami, et puis j'ai peut-être vu quelque chose.
Grâce à quoi?
A l'ombre de sa mort sur la ville; et de n'avoir rien compris, de n'avoir rien vu, rien su, d'être resté ce jour-là, et sans doute d'autres jours avant, devant des âmes plus frêles et plus profondes que la mienne bourrue, durement châtiées, sans que je puisse faire autre chose, et ce peu n'est rien, que les laisser reposer sur mon banc, c'est mon souci dans ma nouvelle détresse moins pire que l'ancienne, c'est ma seule détresse.
Je vis ceux qui pleuraient près de son corps, ils se désolaient en leur cœur, et celles qui étaient avec eux étaient belles de noblesse et de filiale souffrance'; les pharisiens se moquaient d'eux, ils étaient fertiles en anecdotes, mais ils semblaient des fouines, au moins ceux que nous autres du petit peuple rencontrons, en les comparant aux
amis de Jésus. Ceux-ci emportèrent pieusement corps ; quant à l'Iscariote, je pense qu'ils l'ont tué. Peu de temps après cette mort, on conta, c'étaient les Galilécns qui parlaient, que la mort de Jésus était crime plus grand qu'aucun précédent, qu'à cause de ce crime on revenait les vieux malheurs, et les Hébreux seraient dispersés comme autrefois par le fléau du conquérant ; et beaucoup de pauvres allaient vénérer et pleurer au lieu du suppli Les prêtres commencèrent à parler autrement ; à
les entendre on les avait trompés, on n'eût dû que bannir Jésus, ce doux, qui n'avait eu qu'un tort, celui de toucher aux menus détails de la cite, autrement homme instruit, favorisé parfois des communications divines. Ils ne le craignaient plu ils craignaient les Galiléens qui s'étaient conquis tant d'amis par leur douceur et par les prom<
de l'extase éternelle pour qui suivrait leurs enseignements.On me reprocha durement d'avoir refusé mon banc, d'avoir fermé ma porte ; je n'en étais déjà pas si heureux. Enfin, VOUS pense/ bien qu'on
ne reprocha rien à< Saîphas, ni aux puissants du Sanhédrin ; aucun de ceux qui avaient commis le meurtre ne fut inquiété, mais ils furent heureux de me
aer aux haines et de me bannir, comme on eût
pu exiler le charpentier qui avait coupé le bois de
la croix, le cloutier qui avait fabriqué les clous, el
:v->,h"s SOldatS romains qui, comme tous les
jours, montèrent la garde près des suppliciés. Et l'exil me fit plaisir, car j'avais déjà banni ma ville et ma race de mon âme, j'étais trop malheureux pour aimer une ville; maintenant voyageant durement, ne voulant m'arreter nulle part longtemps, anxieux de n'être plus d'un pays, de ne plus agir collectivement, de ne plus être trompé collectivement, je vais à la recherche de nouvelles détresses, toutes moins pires que l'aspect de blanc mensonge d'une cité. Voulez-vous me redonner une coupe, je suis las, malgré ma force.
(Et la buvant...) Seigneur, ce vin est le courant heureux de la vie, il est chaud, il est bref; le plaisir qu'il cause est court comme celui d'une pensée heureuse, ou de l'espérance d'un rêve heureux. Le vin est impalpable, presque comme la vérité qui nous fuit, nous laissant aux doigts un goût de pulpe. On en est saisi tout entier comme d'un espoir et aussi abandonné tout entier, mais on ne l'en déteste point, pas plus que l'espérance et on veut ressaisir le charmeur qui chante en un palais sous le crâne, fût-il dur et épais comme le mien, celui d'Ahasvérus, du pauvre tâcheron de Jérusalem. Et j'ai tant marché, depuis tant de jours, Seigneur, que je vous supplie de me donner licence d'un peu de repos ; demain je repartirai, et vous aurez fini de voir un pauvre sot.
Ahasvérus, dit Balthazar, depuis que tes pas se
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sont, éloignés de Jérusalem, en ton périple nJ point rencontré de Juifs ?
Ah si, Seigneur, quelques-uns; ils prêchent la foi nouvelle, et la nouvelle incarnation de Javeh. A lesentendre, Moïse n'était qu'un petit garçon ; ils recommencent; un Elébreu, c'est un homme qui
prêche la foi nouvelle. Ils n'ont jamais fait que cela, et quand leur foi à Javeh leur paraissait trop ancienne, ils étaient parfois idolâtres ; j'ai ausî mon temps sculpté Ac* Baals pour des amateurs riches, grossièrement., pour mettre dans un coin de jardin. Mais vous les entendrez pépier la foi nouvelle à tousles carrefours du monde, jusqu'à l'heure où les gentils les réduiront au silence, jusqu' «pie leurs corps ei les bûchers s'évaporent avec !< s façots en flammèches d'or, dans un peu de fumée ; il leur faut toujours un peu de fumée; ils prêchent courageusement, et des tas de pierres servent à la l'ois de tombeau pour eux, et d'indication pour
reconnaître la route. Mais ils |.rèchent bien courageusement. Ils recommencent, c'est le signe de la
race.
LA Ml Ol SALOMON
Aiiasverus ne quitta point le château sitôt qu'i l'avait déclaré, car l'ingénieuse hospitalité du roi l<
ET DU SILENCE l3y
retint assez long-temps sous prétexte de menus travaux de fer ou de bois. La plus grande partie du jour Ahasvérus besognait avec fougue, puis vers les heures du crépuscule, il s'attardait longuement à causer avec Darès. L'esclave noir aimait l'errant et il eût voulu le mieux connaître pour le guérir plus sûrement de sa tristesse, car, pour le bon esclave, ne pas être tout à fait heureux, c'était montrer la plus profonde douleur, et pour le distraire il lui contait ses plus merveilleuses histoires. Connais-tu, lui dit-il un jour, l'histoire de la barque du roi Salomon? Et comme Ahasvérus, en riant, professait l'ignorer, Darès lui dit : Pour qui, ainsi que toi, veut ronger sa vie au long des routes multiples, il faut la savoir, elle est vraie et utile.
Lorsque Salomon eut construit le temple immense qu'avait rêvé son père David, que les treize mille piliers de cèdre soutinrent les dômes où les lamelles d'or présentaient dans leurs courbes toutes les hautes paroles inspirées des Elohim, qu'il y eut suspendu la lampe merveilleuse sous laquelle le plus simple piètre transfiguré de lumière semblait un roi tout-puissant, il se demanda s'il avait assez fait pour que la louange de son Dieu fût proclamée par toute la terre. Il parcourut le temple et fut satisfait; la joie des fidèles emplissant les parvis de leurs cris admiratifs, leur respect plus grand lorsqu'à travers la foret des piliers de cèdre ils
apercevaient la chaire d'argent massif du pontife en face le troue «l'or du roi, et le merveilleux tapis qui se déroulait ver-; le sanctuaire pour que le roi et le pontife pussent s'agenouiller devant les battants du tabernacle avant qu'il s'ouvrit, le contentèrent. Il regarda aux murs les palmes, les ailes de bronze qui semblaient emporter les prières, les grands bœufs d'airain qui soutenaient les vasques de purification ; il longea les terrasses extérieures et monta sur les tours; il vit avec plaisir tous les oiseaux familiers à qui Ton avait construit des nids pour que leurs volettements et|Ieurs cris parussent continuer dans le ciel infini le verbe enthousiaste des femmes heureuses de leur piété. Il vit L'étang consacré d'une eau si claire, que, malgré sa profondeur, on déchiffrait sur le fonds de marbre ^\cs mosaïques aux \ i\ es
Couleurs qui étaient les noms du Dieu créateur, et pourtant quand il rentra vers le palais au pas lent de son char il était soneienx et sentait que
hommage au Très-Haut était incomplet.
Et, cependant, rien m» manquait au temple su* perbe, et sa colline dépassait les plus hantes du pays de la foi; les chœurs chantaient les louanges de .laveh d'une voix si mélodieuse que les roiscap^ lifs et les hôtes de Salomon dédiés à d'autres religions sentaient sur le glissement argentin des
l'amour du Dieu d'Israël les élrcindre. et quelquesuns- se convertissaient lorsqu'au rythme le plus
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doux, tendre comme des répons de fiancée, glissaient les portes devant l'étincellement blanc et vif comme foudre figée, du sanctuaire. Ah! ces tempslà, dit-on, les allégresses d'Israël sonnaient en chansons admirables, les tambourins rythmaient la joie sereine de la Palestine, comme celle d'une jeune et belle épouse d'un dieu triomphal, et les peuples dans leurs îles, dans leurs déserts, derrière leurs fleuves, regardaient jalousement, énamourés, passer sa beauté sur le char d'or aux roues de rubis. Slon nonchalante tendait la main vers ses corbeilles et c'étaient vendanges ruisselantes et gaietés bruissantes avec des chansons dans les chemins pierreux, hymens sur les hauts lieux, et des milliers d'ânes et des chargés d'outrés grimpaient vers les villes. Sion étendaitla main verssesports, etsous ses pieds, en vidant les galères, elle entassait les ballots de pourpre, les grandes idoles dorées des pays jaunes, celles des noirs qui sont en bois mal travaillé, mais les yeux sont des escarboucles, de rubis les pointes des seins des déesses et de toutes les pierreries splendides, au hasard assemblées, leurs colliers; et aussi les idoles des Hyperboréens , bois mal équarris, mais revêtus des plus belles toisons douces et blanches ou bleuâtres des bètes inconnues, et entre ses pieds s'amoncelaient [des amas de bois parfumé, si bien que la maison du plus pauvre à Sion contenait des arômes des terres odorantes.