‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 23 sur 46 · LA PAQUE · texte numérisé non relu

LA PAQUE

Comme les jours de la Pâque approchaient, Ahasvérus demanda au roi Balthazar la permission de partir. Sire roi, dit-il, j'ai trop tardé en votre gracieuse compagnie et le remords me point d'être un heureux de ce monde. Le devenir d'Ahasvérus n'est point d'assister à des fêtes qu'il ne comprend plus,

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et je ne veux, sire roi, maintenant saisir autrement que par moi-même et de la souffrance, le sens de ces fêles quejadis je célébrais passivement. Lai sire roi, le pauvre Ahasvérus accomplir la destinée qui est inscrite en tous ses rêves, et marcher puis. pic c'est le vœu de toutes ses fibres. En agissant ainsi j'obéis à des buts, je crois, supérieurs à moi. —

Je voudrais, seulement, Ahasvérus, que tu nous quittes avec un peu de joie, et, s'il se pouvait, diminuer tes prochaines fatigues. Veux-tu qu'une nef te mène vers telle cote lointaine que tu désigneras et t'y laisse avec un peu d'or? Veux-tu qu'un ravane t'accompagne parles sables; quand tu scias arrivé aux riches cités, ou bien aux camps abondantes, tu la renverras, en conservant de son

chargement ce que lu croiras nécessaire? —

Merci, sire roi, dit Ahasvérus, je veux marcher seul, et partir par la route de terre: je vais vers

les pâturages maigres, les gorges désolées ci les trihus pauvres, J'v veux entendre, plus à l'aise qu'aux grandes villes, si mon âme, que von-

rafraîchie, continue à revivre. —

Au moins accepteras-tu un bon cheval qui diminue pour toi les premières fatigues... —

Je l'accepte, dit Ahasvérus, pour passer plus vite à travers les hommes et sur vos domaines, .le ne veux de longtemps voir personne, pour- que ne point gâtée l'exquise impression de halte el de trêve

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que j'emporte de votre hospitalité. Arrivé à d'autres régions, dès que je rencontrerai un beau jeune homme qui croie encore qu'à courir plus vite on arrive plus tôt, je ferai don de votre cheval à sa jeune impatience. —

Va, dit le roi, et sois heureux. Darèsva te mener aux confins des jardins; et Ahasvérus prit congé de lui et de Joseph d'Arimathie.

Vieil ami, dit Ahasvérus à Darès lorsqu'ils furent arrivés aux confins du jardin où un jeune écuyer tenait déjà en bride un beau cheval, je n'ai plus de ma vie ancienne, du temps où j'étais sec et dur et préoccupé de mille minuties, que cet anneau de bronze. Je te le donne, il ne me rappellera plus le vieil homme que je fus et il te fera souvenir du répit que j'ai trouvé dans tes contes et dans tes chansons; que la vie te soit longue et que la paix de ton âme soit la douce fontaine intarissable du ton de ta chanson, où tu tresses le plaisir de vivre, d'écouter et de regarder, 'comme un homme habile assouplit l'osier pour les corbeilles qu'on remplira de fruits; prends, et adieu. Non, ne me donne rien en échange, je ne veux rien posséder que moimême. Adieu.

Et Ahasvérus sauta sur son cheval et de quelques bonds s'éloigna.

Au jour de Pâques, des trompettes sonnèrent de

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toutes les tourelles vers le ciel limpide et infini, vers la beauté du jour. La veille, les serviteurs avaient dépouillé les jardins de leur abondante parure, et les murs du château étaient étreinte par leurs soins d'un ensoleillement embaumé, La terrasse et les marches de l'escalier qui descendent vers la mer s'ennoblissaient de roses rouges comme le sang- du soleil, de roses jaunes et blanches comme les feux de l'aube; parmi la jonchée verte des branchages respiraient de larges fleurs aux tons de chair ivoirine près de celles qu'on croirait parées des robes magnifiques des reines. Des amas de fleurs rouges comme des lèvres s'associaient à celles des fleurs au cœur velouté comme des yeux. L'encens fumait dans d'énormes vases de bronze parmi la plus tiède des brises, et les blancs oiseaux marins <pii tournoyaient dans le ciel paraissaient des fleurs ailées.

Dans la plus haute salle du palais, des tables

étaient préparées pour l'agape, et les plus aimés

tijets du roi et ses plus anciens serviteurs y devaient prendre place à enté de lui. Auparavant

• pie de s'y asseoir, le roi et ceux qui vivaient dans le château se portaient à la rencontre de ceux qui

arrivaient par la route de terre. Leurs chevaux

étaient parés de plumes d'une blancheur étincelante et de larges étoiles où <le> dessins d'or étaient Ira mes. Do majestueux vieillards et de vigoureux

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jeunes hommes les laissaient aux mains d'écuyers noirs, au casque léger, au corselet d'argent mati, et damasquiné, puis s'abordaient les uns les autres; des aigrettes surmontaient leurs turbans ornés d'escarboucles et de topazes, et les lotus chimériques et les autres fleurs de rêve brillaient sur leurs longues robes à couleurs vives. Des chefs des tribus du désert, plus secs et plus basanés que les autres, se mêlaient à eux drapés dans leurs manteaux d'une seule teinte et relevés seulement par les pierreries de leurs agrafes. Par une large route dallée de marbre, arrivaient d'un pas lent les éléphants énormes, et des femmes en longs voiles blancs relevés d'or en descendaient, des couronnes légères et étincelantes cerclaient leur tête et elles ne se dévoilaient qu'arrivées au portique sous lequel les attendait le roi Balthazar.

Puis ce fut de la route des sables, les files de chameaux, tout pimpants de clochettes, qui venaient, allongeant le cou, montés par des nomades serrés dans leur tunique, portant la lance et des boucliers polis dont le soleil faisait des miroirs, ou menés à la main par des esclaves à pied et balançant les deux lourds coffres dont ils étaient chacun chargés, offrandes des peuples au roi.

Et le château si grave et silencieux, le château habité de taciturnes vieillards, s'éveillait, riait tout entier à la joie de ses hôtes, à la pompe de leur

arrivée. Autour du vieux roi, vénérable dans habits blancs bordés de pourpre, et l'étince-

lante tiare au front sur ses abondants cheveux blancs, un collier de pierreries nonpareilles el toutes incandescentes de feux blancs sur sa poitrine, maintenant se pressaient, rieuses et respectue jeunes femmes, le voile rejeté sur les épaules, laissant voir les robes argentines, orangées, blanches avec des envolements sur leur surface de Heurs chimériques aux couleurs radieuses, des lotus violets, des fleurs mauves aux tiges corallines, et les ceintures aux franges versicolores et surtout leurs faces un peu [brunes aux longs sourcils noirs el arqués et leurs tresses couleur de la nuit en le leurs yeux. Dàrès était OCCUpé des enfants qu'on amenait au roi Halthazar pour qu'il les bénît, et toutes leurs questions, leurgaîtéet leur gentil babil fusaient autour de lui, et ses veux étaient humides de joie dans sa face noire, et les petits l'entouraient en tous ses mouvements, comme un lierre vivant et mêlé de fleurs colorées s'auite un peu un jour de grand vent, [autour d'un pilier de basalte. C'était la Pâque, el cette année-là le roi, qui depuis longtemps ne la célébrai! plus, y avait convié, longtemps à l'avance, ses principaux

sujets.

Après l'agape, tandis que les jeunes femmes et les entants s'étaient dispersés dans les jardins, que les

jeunes hommes étaient retournés vers leurs chevaux et que beaucoup déjà reprenaient la route de leur contrée, le roi Balthazar dit aux sages de son royaume :

« Je vous ai fait venir, mes amis, et vos fils et vos filles autour de vous pour vous voir une fois encore, la dernière, car des pressentiments m'ont prévenu de ma fin ou de ma transformation prochaine. Je vous ai fait venir en ce jour d'allégresse, le seul que j'aie conservé un peu plus joyeux dans ce château, où les orgues se sont tues, et les voûtes de prières sont closes, pour m'associer encore une fois à la joie de la vie renaissante, car si quelques-uns pensent que cette fête signifie l'exode des peuples de Sem, hors la main du conquérant, idée familière à quelques rameaux de notre race, je pense que Pàque signifie le renouveau de la vie, le triomphe de la vie sur la mort. C'est l'éternel sujet de réjouissance de l'homme, c'est la fête quiéclôt quand éclatent les promesses du printemps, c'est avant les jours de l'incendie du soleil sur la terre, la joie de le sentir toujours vivant, toujours vivifiant que les hymnes que vous sonnez ailleurs signifient ; c'est pour cette coïncidence d'un éveil de fleurs plus vif avec la résurrection de toutes les minutes qui se déroulent en l'univers que Pâque fut choisi, et j'admets que des jeunes intelligences perçoivent dans la pérennité de la fête une promesse des Forces

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éternelles, puisque ces Forces dégagent en même temps la vie et le charme.

Mais le vœu du vieux Roi fut <le regarder de la jeunesse et d'entendre un écho de la sienne avant de disparaître. Que je meure demain, que je vive encore de longues années, ce château est clos à toute arrivée du dehors, ce château est mort bientôt, vivant ou mort; moi-même je me mure dans le silence définitif. Sans doute mes .unis, les Rois Mages, comme moi, dansleurs palais, se préparent à la venue d'Azraèl; les neiges de nos tètes nous désignent à fondre dans le néant, et d'autres hommes et d'autres pensées naissent qui ne nous doivent point rencontrer sur la route. Allez et que le coucher du Spleil vous voie loin de ee château qui, comme moi, entre, pour n'en plus sortir, en son hiver, et que mon souvenir vous soit doux, a Puis il sr retira. et tous quittèrent le château comme à \<>ix b

Le soir de ce jour, le roi Halthazar et Joseph, Dues près d'eux, s'étaient accoudés sur la terrasse et regardaient la mer; ils écoutaient mourir le bruit de la vague sous la clarté livide de la lune; ni Darès ni Joseph ne troublaient la solennelle tris- • du roi.

Je [n'éteindrai bientôt, dit Balthazar, et vers

quelle renaissance irai-je. Ah! qu'elle est 1>

la science du roi-pontife. —

Jésus, dit Joseph, nous disait qu'un jour les morts ressusciteront. —

Et que ressuscitera-t-il de ce qui les faisait euxmêmes, de leur moment, de leur heure parmi le monde? Que deviendront-ils; c'est bien la même foi, la nouvelle et non l'ancienne, avec les mêmes incertitudes, et toi, Darès, que deviendras-tu? —

Je ne pense guère vous survivre, reprit l'esclave. Ah! si l'on pouvait choisir. —

Et que choisirais-tu? —

Je voudrais naître en sachant toutes les chansons et en les comprenant toutes. —

Ce sera peut-être ta part, dit Balthazar. Remplis-nous trois coupes. Et Darès le fit; et parce qu'il était las de la journée, ses mouvements furent plus lents et comme empreints de cette fatigue lointaine qui se réunissait maintenantsur toute la face duroi. Je bois, dit celui-ci, à l'inconnu des forces éternelles, à la puissance déterminée d'avance de leurs volontés, aux forces nouvelles qui peuvent naître de la nécessité des destins.

Tout à coup une voix profonde et douce se fit entendre qui disait : « Joseph, Joseph », et Joseph d'Arimathie répondit : Me voici... — Viens et emporte avec toi le vaisseau de bois que tu apportas Joseph l'alla quérir. La nuit était devenue claire et lactée, on distingua au bas des marches de l'escalier, une nef, et sur la proue une forme blanche et

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claire. Mobed, celle des ruines de la ville du p i murmura Balthazar, vois-tu, Murs! Mais D répondit : Je ne vois rien qu'un grand reflet de

lune sur la barque. Ali! s'écria-t-il, c'est la nef du roi Salomon, elle vient chercher l'Elu... J< était revenu sur la terrasse La voix reprit : Joseph et le roi Balthazar doivent tous deux entrer dans la barque qui les conduira où le destin les doit mener. Obéissez de suite à la voix divine. Et Balthazar répondit: Ne puis-je emmener mon fidèle Darès? — Non.

Et Balthazar dit à Darès : Il faut bien que quelqu'un m'ai tende en ce château de toute ma vie passée où je reviendrai mourir. Attends-moi, mon frère.

Ils embrassèrent Darès, et tous deux descendirent. Aussitôt la barque bondit sur la mer; une grande forme blanche se tenait à l'avant, celle que Balthazar avait reconnue, mais à cet instant Balthazar ne regardait que le château faiblement éclairé pour v apercevoir encore son fidèle serviteur, et Joseph se prosternait devant le Vaisseau de bois qui effulgeait comme un fanal, et la nef continuait sa route.

Quand Darès se vit seul, il prit une des bmpes

et s'en vint comme tous les soirs considérer l'image

de la déesse Mobed, et déjà ses lèvres marmonnaient une oraison, quand il la vit brusquement

scintiller comme d'un feu intérieur. Elle lui apparut un instant splendide, aveuglante, puis brusquement s'éteignit en crépitant, et des pierres des mosaïques se détachèrent et comme elles rebondissaient, Darès tomba à la renverse et mourut, tandis que la petite lampe se brisait.

Et la nuit se fit plus noire et plus profonde et s'épaissit autour du château comme si elle l'envahissait et l'ensevelissait.

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