‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 24 sur 46 · MAITRE EZRA · texte numérisé non relu

MAITRE EZRA

La grande Ville auprès du fleuve allonge ses maisons basses. Les barques sont nombreuses auprès du quai de pierre. Le lacis tortueux des rues tourne autour de la cathédrale dont le granit, rose comme la chair vive du saumon, s'élance vers le ciel; audevant des portes les bonnes gens parlent; le pas d'un cheval sonne, des enfants rient vers le nuage; sur la place un harpeur s'avance et chante et près de lui un baladin vêtu à la mode sarrasine amène un ours dressé aux jeux. La grande ville au clair visage se mire au grand fleuve qui descend des montagnes, et tout à l'heure, comme ayant terminé son œuvre, qui est de baigner la grande ville, il s'épandra par les campagnes en mille rivières petites, en ruisselets qui courent à la mer. Les cigognes aux pattes rouges se tiennent sur les toits et des bourgeois passent, de drap vêtus, une aumônière de cuir à la ceinture. Ils sont gais quoique d'apparence sévère, car la vaillance du nouvel em-

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pereur a dissipé les dangers de guerre. e( il leur a tant conté de subvenir à la guerrel El l'autre ennemi, la maladie, est repoussé aussi; elle avait rendu livide toute la province et les rues étroites de la ville. Sijes bras des jeunes cens luttaient tre l'infidèle, les bras des vieillards avaient servi à porter les civières. La province et la grande ville respiraient; les files de mulets chargés de ballots revenaient aux jours fixes pour les marchés, l'or des gens de guerre sonnait dans les tavernes, et dans l'air pur, d'où les miasmes de la peste furent exilés par les longues prières des clercs, lea cloches de la cathédrale sonnent gaies comme aubaines d'argent, sonnent joyeuses, délivrées; l'inten du malin est passé et voici l'aube sur le rovaun Dieu.

Au couchant le soleil brille au ras des collines, and globe de feu est entouré de longs voiles pourprés; des anges «le magnificence semblent encore le tenir en leurs mains <le fiamme. L'homme ne pourra regarder en face le ciel que lorsqu'ils se seront voilés <le toute la blanche distance de l'horizon. Ils s'en vont vers «les portes lointaines nù

des gardes les attendent parés de boucliers d'or vivant et ruisselant, gardes vêtus de pourpre comme des rois de la terre et placés là pour faire l'astre rentrant dans les palais divins. La colline, qu'a dorée le soleil, en gardela bénédiction

ET DU SILENXE l6l

d'une fertilité, et au-dessus d'elle le ciel se revêt de bleu tendre et profond, de teintes blanches comme d'un lac immatériel plein de sourires, qui pipent le rêve et dont l'onde est encore échauffée par les mille feux de tous les trésors; des angelots en robes d'or le sillonnent encore et tiennent en respect les monstres du rêve impatients de régner à leur tour et de voiler aux hommes les avenues d'étoiles. Dans les rues de la grande ville, comme une paix profonde s'est épandue. Voici par les mille cheminées fumer les feux de l'âtre et les feux des cuisines, et les lampes briller,. orangées et pourprées dans le jour finissant. Elles vont scintiller, sereinement jaunes comme l'or, dorées comme la puissance, pour protéger derrière la porte bien fermée, le calme et le repos, contre l'incertitude et l'anxiété du crépuscule ; cependant que le repas du soir renouvelle partout la force humaine, fête de tous les jours, boisson du labeur, pain du devenir, or du temps, chair de la pensée; et des lignes d'or immense partagent encore le ciel, comme des ponts sur les abîmes, pour les messagers d'infini, avant que la nuit triomphe sur toute la terre.

Voici la nuit sur la grande ville. Le fleuve se tait presque; près des piles des ponts comme un ronron mélancolique du rouet que dévide sans cesse et sans cause le flot. Le falot de quelque lourd bateau veille, immobile comme un œil de chat, la clarté

lf>:> LE CONTE

lunaire se reflète à l'eau comme un blanc bâton brisé. Parmi la solitude céleste on dirait une longue tonne éparse en la nuit toujours vierge, el doigts, [dus beaux d'être débarrassés de* du monde et du jour, jouent avec les nu céan impondérable des éthers roule ses transparents, les étoiles sont les grains de sable de cette mer, où s'ouvrent des ravines noires et bl profondes comme l'ombre toute du silence. La Face de solitude et de nécessité apparaît pâle et indistincte aux feux médiocres de la lune et son corps s'étire comme pour barrer toute espérance. L est une mer sans fond sous son apparence de mur clos ; et voici des nuages troubles connue les jours de blanche grêle, el voici des nuages plus noirs que l'énigme du destin, et toute la lace du sphinx sourit parmi les ballets de pierreries Ar> petits

mondes dispersés, cl la voie lactée, vallée bienheureuse et illusoire, s'éclaire comme d'un retour de

avec de joyeuses lumières aux mains d'< matiques passants «l'on ne sait où, si ce ..

delà el déplus haut . Les mai- ment derrière

leurs chaînes de fer autour de la cathédrale, IM

rayon de lune glisse sur le Saint-Georges du portail. Les maisons donnent, au clapotis de l'e;iu, qui vient se diviser contre leurs logettes feuillues dont les degrés bai- nent au lleuve près de la

hanse; les maisons dorment but la srrand'placej

les statues dorées, les emblèmes des façades, les nefs décoratives des toits, les aigles de la maison impériale sont baignés de la même ombre diffuse que le beffroi colossal où le maure de bronze au pagne de vermeil vient mécaniquement frapper l'heure sur la cloche d'argent pur, et par les pièces d'eau des allées de promenade, les cygnes, la tête sous l'aile dans cet enlinceulement de mystère 1er ger, dans ces voiles de cendre claire, dorment comme la grande ville, ses tours, son fleuve et ses hommes. Sur une petite place, où plus encore de solennelle tranquillité semblait peser sur deux cèdres, sans doute rapportés de croisade, tranquillité plus grande encore de par le lent égouttement d'une fontaine en sa vasque de marbre, égouttement si lent qu'il semblait compter des minutes d'éternité, un rais de lumière prolongeait sa veille, mince comme une ligne. Un pas rapide traversa la place vers cette maison, et le marteau de fer sonna contre la porte, continué d'un aboi rauque et puissant, grondant comme une menace et une lamentation. Une fenêtre s'ouvrit et sur le balcon de bois s'avança un homme qui demanda : Que me veut-on?

— C'est moi, Seigneur Ezra, mon fils est plus malade.

— Je viens, attendez.

Ezra le médecin sortit de sa maison; un grand

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dogue gris, qui se serrait contre ses jambes 1 tondit sur la place, puis, à demi tourné, les oreilles droites, regarda son maître, soucieux de la direction; il revint flairer la femme qui se tenail près de lui. Un serviteur sortit à son tour porteur d'un falot, et la porte se referma d'un bruit grave de bronze qui se répercuta, et Ezra suivit la femme, le dogue flairant aux murs, le serviteur renseigné sur la route à suivre les précédant. Us passaient par des ruelles torses; sous une image pieuse une petite lumière vacillait, un rat détalait, sous \u\ auvent une torche résineuse enfermée dans un réseau de fer finissait de s'éteindre et tordait sur le mur des ombres plates. Une place s'ouvrit énorme et noire, ils longèrent le palais impérial; au-devant

du premier portique, d'espace eu espace, huit

chevaux de métal cabrés érigeaient très haut des guerriers de bronze le javelot, aux mains : un -aide, la hache à l'épaule, s'approcha <l*eu\ pour l< connaître et les laissa passer; ils retombèrent au lacis «le ruelles, traversèrent le grand pont vide, au

milieu duquel, sur le pied d'un haut calvaire, dormaient des mendiants, puis par des ruelles plus

étroites, au dur cailloutis, aux maisons maigi

petites, ils allèrent jusqu'à ce que la femme le entrer en une très pauvre demeu

Une petite lumière) veillait; sur un lit bas, un

jeune lioiume était ('tendu; une grande jeune lille

brune, élancée, se leva et dit à la femme : Il n'a point bougé; Ezra s'approcha de lui; les femmes avaient rallumé une autre lampe plus vive.

Ezra lui fit avaler des gouttes brunes d'un liquide qu'il avait apporté, et dit aux femmes : J'attendrai. Rizphah, dit la femme à la jeune fille, va te reposer, j'aiderai le seigneur Ezra, s'il estbesoin.

Ezra s'était assis près du lit sur un fauteuil de chêne, la femme non loin de lui s'assit sur un escabeau. De longues douleurs avaient creusé l'entour de ses paupières et celles-ci semblaient comme des coques à" des yeux las et ternis ; d'un serre-tête noir sortaient des cheveux gris et rudes, ses joues parcheminées, ses lèvres rentrées, son front au milieu duquel saillait fortement une veine, sa longue robe noire, ses mains décharnées, son buste attentif porté en avant pour épier quelque parole du malade ou du médecin, la paraient d'une tragique allure d'attente, et toute minute à ce chevet lui paraissait décisive et peut-être irréparable. Elle était petite, elle était vieille, et l'infiimité et la douleur, l'extrême fatigue semblaient sa robe et sa chair ; la pauvreté de la demeure était évidente comme sa vieillesse et parente de sa vieillesse; au plafond à solives grises, très bas, des herbes séchées et quelques vases de cuivre pendaient, une haute cheminée noirâtre chômait, il n'y avait que deux escabeaux hors le sien, le dogue gris s'étendit

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aux pieds de son maître et Ezra demanda : Que faisait-il quand la fièvre l'a repris?

— Il lisait, répondit la vieille.

— Quoi ?

— Voici, dit-elle, il le lit souvent: elle tendit au médecin un vieux livre couvert de cuir, aux coins de cuivre. Ezra se mit à le parcourir.

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