I72 LE CONTE DF
naître pour le roi désigné. Tel il était encore quand il vint lutter contre le païen en Garmelide. C'était la future vaillance de la terre qui était près d'elle, et Genièvre s'inclina vers Lancelot.
Et le malade se réveilla et, pensif, regarda I et sa mère, et dit : Je révais.
— Oui, dit Ezra, lui montrant le livre, el le jeune homme rougit...
— Oui, maître, je lis la belle aventure.
— En sais-tu la fin peut-être mieux contée qu'ici ?
— Que la reine mourut et que Lancelot en languit, versle temps où ÀrtUS vint à disparaître vers Avalon.
— Je sais celle-ci.
Quand Artus eut visité le château de la fée Morgain, la salle où Lancelot prison: 1 dessiné
toute la légende de son amour, les heures ,1 pâleurs et celles de ses baisers. Artus revenait ardent à la vengeance, quand il se heurta contre la révolte de Nfordret. Et Genièvre était captive de Mordret. Lors elle crut tant, que ceci, d'avoir été à la merci du traître, la fanerait pour Lancelot
qu'elle Voulut s'enfuir, au plus loin, dans mi monastère, et ce fut sur le dernier cap de Galles qui s'enfonce au plus loin parmi des vagues montueuses^
La reine fit couper s, «s 1.1. unis cheveux-, une
guimpe cacha son \ isage, un long manteau noir et
Un vêtement Mauc la couvrirent, et tous les jours,
comme autrefois la reine aux mandes douh
elle longeait la longue terrasse sur la mer, malgré le vent qui la fouettait et l'arrivée des roues blanches des vagues jetées contre le balcon de pierre colossale pêle-mêle avec les criardes mouettes; et la mer tumultueuse lui semblait courir comme les minutes de son ancien amour, de son amour vi vant. Tous les jours au matin, au sortir de l'office, les nonnes devaient passer par ce couloir ouvert de rochers pour regagner les cellules, et l'abbesse passait la dernière. Depuis l'arrivée de la reine, elle passa l'avant-dernière pour lui laisser le pas libre et le séjour solitaire sur cette terrasse. En face le moutier des religieuses, à quelque distance sur un îlot, était un couvent, où quelques religieux, subis à la plus dure règle, expiaient, dans la prière et la contemplation, des bonheurs trop grands sans doute. A d'autres heures que celles habituelles aux nonnes, les religieux passaient aussi sur une terrasse qui 'dominait la mer et regardait le couvent, et les vagues de ce détroit resserré venaient aussi couvrir d'écume leur étroite allée. Un jour, derrière la file des moines, un homme de plus marcha, la cagoule sur la tête et les longues bures autour du corps, et lui aussi, le prieur le laissait regarder longuement les flots enragés du détroit, et à l'extrémité delà terrasse, ces vagues furieuses qui s'en allaient se calmer dans la mer. Et la reine Genièvre vit le religieux qui, l'apercevant indistinc-
17/1 il ton 1 r i>i 1 'on
(emcnt, fut frappé au cœur et resta quelque temps adossé à un pilier comme sans mouvement. La reine attendit qu'il se fût remis et lui adressa une lente inclination de tète. Et depuis ce temps, la reine Genièvre et Lancelot, plus réunis et plus séparés à la fois qu'ils furent à leur temps sses, se saluent tous les jours une fois, lentement, vant chacun la fde des âmes de foi. avec lesquelles ils vivent. Et de peur de trop s'apercevoir, de savoir trop quelles rides ont marqué leurs lac phelincs de leur amour, ils ne demeurent sur la terrasse qu'un instant, celui de se saluer, et jamais Lancelot ne lève sa cagoule ni la reine sa guimpe, et l'illusion immortelle plane entre eux au bruit violent de la mer et vibre entre eux, ses blanches ailes étendues. < l'est grande souffrance que le grand amour et grand froid quand il est détruit, et grande fièvre quand il commence.
Et le sage Ezra, après avoir versé une lai
de Lethé dans une coupe, la tendit au jeune lioin-
mo qui bientôt se rendormit, e1 Ezra dit à la
vieille: « Demain il sera guéri, tu l'enverra.^ ehe/ moi. » Et il repartit par la nuit de la ville.