LA VILLE
La ville s'éveillait; par la fuite de l'ombre les
hauts beffrois et les aiguilles des clochers semblaient s'étirer; des matelots pressés appareillèrent; à la remorque des barques les radeaux glissèrent, des volets frappèrent les murs et des faces fripées de vieilles se montrèrent un instant, puis des fumées s'élevèrent des hautes cheminées. Des auvents de boutiques furent enlevés et l'on aperçut des gens tailler le cuir, couper l'étoffe. Un chant matinal s'éleva discord, multiple, et les gros charrois se présentèrent aux ponts tout chargés de légumes et de bètes mugissantes et bêlantes. La faim de la ville s'éveillait. Des pêcheurs se hâtèrent et leur butin humide et scintillant tressauta sur des dalles de marbre. Des panerées de fruits et des cruches de lait encombrèrent la grand'place, et les bourgeois aux larges manteaux circulaient difficilement au milieu de ces encombrements, augmentés par le bruit aigu des cris de porcs, des cris de volaille et les jappements joyeux des chiens émerveillés, comme toujours, devant tant de nourriture. Les tavernes s'étaient déjà entre-bail lées. L'on débitait la bière et les poissons salés; des tintements de métal sur les tables des cabarets, des tintements de métal à l'échoppe du changeur,et le soleil glissa pardessus les toits dorés et se tint immobile sur cette multitude vendeuse, acheteuse, jacassante; des casques et des lances et des cuirasses flamboyèrent à rentrée de la place et une file de cavaliers passa lente
I y*» i B ' "M i DE LOB
pour se perdre vers les ponts et la campagne. Des
sonneries de cloches correspondirent, et bientôt I portes de l'église laissèrent sortir des files souriantes de femmes vêtues de velours et les beaux jeunes gens s'empressèrent; de blancs lévriers boulaient des matins, de doux propos s'échangeaient de l'é§ la place et les robustes gens de métier s'interrompaient pour voir passer, puis reprenaient la besogne, et des impatients attendaient de vaQt leur échoppe la fin de leurs distractions pour réobtenir qui un manteau, qui des chaussures, confiées un peu vite à l'obséquiosité flâneuse de ces artisans. Au pied des échafaudages les maçons se croisaient méditatif ment les bras, à la façon des poètes, les marcha n d'herbes et de légumes s'arrêtaient pour écouter la belle voix des crieurs publics enorgueillis «les richesses qu'ils claironnaient d'autrui à autrui. Et les pet;'s marchands de boissons chaudes couraient avec leura marmites de fer, leurs écuelles et leurs
gobelets, autour de tous, pépiant, et vantant, et ci iant. et offrant, et incitant clic/ tous le j ftee
à leur prétexte, d'une minute de loisir; el le joyeux tumulte matinal ne se contenait pas dans la pla
du marché, il courait par les rues jusqu'aux ruelles étroites et ses clochettes joyeuses pénétraient jusqu'à l'étroite ruelle où EUzphaph, sur le seuil aupi de la vieille safranée et parcheminée, regardait
partir le jeune homme dont le vieil Ezra avait, la
ET Df SILENCE 177
nuit précédente, calmé la fièvre. Et le jeune Samuel, après s'être encore une fois détourné vers elle, se perdit au premier tournant de rue dans le remous courant de la foule.
Il passa d'abord devant le palais des empereurs dont les chevaux dorés agrémentaient en se cabrant la colonnade de marbre rose. Un balcon cintré marquait la place d'où l'empereur tout nouveau couronné se montrait au peuple la couronne en tête, et la coupe de bienvenue de la ville à la main. En face, parmi un grillage contournant dans la légèreté d'un fer aminci des grappes et des roses, une fontaine pleurait. A la corniche du bâtiment des statues colossales symbolisaient la force; une haute tour permettait au seigneur de tant d'hommes de percevoir la mer par où s'en allaient les audaces de ses fortunes, par où revenaient les moissons de victoire, et les flèches de mille mâts commençaient non loin de là à se serrer contre des quais; puis il arriva sur la grand'place où les clochetons de la maison de ville et de nombreuses statuettes de pierre regardaient l'encombrement du marché, et les halles, masse énorme et noire, leur faisaient face, d'où sortaient des valets chargés de quartiers de viande et des artisans portant du drap et du cuir. Si le palais des empereurs était étincelant de statues dorées et d'emblèmes aux riches couleurs, portant sur ses tons blancs et roses un grand
lyB LE CONTE DE l'ûR
aspect de jeunesse parée, si la maison de ville, en <a robe grise ciselée, parsemée d'écus aux bandes de couleurs, avec ses statuettes, pierres ég d'un
symbolique collier, parure acquise pierre à pierre, semblait uue dame opulente, à la force de sa maturité, encore belle, recueillie dans une sobre parure et une quiète contemplation, les halles c'était l'amoncelis trapu de la brique, brique par brique, et d'épais travaux se devinaient, et le bâtiment gauche avec son beffroi latéral avait quelque allure du -este lourd d'un ouvrier habitué à portei |»esants sur une épaule. Le bâtiment suggérait une force dure, et ramassée, qui s'ignore et se borne à jouer avec les fardeaux. C'était le bâtiment nu où des fresques devaient venir.
Plus loin la cathédrale barrait de sa Façade la plus grande place et ses hautes tours dominaient
la ville, pins hautes que le palais, la maison de ville
les halles. L'immense masse scintillait par se
trauXj l'or du soleil se transmuait, passant j>:inui
les transparences en pierreries ('normes et ;
en impassibles ornements d'or, d'argent, de rubis, de l'eu fixé, en promesse de terres de merveil:
I allées cl - comme des prairies du
eiel, des sages lucescents marchaient, ou c'étaient 1rs Persées terrassant les anciens dragons aux squammes d'azur et de lumière, ntuur de
leur casque la couronne auréolée; des théori
ET DU SILENCE t 7Ç)
vierges descendaient vers les fleuves entre la masse plus grise des archers fer-vêtus, et la claire lumière et cette matière vitrifiée aux splendeurs d'eau magique agrandissait l'extase de leurs yeux, et des saints en prière étaient beaux comme des dieux païens, et d'apolloniennes chevelures d'or couronnaient le front des Saint Michel. Sous les trois portails immenses, des bas-reliefs enchaînaient à la porte de l'église les ennemis vaincus : les Pans fourchus, et les diables qui se déguisent en moines, et ceux qui prennent le costume des prud'hommes introduisent, sous l'apparat connu et usurpé d'une parole dévalant parmi la plus vénérable barbe blanche, les mauvais conseils et les luxures parmi les familles, et abusent les fillettes pendant que le père au loin guerroie, et des mains robustes enlevaient par l'oreille des sylvains grimaçants. La beauté des vierges folles étincelait dans le granit, et de maigres corps de saints, les yeux creux vers là-haut, semblaient exorciser le souvenir des ardeurs de ceUr faune captive. Et la flore des champs contournée, volutée, simplifiée, parfois déformée aussi en mille tentacules sculptées, enguirlandait ce tableau des victoires et des captivités, qui contenait même la victoire de l'âme sur la mort, l'âme pure s'échappant de la barque où la veulent maintenir les doigts gourds et griffus des estafiers velus du péché. Les portes de l'église s'ouvraient d'un battement lent
l8o il CONTE DE I.'on
et se reformaient sans bruit. Malgré leur épaisse solidité, le fidèle devait percevoir que ce n'était là réellement que rideaux pour séparer du dehors, du monde un instant occupé ailleurs, le palais de la prière, et les triples nefs s'élançaient dans une sj mphonie de pierres sculptées, «le colonnes qui étaient les hauts arbres pétrifiés. Dans les étincellements des vitraux, tantôt semblables à L'aube radieuse, tantôt au coucher du soleil sur une plaine de merveilles, près d'un fabuleux Jourdain, les hautes colonnes polychromées jouaient la forêt éternelle et primitive, la forêt des cultes, celle où l'homme apeuré s'arrête pour bégayer une prière, revient pour écouter le prêtre exilé qui lui prêche la bonté, et prend coutume à jour fixe de revenir pour le sacrifice et L'offrande. Et cette forêt primitive ils
L'emportent avec eux dans leurs villes lorsque les fois sont victorieuses, et la reconsl misent solide
contre les vicissitudes de La saison, contre L'automne qui ébranche la gracieuse voilette des légendi l'hiver qui jette le gel réfrigérant pas nus.
C'est la forêt d'été avec tou( Le bruissement de ni légende, ses parfums simplifiés, refaits, montant. «les cassolettes pour entretenir l'illusion de la chaude clarté des apparitions sur les clairières, et les
unes redisent le chant grave des massifs et des lointains dont le vent joue comme d'instruments.
Si la foi contient quelques problèmes qui se puis-
sent agiter entre quelques philosophes, ici il n'en est point de trace. Le populaire a construit l'enveloppe autour de sa chimère, et aux côtés du dieu dont on lui parle, de celui qui crie dans le tonnerre et apparaît au fond des âmes en des conseils de mansuétude, il a apporté tous ses dieux, tous ses anciens dieux auxquels toujours il demeura fidèle, et avec eux sa foi au moment présent, et sa volonté de ne pas mourir, car voici des voussures s'élancer les longs clairons des résurrections; il a apporté son amour de la beauté candide en robe bleue, aux yeux bleus, aux cheveux de lin, au pas hésitant, s'avançant par la fraîcheur tranquille des prairies, en une campagne riante et fréquente, car voici Marie marchant avec précaution sur la croupe du malin; il a apporté son amour troublé, gêné devant la beauté impérieuse, la beauté éclatante, la vraie beauté, et ses rancunes contre les yeux trop volontaires et dominateurs, car voici dans l'or de sa chevelure Marie-Magdeleine humiliée.
Le populaire y ajouta l'imprévu de sa chanson, et il se souvint de ses humbles amis, de l'oiseau qui chante pour le distraire, de la tourterelle au col gonflé qu'il rêve obscurément comme un symbole de son désir, des oiseaux messagers qui portent à l'amante les gratitudes de l'amant, car voici la colombe blanche. Si le maître architecte a prodigué dans la nef des allées heureusement disposées en
l82 LE CONTE DE l/OF\
forme de croix, pour rappeler le martyre, le populaire ne s'en aperçoit guère, el c'est aux signes de résurrection qu'il va, parmi la forêt des piliers,
sous la voûte sombre où grondent les musiques : el ces musiques, ce sont, quelque effort qu'on ait fait pour les cadencer sévèrement et jeter sur leur clarté un lambeau de voile de deuil, ce sont ses anciennes chansons, celles qu'il jetait à pleine gorge, le long des routes, aux solitudes sylvestres, et dans ses fêles, el qu'eussent reconnu les modèles des statues colossales, statues de martyrs, statues de rois ancêtres de la vierge, ses créatures ou du moinsouvenirs, ses héros embrumés d'un rêve millénaire. Au long des parois de l'église, sous des pierres tombales horizontales, dormaient dans une fausse humilité sous la marche d^s passants le^ vieux comtes et les vieux ducs, et Faîtière splendeur de
leurs épouses y était à côté d'eux allongée en mensonge d'égalité, en mensonge d'humilité qui leur semblaient convenable, dernier et seul sacrifice fait
pendant leur vie aux chimères populaires de ve
nir dormir au ras «lu sol de la forêt de pierre, sans un tertre; rien qu'une image comme le jeu industrieux de quelques pierres en une clairière indiquait leur présence j c'étaient de très anciennes
sépultures. Mais déjà près du chu-ur. dans la partie
de la cathédrale ou règne davantage l'orgueil <
nisé des hiérarchies de prêtres, non loin des stalles
à tètes de griffons, où s'asseoient les dignitaires, les hautes tombes apparaissaient, droites et pleines d'orgueil. Le cuivre soigneusement martelé et repoussé gardait des tons d'or aux armures de ceux qui étaient couchés là, sur un pavois de marbre que portaient sur leurs épaules de longues formes au manteau de marbre noir, dont le capuchon soigneusement baissé cachait les faces. Étaient-ce ces formes sans attribution de sexe, sous leur durable et dure draperie, les pauvretés, les humilités, les charités, les pardons, ou bien les aspects morts des courages, des volontés, des violences du désir?Dans leur geste abaissé sous le poids du corps et de son lit de parade, fallait-il lire la joyeuse soumission des vertus assouplies, accompagnant le corps et l'âme qui fut son hôte, ou des captifs vaincus, ou des servantes domptées, et ces faces de marbre blanc, pourquoi les avait-on encapuchonnées de noir, modestie ou peur de les apercevoir. Et à plusieurs tombeaux la funèbre théorie immobile semblait, dans le dédale des colonnes, un sombre cortège de deuil arrêté parmi les arbres de la forêt. Elles semblaient étrangères parmi toutes les joies sculptées, peintes et chantées qu'avait ici léguées l'âme du peuple; trop d'orgueil des armures brillait sur trop d'humilité des porteurs du brancard définitif, mais plus haut toujours, plus haut vers les voûtes, au plus élevé des vitraux continuait
l8/j i r COMTE DE I.'OIX
la l'été colorée des personnages de féerie dans [es plaines de liesses, des petits dieux, des joyeux guides des corporations, des saints aumôniers, des esprits familiers déifiés, foute la menue et royale lignée de dieux enfantés eo foule par tous les et puis la flèche montait vers le ciel bleu, montait inachevée toujours, toujours plus baute, car à tons lés siècles les hommes ont toujours tenté de construire Babel.
Et tout autour de la cathédrale des ruelles s'entortillaient, profondes cavées sous le ciel, ruelles presque silencieuses, oùles pas se taisaient, auvents déserts, calmes murailles avec des images en des niches el des petites lampes brûlaient connue dans l'obscurité et ce tortueux lacis semblait les racines
enchevêtrées de la grande forêt populaire et des âmes rudimentaires y vivaient silencieusement, murées dans l'éclosion prodigieuse, vivant de la vie végétative des germes avec toutes leurs mena< leurs promesses. | j H sembla au jeune homme que dans ce rigide amoncelis de fleurs et d'arbustes de pierres avec les roses vives et les pourpres de vitraux, ses hélianthes, ses lys, ses colonnes enroude chèvrefeuilles, peut-être une âme dormait corn me dormit Merlin, endormie ei enlacée «le quelle Viviane I Et pour jusques à quand ! Ses pas l'avaient mené jusque près d'un quai et eo face, à traies barques, il aperçut défiler des cavaliers
aux armures de fête, et jeunes, joyeusement. Ah! parmi cette ville, pensait-il, et ce monde tel que l'ont fait les architectes de la cathédrale et les pères de ces gais cavaliers, où sont les palais de Viviane l'artificieuse, celle qui attire les hommes dans son sein et les enchante un siècle au son d'une chanson? Où sont les palais de Morgain qui les entraîne dans des rondes où ils dansent sans fatigue et chantent durant un siècle pour un seul baiser de Morgain ; où sont les portes des hautes vallées bleues sur lesquelles traînent des bandes d'argent de nuage, voile, avec la distance pour cacher les berges de départ à ceux qui ne peuvent être appelés. Où se cachent les sources qui sont des miroirs des fées, et quelles dures coutumes pèsent sur le monde aussi loin qu'on peut marcher, savoir, apprendre. Depuis que les compagnes de Morgain recueillirent parmi les roseaux le corps pâmé et navré d'Artus, les miracles de la contrée du rêve ne se sont guère renouvelés; où sont les grands palais aux terrasses immenses sur l'étendue bleue d'une mer sans rides, et dont l'écume semble une frange de fête éternelle et dont le ciel sourit en écartant ses nues blanches; pour qui fleurissent lesfruits d'or d'Avalon? Qui va, par les chemins semés d'embûches, gardés de bêtes fauves et d'hommes d'armes, pavés de merveilles, vers les maisons inattendues où tout à coup la vérité reluit, simple comme un beau soir de fête, em-
1 86 LE I l.'ûR
preinte de mélancolie heureuse et de musiquegrave, et combien d'hommes ont les yeuxlevés sans qu'on sache s'ils suivent encore des yeux ['ascension déjà disparue du Graal <»u s'ils attendent que I»' firmament s'entr'ouvfe pour leur montrer du lointain, encore du lointain, encore de l'espace, encore de la fête el de pompeux cortèges, même si lointains qu'ils ue leur laissent que le souvenir courus d'une chimère. Et que faire, demeurer comme eux, <»u vivre la stricte couleur des choses, ou se dorer le pré de ce que l'on préjuge de l'infini.
Qu'en contenait-elle, la princesse enlivvi, blanche et liliale, à la longue traîne, un cercle d'or mat autour des longs cheveux, qui éo ingé-
nument, les lèvres eut r'. nivelles et les veux ravi>.
les chansons des trouvères, et qui sembla plus particulièrement se plaire à la sienne. Aimerait-elle, puisqu'elle parut moins apparente, moins elle-même enune jolie candeur, à l'audition «les coupletsgrandiloques de tel chanteur, le bercemenl de la musique de Samuel et la fraîcheur de sa chanson captée près des roseaux du fleuve. Avait-elle entendue.' frisson du passé qui se mêlai I à ce Frémissement <l
nir. peut-être, en sa chanson si elle était bien celle
qu'il avail voulu chauler-, el si le méchant magicien qui change en cuivre les morceaux d'or pur qu'on soit de son escarcelle, ne les avail pas transmutés pendant qu'il les arrangeait. 11 revit l'orgueil
d'être appelé parmi les meilleurs qui sont la musique d'une race et d'un temps et le son de leur voix s'amplifie aux poitrines des autres, et c'est sur leur cadence qu'on marche par le monde. Peut-être aux yeux de la douce princesse étaient les vallées bleues, et ses cheveux des cordages parfumés de la nef sacrée d'amour, et sur ses lèvres les fondantes délices d'Avalon et peut-être sa voix saurait-elle, dans le blanc palais de ses bras, dans la bleue valrée de son manteau déployé, charmer le poète afin qu'il chante comme en un rêve, toute son âme, tout un siècle, dans une seule chanson aux modulations infinies, vie vraie de l'amour, ignorant les labyrinthes de la puissance et les broussailles de la force où il vit.
Ces belles méditations amenèrent Samuel à la porte du vieil Ezra.
Ceux de la ville ne savaient presque rien du vieillard. Il était venu un jour, il y avait longtemps, d'une autre capitale; on présumait, on racontait qu'il était parti d'Orient, mais il y avait des années, et sa marche lente avait été interrompue par des séjours, par de longues et patientes guérisons. Sa figure de vieillard, à la longue barbe blanche, aux yeux vifs, n'offrait pas de symptômes d'âge parmi
88 l l CONTI DE l.'uu
les nuances de la vieillesse: il était sec et droit : les pauvres du bas quartier recouraient toujours bienveillance, 1rs gais et puissants seigneurs
science. Souvent On l'avait VU entrer au palais des
empereurs, c dans les cours dallées de marbre pas qparcher de concert avec celui d'un puissant évêque ou d'un conseiller écouté. <>n lui attribuait
de spéciales vertus pour calmer les pauvres Tous,
ceux qui l'ont retentir les hautes chambres des
maisons attristées d'un lent et continu ululemenL ceux (pu' se glissent à quatre pattes en balançant
des faces hagardes et baveuses, ceux qui cachent leur tète d'un lambeau d'étoffe, drapent l'air autour d'eux, agitent un bâton vers les nuages et semblent commandera l'infini d'un geste verbeux. A ceux-là
il endormait les douleurs et les ambitions, et ramenait le pauvre puissant souverain trahi et abandonné, se recoucher au long de son grabat, et le renvoyait dans le domaine clos et calme du songe. On lui amenait les pauvrettes qui pleurent inguérissablcmcnt et dont l'âme filtre par les yeux fixes,
et il berçait ces endolories, et les douleurs trop
profondes et silencieuses qui pèsent trop sur le
Coeur, il les résolvait en menus pleurs rafraîchissants. Quand il passait dans les rues de la ville,
invariablement valu d nue longue robe brune avec
un collet et une toque épaisse, l'hiver de fourrures,
le velours, les bon ru cuis sur leur porte ôtaient
leurs bonnets et les seigneurs le saluaient, car tous lui devaient quelque reconnaissance. Néanmoins, malgré son pas toujours égal, son silence rompu seulement pour répondre et pour soigner, la monotonie simple de sa mise, pour tous ces gens qui le voyaient tous les jours, il demeurait un étranger, venu d'Orient, pouvant y repartir, soit par le chemin de l'est, allant à la rencontre d'une caravane arrêtée aux grandes foires, soit par la route de l'ouest, sur une nef nolisée pour le lointain parcours. Sa justice et son esprit d'équité l'avaient constitué l'arbitre de bien des difficultés entre particuliers, et même certaines d'ordre plus général, mais c'était aussi parce qu'on sentait qu'il n'était pas particulièrement intéressé à ces litiges qu'on s'adressait à sa ferme clairvoyance, dégagée d'impressions trop personnelles. Il semblait ressortir de quelque chose de plus fixe, de plus exact, de plus personnel que tout ce qui l'entourait; les plus sévères modulations des orgues étaient moins lointaines que sa pensée, et les discussions théologiques, les disputes sur l'organisation de la cité paraissaient, au regard de ses aphorismes, un peu juvéniles. La gravité marchait à ses côtés, et le prestige mystérieux de ses guérisons l'accompagnait. Il était goûté avec une nuance de craintif respect, et à cause de son utilité immédiate; et sa claustration presque perpétuelle en même temps
que sa facilité sans hâte ni empressement, à Be déranger pour soulager une douleur, étonnait ainsi que le choix de ses amitiés peu soucieuses des puissants et des fertiles.
— Samuel, dit Ezra au jeune bomme, tu 1> une coupe étrange. Le vin de la chimère dissimule trop bien de dures murailles où l'on se brise la tête. Là était toute ta maladie, et tu pensée flotte trop à la dérive. Prends garde qu'elle ne s'enchevêti
le! nœud d'herbes aquatiques au-dessus d'un tourbillon.
— Est-ce une maladie d'être jeune, de chanter ?
— Non, mais de vr\cv sur place l'impossible ( m tentes-tu d'aller? Tu es faible physiquement, tes veux ne sont point ceux d'un conquérant, mais ceux d'un contemplateur, tusais comprendre l'heure
fugitive et cueillir la ileur rare de l'émotion, mais t£ croîs-tu les bras e( la vigueur pour remonter le
courant d'unesociété avide et dure? Vis, tu le peux, ne cherche pas à régner. Il y a de trop petits monarques d'un écu, d'un fétu et d'une coipie de noix
autour de toi. N'essaiepas, travaille, suis silem
el \ is.
— Mais, sage Ezra, tel est mon seul désir el ma
seide ambition.
— Mais alors, pourquoi cette ardeur perdue cœur effleuré de plaies, cette attente dcvanl un
songe, et quelle possibilité vois-tu qu'une princesse sorte de la vie, comme des vieux contes, et qu'elle incline vers le poète un cœur que tu veux croire doux. Ne sais-tu pas les mères hautaines, etlesdurs barons parmi les aïeux; et puis quand elle voudrait s'échapper hors des chaînes, hors des barrières, hors des liens de soie, où irais-tu avec elle. Et ta foi, n'y penses-tu point?
— Je n'en ai pas d'autre que celle que j'entrevis à vos enseignements.
— Et qu'importe, tu es juif. Ta race tout entière se cramponnerait à toi, malgré elle-même. On la forcerait à te ressaisir comme tu te rejetterais vers elle, n'ayant d'autre route environné de pointes menaçantes, non d'épées, mais d'instruments de supplice.
— Mais sous l'empereur nous vivons heureux.
— Accalmie ! Crois-tu donc sérieusement que ce que l'on reproche aux riches du pont des Orfèvres, aux armateurs et aussi aux pauvres de tes taudis de ruelles, ce soit la participation de leurs pères à un ^rand meurtre ? Non, mais puisqu'un prétexte suffit pour les écarterde larouteoù roule la fortune, où passe la puissance, on le onserve ce prétexte, on les écarte, et toi, le trouvère, si tu trouves grâce au point de frayer parfois avec les plus hauts c'est que ta jeunesse est aimable, et la jeunesse n'est qu'un instant. Sais-tu guérir comme moi ? Et
1Q2 i i C0NT1 DE i. OR
lu oe veux pas l'apprendre, pour te faire tolérer
quand lu seras fané?
— Je vais vers la splendeur des formes, vers la beauté des laces et «les parures, et vers les grands jardins enamourésde luxe et vers les beaux coii
OÙ je veux prendre place. Maître, à la foi ne inanque-t-il pas l'audace! Tous les jours ne sont pas les Crépuscules OÙ tu te complais, attendant la venue
divine d'une nuit molle, pleine de hautes clartés
atténuées, lentes pour le soleil humain, propice à un long rêve, inerte et doux. 0 maître, la vie de tous les jours disjoint notre pensée comme les pierres d'une vieille muraille, et des semences y sont apportées par les courbes logiques des
vents doux, et des Heurs y naissent, i|ui pourtant (levaient veniret sont parfums du pays. Pourquoi ne point se mêler à la vie agissante, à 1;» \ ie qui sourit et crée, et pleure, je le veux bien, mais lit ;im^i
autour de nous. Vois le cortège eu tète duquel marche l'empereur dans sou manteau d'or et derrière lui les prêtres aux crosses gemmées, h les guerriers fastueux des pierreries incrustées dans le ter, et 1rs
dames >i belles, si liantes sur leur estrade, du
balcon par»' de tapis A\)îi elles regardent passer,
si proches à la musique du chanteur, à la parole du
poète; e! ceux de la richesse et ceux de la vaillance les lois sur leurs helles mules, les autres sur- leurs
destriers, el ne crois-tu point qu'il y a place sur les
ET DU SILENCE;; If)3
bords de leur route, pour tous, pour tous ceux de courage, de hardiesse, d'adresse et d'honneur ? N'est-il point vrai que toi, qui au long des jours dispenses la guérison et te lasses près des lits fiévreux, tu cherches en toi-même le repos et la pensée aux gestes lents, tandis que moi, dont l'existence est d'atteindre le rythme qui chante, et de poursuivre la glissante image, et la mélodie du monde qui se refuse et ne veut point être entière captée, je rêve, au contraire, aux minutes libres, à celles où l'on se voit tout entier, de mélanger mon feu à la flamme du monde ?
— Je vois, au contraire, qu'il existe près de toi, sous ta main, une sorte de bonheur pour toi, et que, comme tous, tu le délaisses et lui tournes le dos pour chercher les aventures. Crois-tu que ce soit la première fois qu'un cri comme le tien vient à mon oreille? Durant mes longues années, dont tu ne t'es peut-être jamais demandé le nombre, que j'en ai vu s'approcher du cortège dont tu me parles. Mais cette suite de gens que tu crois voir se mouvoir dans l'air libre, si tu la regardais avec les yeux certains de l'expérience, tu verrais que c'est une masse pleine, de fer ou de plomb, dont tu vois Un des côtés, le plus somptueusement décoré. Les personnages y sont engangués, chacun dans une alvéole fixe, et c'est toujours le même qui tient la même place. Cet univers ne se meut pas. Des ondes
Ifj/| LE CONTE l'i L'OR
fixes semblent bruire, parfois la masse vacille un instant, mais il faut bien des lézardes pour qu'elle
s'écroule, et que le passant de la route puisa mêler. Es-tu autre chose qu'un passant? Tu peux l'arrêter un instant, et, encore étourdi de ta marche, te figurer que ce sont lés autres qui marchent
ri non pas toi. C'est tout. Mais tu reviendras toimême de tes chimères, et je souhaite ardemment que ce soit bientôt et que tu en sois d'autant moins meurtri.
MAITRE ASVERUS
Ils devisaient encore lorsque la lourde portière fut écartée et une voix joviale et profonde s'écria: « Me v<»ici revenu, maître Eira. Quoi de changé dans la bonne ville, dans son ftme au moins 1rs nies et les gens m'ont semblé identiques I I e nouveau venu était grand, sa face aux traits accuses s'ombrait d'une barbe drue et grisonnante,
costume était simple comme celui d'un VOjagCUr,
et tous s, «s traits «>t s, m corps indiquaient une très verte vieillesse ; ses yeux étaient profonds et durs.
les épaules encore droites. 1rs mains robustes et
non ruses. i,>s veines brutales comme des cordelettes.
ET DU SILENCE iq5
— Sois le bienvenu, maître Asverns. Ici rien ne change qu'au bout de fort longtemps ; mais toi le voyageur, le pèlerin du beau, et aussi l'avisé marchand qui connaît toutes les routes, qu'as-tu vu en ton errance?
— Des villes, des villes, des villes près de la mer, des villes près du fleuve, des pendus près des calvaires, des galiotes le long des quais, des villes qui préparent des pelleteries, des villes qui réunissent des amas de blé, des villes où les milliers de tisserands préparent l'étoffe, préparent la toile, pour que des grandes villes comme celle-ci les achètent, et dans maints endroits des avares qui comptent l'or d'une main tremblante ; il y a aussi des sages, moins sages que toi,bonEzra, et des étourdis moins étourdis que toi, Samuel. H y a aussi des évêques èî des moines qui sont ignorants, 'et des savants qui étudient et des économes de seigneurs qui sont riches et abritent de fourrures leurs mains replètes et indolentes, et des paysans qui ne sont pas contents. Le monde va comme toujours, en unsens indifférent, d'un petit trot égal, pour se conformer à l'expression bien connue : « Ainsi va le monde. » Le monde en ce moment-ci est à l'ombre d'un grand arbre pas très solide. On ne sait pas ce que valent ses racines, il y a dans les branches des fruits un peu disproportionnés, qui pourraient un jour se détacher et quelques nez en pourraient saigner, mais il
igO n: COK M". DE LOR
se tient encore assez l)ien. II y a aussi dans les boiseries des maisons des tarets qu'on entend le soir quand, après la prière,, tout s'est tu, mais comme après la prière, on s'endort commodément et sérieusement, il n'y a que «1rs oisifs el d« veurs qui les entendent. Samuel, comment va Kizphah ?
— Bien.
— C'est court. Bien et encore ?
— Elle i\\c, elle songe, quelquefois elle chante à mi-voix et parfois de façon tonnante; elle joue du luth, elle lit les vieux contes, quelquefois, el apprend les propos du siècle et de l'heure on ne sait comment, par la brise, la servante, par mes distractions et les récits de ma vieille mère qui sait encore bien des choses Fratehes d'il y a un demi-
sièele; elle est comme toutes les jeunes tilles.
— Tu crois ?
— Oui.
— A quoi sert d'être un rêveur, pour si bien discerner les choses ? Elle chante, elle file, mais saistu ce (jni se passe sous cet aspect de tous les jours? Elle estbelle, Rizphah?
— Sans doute.
— Noire jeune ami, dit K/ra, file la «pienonille
des légendes. Je le crois «'pris de la reine Genièvre, il me semble qu'il a trouvé un retlet de cette
belle disparue, mais qu'il l'a cherchée unpeu haut.
Et DU SiLENCE 197
Il en peut coûter très cher d'aimer une inaccessible beauté. Que dirait-on d'un homme dont la vie se passerait à contempler un reflet de lune dans la rivière, ou à attendre un capricieux feu-follet dont on est distant d'un infranchissable marais? Sans doute, il est d'admirables reflets le soir sur la rivière et sur le lac, mais qu'en attrape le mélancolique héron ?
Maître Asverus devint grave : Samuel, tu n'écouteras pas mon expérience ; elle est pourtant de durée. Regardes-y à deux fois avant de fêler le miroir de ta vie. Rizphah est belle, elle est pour toi de l'avenir et du passé. Elle est la femme forte, comme celle dont elle porte le nom, elle saurait écarter les aigles du gibet de ses fils, et veiller dans le désert, les yeux secs, mangeant le pain dur, et vêtue d'un mauvais sac. Elle serait pour toi la vraie lampe des magiciens, lalampe àl'inépuisable goutte d'huile. Fais attention; il y a des êtres qu'on n'a pas le droit de froisser ; elle en est un ; songe d'abord à ton devoir et puis à toi. Tu as un bon bâton de voyage; ne le casse pas.
— Je l'aime comme une sœur.
— Mais elle, bientôt, maintenant, enfin dans un peu, quand elle aura déchiffré les premières pag-es du livre de vie, t'aimera-t-elle comme un frère?
— Chacun vit sa destinée.
— Eh non, on suit sa première erreur, lorsque
198 le conte de l'or
l'on n'a pas su sa destinée. Et quel est le reflet ?
Samuel demeura silencieux, mais Ezra dit : La princesse Marie.
Maître Asverus soucieusement considéra le jeune
homme. Où l'as-tu vue ?
— Au palais; avec d'autres j'ai chant*', elle m'a remercié d'une voix si douce et m'a dit Bur mon art des choses si justes que j'en Suis charmé.
— Et te voici noyé dans ce clair petit lac bleu de ses yeux et ensorcelé de cette voix qui semble tonjours moduler une romance. Te voici devenu bien impersonnel, car tu n'es pas le seul que sa beauté ait enlisé. Tu l'aimes parce qu'elle est frêle et semble douce, et cela rehaussé par la pompe de la puissance ; mais qu espères-tu, crois- tu que de lahaute
cathèdre elle descendra vers toi, non plus une minute, une minute de parole banale, mais p
ger les yeux ouverts sur toute la dérive de la belles beautés graciles et blondes ne Boni guère
le l'ait du vieil Asverus, el puis qù'espères-tu ? in chanter toute ta vie, les bras levés, vers
une image dont les veux de saphirs baignent de
douce lumière toute une salle pleine «le port de guerriers. Tu n'es pas Lancelot, si elle est Genièvre, ('rois le vieil Asverus, pars et emmène Rizphahjil est d'autres villes j ou retranche de ton
Cœur cette partie de rêve. Ce n'est pas une llamme
ET DU SILENCE I Qf)
droite qui te consume. Il y a chez toi seulement un tison fumeux qu'il te faut jeter. Pars.
— Certes, non.
— Alors que les grelots scintillent et jasent autour de ta tête ; mets un bonnet de fou, mon ami, et va-t'en sur les routes ; crie que tu es le chevalier de l'impossible et l'amoureux du blanc fantôme de l'Aube. Va bégayer sur les carrefours, va bégayer, car que sauras-tu, qu'apprendras-tu face à face avec ce portrait que tu emporteras sous les paupières? Car déjà, certes, une autre princesse Marie vit dans ton cerveau, que la vraie, que celle qui existe, assez belle et assez bonne, mais frêle, frêle. Un poète, un poète qui a du sang-, des nerfs, qui sait chanter, naïf et franc, comme un coq du soleil, s'iriser vers une bulle d'air ! Soigne-toi, écoute Ezra, ne cherche pas à escalader un donjon sans échelle, à ouvrir une porte sans clef, etprends garde à toi. La douleur inoccupée, c'est ce qu'il y a de plus terrible au monde.
— Mais je suis fort.
— Tu es faible; les forts c'est moi, c'est lui, les forts, ce sont ceux qui dépassèrent les âges de faiblesse, ceux qui vivent d'un idéal nourricier, dans une recherche fixe. Tu es faible, te dis-je, comme tous ceux de ton âge, et tu dois vivre près des forts, mûrir près d'eux si tu veux étayer ta débilité, jusqu'à ce que tes épaules soient assez fermes. Sinon
!200 i l QONtl DE l'0I\
va rêver dans les roseaux; comme toi ils se balancent au gré du vent, et sont contents quand il leur souffle des musiques.
— Ah, maître Asverus, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir que la beauté, c'est un jeu de l'imprévu. Il me semble que je connais Rizphah depuis des siècles, que mes âmes antérieures dans d'autres existences, la connaissaient. Ames ont certes déjà échangé, dans des vies p dentés, tant de paroles et de serments, et d'amour, qu'il ne me semble plus possible de recommencer. C'est la femme forte, je le veux bien, mais depuis combien de temps, combien de fois, ma prétendue débilité s'est-elle appuyée sur elle! Et les ries pointant se brisent, et les existences recommencent. Je voudrais une vie nouvelle, sans mémoire, sois rencontrera toutes les heures neuves, le souvenir.
Ne croyez-vous pas que nous avons déjà tant vécu, ailleurs, autrement, et qu'il faudrait recommencer, quecesoil n'importe quoi, le bonheur, la douleur,
la torture, m;iis autre chose, des eaux fraîchi
— Songes ! mais si tu as déjà vécu, si. dans des
vies antérieures, tu as rencontré ftizphah, ne \
tu pas que la rencontrer maintenant au seuil deton
existence, apportée parla fatalitésous le même toit où tu ris, c'est le signe; les volontés supérieures
te la donnent.
— Mlles m'enchaînent al
— Des nécessités impénétrables se manifestentelles autrement que par des ordres et des liens ? Quoi que tu veuilles, que tu fasses, que tu rêves, ou que tu fuies, tu es le prisonnier decette face gracieuse de ton destin. Crois-tu qu'à ton appel les oisillons du monde pépieront une autre chanson, que les étoiles glacées du septentrion revêtiront des robes roses, que le chant de l'église là-bas retentira des allégresses tendres, que la mort ne sera plus un vilain squelette, que le cœur des hommes bardés de fer s'amollira, qu'on ne traquera plus l'or par le geste brutal ou la parole mielleuse, et que des pas boueux n'érailleront pas de leurs traces la blanche robe du silence, que des voix grasses cesseront de retentir dans les palais blancs? Tu ne vois pas contre ton dessein la file des moines, la file des prêtres, des soldats, et les rires de la foule, mille bouches fendues, et deux mille mains pleines de pierres, et si tu crois que l'idole percevra ton rêve !
— Elle l'a déjà perçu.
— Une heure ! Restera-t-il longtemps radieux et neuf ton rêve, pur en ce moment, mais que tu devras bientôt froisser entre tes doigts de colère. Crains de vivre toute ta vie, en un coin de tanière ignorée, seul avec un désespoir, avec une parodie, avec une floraison fanée, avec un vieux sourire qui ne te sera plus que matière à sarcasmes, les plus durs, ceux qu'on s'adresse à soi-même.
202 M CONTE DE l. OU
— Non, j ai réfléchi, je tenterai l'aventure
bonheur. Quelle que soit ma chute, mon but aura été beau.
— Tant pis, dit Àsverus,
Dans la petite chambre, Rizphah file; mate brille, parmi les cheveux noirs largement ondulés, d'un éclat doux de miroir derrière des g et ses grands yeux noirs ont la langueur douée «l'une nuit sur l'Eilen. Sa grâce robuste est svelte comme un jeune arbre, et ses lèvres sont des au eœUT (le flamme. Le front assez liant, la fine et liere arête du ne/, les pentes narines donnent à cette face un caractère de Splendeur presque auguste et héroïque; son clair regard est comme un
l'eu de joie, et la chanson de son esprit chevauche
loin, bien Loin, en belles plaines de promesses, vers un horizon aux coupoles doré une fête aux
corbeilles odorantes. Elle île, et les ci
familières près d'elle - il l'admirer.
Àsverus entra.
— Vous cherchez Samuel ?
— Non, je VOUlaJfl te j. aller. Que tait Samuel ?
— ohiliè\e, il rêve, il vient de souffrir.
— Pourquoi ?
— Il cherche dans les nuages blancs, il médite, se dépite, il souffre et j'en souffre.
— Tu l'aimes toujours ?
— Oui.
— Et lui ?
— S'il ne m'aime à présent, il m'aimera toujours. Quand il aura regardé le monde et les nuages blancs il me reviendra.
— Il va souffrir.
— Alors je le consolerai.
— Souffrir beaucoup.
— lors je le guérirai.
Et Rizphah se remet à filer, les yeux assombris mais comme des mots d'espoir passaient précipitamment et en silence sur ses lèvres fines qui semblaient compter les tours du rouet.