‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 28 sur 46 · NOIX JEUNES ET VIEILLES · texte numérisé non relu

NOIX JEUNES ET VIEILLES

Les jours sont tissés de fils noirs et blancs.

Le navette du temps les mêle indifférente

près de l'horloge où la cadence de l'heure est lente

et court cependant.

Le sable aux bords du fleuve trotte vile sons l'autan et tourne comme mille sphères petites Bl fuvar.lr

c'est I*' même sable el la même eau bavarde qui voisinent toujours sans bouger d'un empan;

cela semble courir pourtant

Les i. Miles voiles «les nefs vers l'horizon bleu se hâtent et cent bras de volonté s'arc-boutent

contre le mur liquide el moi de IV. m verd.it

la nef arrive, la nef repart. Bile demeure

sur la même (gouttelette d'eau qui se meurt

à la même place et se grossit et M volute et rève aussi d'une longue route.

Le feu <|ui grésille à l'être s'imagine des escalades

immenses ;ui plafond bleuâtre

du ciel l au fond de l'àtrc

en cendres grises en cendres grises,

Grises comme mes tempes et mes mains terreuses qui parties au matiu de la terre maternelle s'en retournent le soir vers la terre éternelle

et se courbent et se nouent ainsi que des racines qui jetèrent un éclat or et vert dans les ravines

et l'hiver arrivé se cachent au sol qu'elles creusent Cendre, ô mot infini, ô refrain éternel.

Ainsi dans la petite maison du faubourg- au plafond bas, aux grises solives d'où pendait la lampe de cuivre, près des paquets d'herbe séchée, la vieille mère sereine chevrotait la vieille chanson inoubliée, et Rizphah, qui filait auprès d'elle, reprit- (Les fuseaux de la vieille tournaient monotones.)

J'entends la voix du bien-aimé.

Il descend du haut des collines.

Son visage se mêle à l'aurore empourprée

et j'essuierai bientôt la rosée

aux cheveux dont son front est flore.

Il descend du haut des prochaines collines.

Il m'apporte des roses rouges

je l'attends avec des grands lys

et des roses roses cueillies

au jardin que j'ai pour lui.

J'entends la voix du bien-aimé

qui se hâte vers ma bouche.

J'entends ses pas rapides qui glissent rapides auprès des citernes

2oC i i coin i dj l 'on

où les Femmes pour puiser de l'eau inclinent leurs corps souriants et lisfl Un éclat plus solaire reluit à mes anneaux car les yeux de son âme s'y posent en ce moment où nos doigta cueillent une blai les braises du soleil s'arrêteront à mon seuil et parmi l'ombre et l'eau de la cour parfumée où mon désir attend les pourpres d'an i parmi le marbre blanc et les grenadiers pourpres et les pampres d'espoir et de force couleur de mer je le tiendrai captif et joyeux et L'herbe araère de l'absence se faner i entre les pierr •l'entends venir le bien-ainié.

Et la vieille reprit, lasse <it chevrotante, les fuseaux continuaient à bruire monoton

Elle est fanée la ville qui brillait comme une r au milieu d'un jardin de villes parfum

la poussière l'engrise, la ville couleur de perle parmi le sable d'or et le saphir duciel.

La roule poudroie par où venaient jadis les longues earavai

chargées de baumes ai «le mai vera le palais de tes rois

Jérusalem.

colonnes du temple gisenl parmi la pierre ci b'obI éteinte ta \<>i\ de pri<

qui montait comme un bel arbre

vers l'azur et les portes <\<-^ sanctuaires

•a, touchées des doigts de rouille

et sur les fresques des mUTS

les vautours ont becqueté les versets de vérité et les lignes de beauté et le lézard court sur tes marbres Jérusalem.

La porte s'ouvrit brusque et dans un rais de soleil entra Samuel tout doré de brusque lumière, éclatant de jeunesse, en face la sombre et grise chambre où s'atténuait brune la beauté de Rizphah, en face lui, et de vives couleuvres vermeilles coururent sur les objets, l'ombre de la chambre fut percée de traits d'or par toute une dentelure d'arbres en fête et il s'écria : Mère, Jérusalem est partout où il y a du soleil et du bonheur ! Mais contre ce souffle vif et bruissant et sonore qui venait de la ville, les deux femmes demeurèrent muettes et sombres.

Des soirs d'été, le vieil Ezra admettait maître Asverus et Samuel à goûter avec lui la douceur de l'heure en son jardin qui descendait à pente très douce vers un lent canal silencieux. Ce jardin touffu de grands lauriers, de hauts tilleuls, de berceaux de feuillages méticuleusement taillés, beau de fleurs rares semblait, quand les vapeurs roses, reflet du coucher du soleil, s'étaient transfusées au bleu fané du ciel, comme un puits de fraîcheur. Sur un banc

le conte m: i. <>n

de gazon sous l'avancée de branches dont un veut léger mordillait amoureusement les feuilles, ils écoutaient le silence envahir la ville, détruire un à un les bruits d'une étreinte molle, puis après avoir rampé au ras des échoppes, grimper au long des maisons, dominer la ville accablée, formidable en sa quiétude, de cette place laissée au rêve el tan! d'inactions et du subtil poison de fatigue dont il arrêtait le mouvement des corps. Ce jardin, on l'eût dit loin de toute cité écarté <le toute époque, sans voisin, riverain de quelque ^énigmatique infini, el dans l'ombre que ne perçait autre lumière que celle versée par la lune et les étoiles, les trois hommes causaient à voix lente et basse et vidaient quelques coupes. Or, un soir, aussi calme, aussi beau, aussi parfumé, aussi uni que tout autre beau soir d'été en cet enclos de sèves et <le méditation,

il parut à Samuel que sa coupe s'échappait de

doigts et qu'il regardait avec «les yeux <le rêve, un ige ancien, connu de lui. mais qu'il avait de longs instants oublié, et qui, dans les longs déploiements de ses palmes, «le ses terrasses et <le ses profonds hatliers aux fruits d'or, lui «lisait, me reconnais-tu? Et au fond, «les escaliers sans fin

montaient \ers des tmus (''normes, «•niironinrs d'obscurités épaisses, et de cette altitude de s

«les Vni\ solennelles criaient : Vérité) VériU une v«.i\ plus grave répondait : Les grands feux

ne sont point encore allumés; et Ton sentait que des guetteurs nombreux fouillaient, présents et cachés, les horizons. Et comme il se tournait vers quelqu'un de proche qui fût là, près de lui, terrestre comme lui, pour lui expliquer quelle était la contrée étrange, il vit Ezra et Asverus, mais non point comme il les connaissait.

Ezra était coiffé d'une tiare lumineuse, un collier de pierreries étincelait sur sa tunique blanche bordée de pourpre, et sa face était extraordinairement vieille, sillonnée de mille rides. Ses yeuxy éclataient d'une extraordinaire jeunesse d'un feu d'enfance et de bonté. Asverus, plus maigre, plus tanné que Samuel ne l'avait jamais vu, vêtu de bure épaisse et sombre, l'aspect très robuste, les cheveux drus et noirs, lui parlait, et tous deux regardaient vers les hautes tours. Or, en descendit les degrés un grand vieillard qui portait en ses mains comme un grand vase lumineux, et Ezra et Asverus firent quelques pas vers lui, mais sous un soufflede grand vent le vase lumineux s'éteignit comme un falol. Ezra et Asverus, avec une infinie tristesse, regardèrent comme un mur opaque et fuligineux voiler les escaliers, les hautes tours, les profonds halliers pleins de fruits dorés, et toute la ténèbre grandir et menacer, tandis que lointaines, trèslointaines, dénaturées comme d'un écho affaibli les voix redisaient : Vérité! Vérité!... qu'il était répondu près-

que imperceptiblement, avec tant de lassitude, d'an timbre neutre d'éloigné ment, chuchotant presque: «Les grands feux ne sont point encore allum Samuel crut se voir agenouillé devant Ezra ; c'était sa face, c'était le rythme de son corps mais en longue et archaïque tunique blanche, Ezra le regardait d'un air de honte, puis La ténèbre envahit cette dernière terrasse delà contrée inconnue, lui parut qu'il se réveillait d'une longue absence de sonâme.Ezra et Àsverus étaient ê is, muets.

Lors Asverus dit, se levant et rajustant son long manteau de velours noir : Seigneur Ezra, je vous laisse, j'ai demain à surveiller au port le dépari d'un de mes navires; il prit con-é et Samuel le suivit.

LE CHAI EAU D I LA Ntiv lRIB

Déjà, comme elle était un |>eu plus qu'une enfant

et pas encore une jeun»1 tille, la princesse Marie disait souvent : Je voudrais avoir un château comme mon âme, un château fait à L'apparence de mon àme. Je suis sûre que les grandes personnes quand

elles sont riches et puissantes, à plus forte raison

les filles d'Empereur, peuvent se faire bâtir un château fait surle modèle de leur âme. Je Buis sûre que les bienheureux <jui ont gagné le ciel parle martyre ou la bonté possèdent derrière Les nuages, dans

les grandes campagnes où la terre est bleue, ou des nuages blancs courent à la place de nos sources, des châteaux bâtis selon le modèle de leurs âmes et tout enveloppés de fleurs merveilleuses, qui sont aux couleurs de leurs âmes. Car les âmes ont une couleur, ainsi que tout au monde; ne dit-on pas que les feuilles vertes sont couleur d'espérance, et les jaunes couleur de gloire, les violettes couleur de deuil, et les fleurs rouges couleur d'amour? Les âmes ont une couleur, et on voit un peu la couleur de son âme dans les nuits où l'on ne dort pas,, quand les lampes maigres de la veillée se sont par hasard éteintes, et on les voit mieux en rêve, alors qu'elles se promènent seules au-dessus de vous, dans les allées du grand jardin infini, et on sait que sur un signe d'elles les toits s'ouvrent, et les laissent s'évader vers les étoiles.

Et quand les femmes dont le devoir était d'augmenter sa sagesse lui demandaient : Alors, princesse, de quelle couleur est votre âme? elle répondait : vous le verrez bien quand je serai grande et que je bâtirai le château de mon âme.

Et l'Empereur (c'était un grand et solide soldat à barbe grisonnante, qui entre deux guerres aimait jouer avec les enfants et se cacher pour leur faire peur et les vite consoler) l'ayant aussi questionnée, elle lui répondit : Mon château sera pareil au tien et dissemblable du tien, il ne sera ni de la même

forme ni de la même couleur, mais je «-rois qu'il sera dans le même pays. » Puis elle s'était enfuie en riant. Quand l'Empereur l'eul rattrapée il entreprit à nouveau de la faire jaser su qoux, elle

voulut lui raconter la belle histoire de reniant qui avait trouvé deux l'ers à cheval.

o Le pauvre Pierre avail trouvé un fer à cheval,

il le suspendit au mur en un eoin de sa petite chambre, il avait une petite chambre parce qu'il

était très petit ; Tannée suivante il trouva encore un

1er à cheval, alors il travailla jusqu'à ce qu'il eût

ramassé assez d'argent pour faire souder les deux fers à cheval. Et puis il travailla jusqu'à ce qu'il eût ramassé assez d'argent pour faire dorer ses deux fers à cheval. Alors il voulut les porter comme une

couronne; mais comme sa tète «'lait très petite la couronne en 1er à cheval dort' lui tombait sans i SUT les épaules, il n'avait doue plus une eouronne,

mais un collier. Alors chaque fois qu'il plaçait sur

sa tête sa couronne il avait les meilleures idé< quand il courait lesappliquer, sa ronronne lui tombait sui- les épaules, et il s'arrêtait tout contrit, et

rien ne lui réussissait plus, sauf que tout le monde

disait : Ce pauvre petit Pierre a un bien beau collier

brillant, mais comme ce collier n'a pas l'air d'être

fait pour son cou, tiens, ni ses Bouliers pour ses pieds, ni son sarreau pour son corps et ni son nez pour sa figure. Impatienté, le petit Pierre fit refondre

ET DU SILENCE 2l3

et rétrécir ses fers à cheval, alors cela devint une vraie couronne à sa tête. Mais comme le fer à cheval avait été touché, il ne porta plus bonheur du tout, mais pas du tout, pas plus que n'importe quel métal, et comme le pauvre Pierre portait en même temps haillons et couronne, tous les gens se moquèrent de lui, il y en eut qui se fâchèrent, on dit même qu'il fut pendu à un grand 5ibet cornu, par des bourreaux trèsbourrus, le visage couvert de verrues. Est-ce vrai, père, l'histoire du pauvre Pierre? Elle s'enfuit en riant, et l'Empereur n'en sut pas davantage, car on l'appelait ce jour-là, peut-être pour recommencer la guerre. Comme le sage chapelain chargé de lui indiquer les bonnes lettres s'enquérait à son tour de ce château futur, il lui fut exposé : « Ce château ne contiendra rien de noir qui puisse rappeler l'encre, rien de blanc qui puisse rappeler le parchemin, rien de grisâtre qui puisse rappeler le sable; on y rira, on y dansera, on y chantera, on y dira des vers », et la petite princesse le laissa là demi-souriant, demi-grondant, la bouche ouverte, abandonné avant l'émission de la parole déjà prête.

Et elle avait vécu dans bien des châteaux, la petite princesse Marie. Elle avait eu peur dans certains qui ont été placés vers !<' Nord, au milieu de feuillages noirs et touffus, et par des routes étroites et feutrées de pommes de pin, on arrive à des

2l4 l l CONTE DE L'on

étangs mélancoliques, longuement mélancoliques, cernés des mille lances fragiles des roseaux, et qui. grisâtres comme du plomb, vous renvoient votre image comme fatiguée, malade el si pâle i muette, encore que vous riiez aux éclats; 1«' soir devant les fenêtres aux légers croisillons de plomb passent des fracas de corbeaux, puis ce sont les hibous qui se posent sur l'appui de pierre de la fenè* ire, les longs corridors frissonnent et grelottent entre leurs murs épais, des lumières rougeâtl rares vacillent, vacillent toujours, se jettent en arrière comme pour s'écarter de quelque chose d'invisible.

Elle vit des châteaux liants, qui baignaient leurs assises en de grands étangs clairs : des abris étaient ménagés pour tirer l'arc contre les canards et les <>ies sauvages.

Il v avait dans les chambres des tentures épai

decuirviolel et argent, couleur de hâle el couleur

d'or, où des chevaliers passaient sans (in sur des licornes cabrées et des saints en prières priaient Sans lin. A ceux-là il y avait des jardins dr> papillons, et par terre des hommes de pierre couronnés de pampres <>u d'épis, que la mousse ronj el verruquait et dans des chambres rondes, trop blanches, de ton d'ivoire ou de chair §

vieillie sans rides, des lampes axaient des clartés

trop droites.

ET DU SILENCE 2l5

Il y avait aussi des châteaux dont les jardins couraient vers la mer. Brusquement en écartant des feuillures, on apercevait la large bande blanche d'une plage, et la mer verte comme les feuillures et parfois jaune comme la moisson, ou grise comme une colère déchaînée dans les boues et les écumes. Malgré la splendeur du soleil, malgré les amusements des oiseaux de mer, qui par tribus blanches s'exilaient toujours de quelques pas dès l'approche de quelque étranger, malgré la gaieté du long ruban d'écume qui vient jouer sur le sable, heureux comme une soif qui s'apaise, et disparaît en riant, en riant, en riant encore, ces châteaux étaient tristes; la plage blanche et pure comme une page de destinée, la plage vierge comme un voile blanc non porté, s'attriste dès qu'un pas humain trouble la solitaire majesté de son silence fait de la monotonie des bruits. Elle avait habitébien des châteaux, la petite princesse Marie, mais aucun n'était celui que son âme eut choisi. Quand elle fut jeune fdle elle habita le plus souvent sur les ordres de son père le palais de la ville, et non loin de la ville un château entouré de bois aimables.

La princesse Marie aimait les chansons. Elle aimait toutes les chansons qu'elle avait entendues, sa mémoire des musiques et des chants de poète était comme un jardin bien ordonné où elle errait sans cesse. La musique lui était un miroir, les chansons

2l6 LE CONTE DE L 0»

lui riaient un peuple de miroirs; comme elle était toujours en bien peu de temps t liste, gaie, vive, lente, babillarde, silencieuse, folle et raisonnable, elle courait vite à tous ses miroirs et se regardait souvent. C'était, au fond, toujours une grande j»< rsonnesvelte, au teint très blanc, aux traits tr< g-uliers avec un duveté de prime jeunesse et «les yeuxtrès bleus, qui étaient quelquefois un peu parfois d'un bleu violent de ciel du Sud, mais miroirs ne lui répondaient pas toujours la même chose, et elle était bien changée si elle se voyait à celui qu'avait décroché de sa ceinture un pauvre étudiant dont la chanson avait jailli d'un trait, pendant que piéton fatigué, à l'ombre d'un arbre, il mangeait des pommes sûres, ou (jue ce miroir eût été soigneusement ouvré par quelque grand Beigneur qui parfois se penchait sur son amour pour le redire. Elle gardait tout près d'elle, toujours très près de son cœur, les lieds qui sont comme l'herbe agreste, et ceux qui sont de belles - pompeuses, ceux qui sont des brindilles

que portent aux lèvres, en marchant au crépuscule d'été, sur les routes, les jeunes filles, et ceux à qui le soir, devant le pupitre ouvert, defl Lt'iis

à robe de velours, rêvent répétant un vers qui a déterminé dans la haute salle sombre un écho imprévu qui force à parler pour le réentendre encore,

cl ceux «jui sont des Oiseaux dans la forêt, et ceux

ET DU SILENCE 2l7

qui sont des hanaps sur la table, et ceux qu'on lit après la prière etceux qu'on ne litjamais, qu'on n'écoute jamais, qu'on entend tout de même, car tout les chante. Les temps en avaient produit de grands bouquets, parce qu'on avait beaucoup aimé, beaucoup souffert, et des chants avaient giclé de cœurs élargis parfumés de divers soleils depuis les piscines de la Jérusalem disputée jusqu'aux grèves grises du Nord, depuis les hautes tours d'église, jusqu'aux entrailles ouvertes de la terre, où s'agitent les chercheurs du métal.

Aux lèvres de la princesse bien des chansons murmuraient en leur fraîcheur de source sur les mousses em perlées ; les fils de roi épousaient les pastourelles et les filles de roi épousaient des capitaines chargés de conquêtes et de fortunes, mais nul n'eût pu se souvenir l'avoir entendu fredonner comment une fille d'Empereur s'était donnée à un trouvère.

La princesse Marie, qui était grande, svelte, avec un mantelet onduleux de cheveux aurés, seceignait le front d'une très étroite couronne d'argent, très étroite et simple. Elle revêtait de longues robes blanches et se ceignait d'une ceinture d'argent à la lourde agrafe, et quelques broderies dorées seulement au bas de sa robe traînante et longue ; à ses épaules elle agrafait des manteaux bleu pâle; de son collier d'or et de perles, soit que son manteau, soit que ses cheveux, d'un flot bleu ou d'un

2l8 il CONTE DB I.'oiX

flot d'or le cachassent on n'apercevait que quelques maillons sur la poitrine, et ses mains n'étaient chard'aucunes bagues. Dans sa tenue de hautaine

princesse elle amalgamait <les lires d'enfances, de sorte que le robuste empereur à [a barbe grisonnante ne lui savait rien refuser. Dans sa démarche lente et mesurée elle introduisait pari (lian-

tes agilités, de sorte que les hommes gravé piètres, les soldats etleseleros avaient pour elle des

bienveillances comme pour un enfant choy< puisqu'elle était jeune el qu'elle savait toutes les anciennes chansons, elle voulait connaître les nouvelles, et les poètes les lui venaient dire, parée qu'elle était belle, qu'elle écoutait toutes chansons comme rêvant à un caressanl soleil matineux, les poètes en étaient é[»ris; Samuel plus que tout autre.

Qu'aimait-il ; cette beauté, la musiquede tant de

poèmes fondue en cette beauté, quelque apparition lointain*1 parmi le faste des jardins du palais et l'apparat des gardes, QU bien que eette beauté et celte puissance s'inclinassent au ras de la roule pour

écouter aux haies quelle était la pins belle voix et

la plus vive. Ou Vspérait-il hors ee choix entre deuxsupplices: garder son amour sous tous les verroux

du secret, ou en entendre rire. Si quelque tolé-

rance nouvelle eût admis que la princesse ait par la

ville un amoureux, luth sonore et doeile, quelle fin à cette passion. L'aimait-il? il le croyait, il eu

ET DU SILENCE 2 1 f)

était sur, il en souffrait, il n'en savait pas plus. Il ne voyait pas clair au fond de lui. Il ne s'en piquait d'ailleurs point, pas plus que l'herbette qu'un pollen errant gîta dans un coin de roche ne réfléchit sur son pourquoi. Comme le brin d'herbe, il vivait, frissonnait, tremblait, pliait sous l'ondée, se ressuyait au soleil, il ne savait bien de la vie que les sommeils et les rosées. Il avait appris du docte Ezra ce qu'un homme de son temps pouvait savoir. Cet amas de connaissances avait passé sur lui sans même effleurer son âme. Sa science était à lui, comme une bibliothèque toujours à portée de sa main.

Il l'oubliait la plupart du temps, et à certains jours, ramené par l'occasion, étendait la main, et rouvrait un des vieux tomes. Sa science était pour lui comme la ville prochaine où l'on va parfois sous le couvert des grands arbres, par habitude, où l'on se plaît un instant, mais sans participer jamais à sa vie. Sa science était à lui, mais en dehors de lui. Il était comme un enfant chargé d'un lourd bagage, il n'aimait rien tant que de le déposer au coin de quelque place riante et peuplée, et de l'y oublier, tout son cerveau était plein de terres négligées, où les arbrisseaux du hasard pouvaient à tout loisir se développer et produire toutes leurs feuilles et toutes leurs baies. C'était aussi plaine rase où tout incendie pouvait courir en galops de feu et faire

flamber tout, d'un seul coup, bous La voûte d'un ciel bas sans assez d'étoiles. La princesse savait qu'elle était aimée et en souriait, car le poète à sa jeunesse sérieuse apparaissait un pauvre! auxjambes encore incertaines ; elle avait eu la curiosité dé l'entendre et l'avait félicité; depuis aux horizons de Samuel, des coupoles d'or, il est vrai, parfois voilées de nuages, aux heures d'espoir effulgeaient.

Page 1