‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 31 sur 46 · LA FORET TUEE · texte numérisé non relu

LA FORET TUEE

C'est une haute forêt. Les arbres sont droits, serrés, unis par d'énormes emmêlements de ligaments fleuris, leurs feuillures sont presque noires, l'homme marche, il lui semble que de partout, autour de lui, sourd un chuchotement ; il s'arrête, le chuchotement s'arrête, des plantes à ses pieds défaillent, le chuchotement lui apparaît un peu plus lointain, puis il se propage, il s'enfle, c'est presque une voix, l'homme s'avance, et n'entend plus qu'un murmure de plus loin, et de plus haut. Des lianes devant lui se déroulent et, comme affolées, se rejettent sur des arbres plus éloignés; près de lui des plantes rampantes courent de droite à gauche, commebêtes effarées, se tordent, se tendent de toute leur longueur, godent, tentent comme maladroitement de gagner un peu sur leur longueur, se retordent et retombent brisées ! Des arbrisseaux d'épines le flagellent aux jambes, il recule, l'arbrisseau reprend son aspect normal, il avance, l'arbrisseau se tend vers lui et fait face de ses aiguillons, il s'écarte et le contourne, l'arbrisseau s'affaisse; les herbes vertes qu'il foule jaunissent et se rétractent,

et comme il s'enfonce dans l'épaisseur mobile ce sont des soupirs, des agonies, des frémissements, des peurs. L'Homme parle, comme une longue voix plaintive s'exhale et répond. 11 arrive devant un arbre immense, de ses feuillures des lianes les descendent; leurs fleursdroilts ( semblent

le regarder. On dirait que des serpents suspendus dardent leur tète vers lui, niais bien au-dessus de sa tête. 11 lui semble que d'une large cre centre de l'arbre une forme se détachée! le regarde. 11 y court ; plus rien, que la cavité profonde et noire. Il continue à s'avancer. La voix chuchotante, murmurante, analogue au passer du vent parmi les feuilles, reprend. Elle ressemble par sa lente et mélancolique intonation à la voix du vent; ni, n'est pas cela. Elle ressemble aussi par sa tremblotante souffrance à une voix humaine, maipas cela ; la vibration est trop indécise : ce n'esl pas un cri animal, elle est trop soutenue, trop lente, trop personnelle pour cela. Elle se module, s,- rejette, Be répercute, se grossi! et finit en souffles

courts, en petits sanglots. Voici une clairière;

L'Homme entre, et c'est comme drs faces uo instant apparues qui se sont évanouies, des branches froissées craquent, mais pas un bruit de pas n'est perceptible et le long sanglol s'accentue, grossit, § site! puis s'apaise; les plantes du sol devant ses se sont renversées vers la terre, de toute leur

longueur. Il brise une branche, c'est un soupir douloureux, il plonge son couteau dans une crevasse d'arbre, du sang- jaillit, et une forme humaine se précipite en avant, montrant sa poitrine trouée et se renverse devant l'arbre en un grand cri, et toute une clameur de colère retentit. Effaré l'homme recule, sous la rumeur éclatante, il craint, mais tout se borne à ce grand bruit. L'être qu'il a frappé gît toujours au pied de l'arbre, il est pâle; autour de sa face de longs cheveux, ou plutôt de longs filaments verts comme de l'herbe, pendent, 'ses yeux fixes sont verdâtres, des rugosités couvrent son torse et ses jambes font corps avecl'écorce del'arbre. L'homme laisse tomber le couteau et s'enfuit, craignant d'avoir immolé un dieu.

Mais la cadence régulière de bruits, comme de coups frappés sursaute d'arbres en arbres non loin de lui, et une chanson carrée rythme l'ahan des bûcherons. Lui chêne s'abat dans un cliquetis sec, douleur des plantes foulées, et les cognées marchent en avant. L'homme parle aux hommes, il leur conte son histoire et l'arbre animé, et le Sylvain frappé. Et ceux-là sourient. On nous a dit déjà, reprend l'un deux, gars robuste aux noirs cheveux frisés, qu'il est ainsi de grandes forêts et que des êtres y vivent qui ne sont ni tout à fait des plantes, ni tout à fait des hommes. Des prêtres recommandent de les ménager comme de pauvres frères infirmes,

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d'autres prêtres ordonnent de les extirper; c raient des hommes que la vengeance divine attacha au tronc des arbres. Notre destin à nous, que la pauvreté exile des cités, et que les hommes d'armes refoulent au loin des terres p >sséd les, c'est de leur prendre ce qui leur reste du sol. Tan: pis, s'ils sont des frères, tant mieux s'ils sonl des mécréants, tant pis s'ils ne sont que les âmes des arbres; et les haches reprirent leur cadence régulière. Mais, dit l'homme, n'as-tu pas entendu la voix, la large flexueuse et lente qui s'élève des ha Hier s Frapj Sans doute, reprit le bûcheron, nous L'entendons au débul de notre attaque contre les brandi les feuilles, mais après, elle nous devient soumise; le bûcheron dompte la voix de la forêt, et lui apprend à répéter ses paroles mêmes. Il provoqua l'écho; il était 1res (1er de lui faire répéter ses paroles, m us il ne remarquait pas, cela même qui paroi! (''vident à Samuel, e'esî que L'Écho vaineu,

modulait sa redite avec 1rs inflexions d'une iris- ■ infinie.

Samuel OU l'homme qu'il entrevoyait, en sa place

en rêve, marchait d'une vitesse harcelée, sans cause

visible. 11 avait tourné le dos à la forêt vaincue. 11

lui semblait s'être évadé d'un ancien îlot du vieux

monde par miracle sauvegardé longtemps, maison

les pas nouveaux résonnaient d'un neuf triomphe. Il était au creux d'un s, ailier, «pie desherbes folles

disputaient à la poussière, des haies vives le bordaient, il y vit un petit vieillard courbé qui arrachait les fleurs spontanées, et les rejetait aussitôt, et il lui demanda ce qu'il faisait : « Je cherche des fleurs, lui répondit le petit vieillard... Autrefois, il y en avait beaucoup, il y en avait partout, dans tous les chemins, dans tous les prés, toute la terre était un jardin. Et puis ce fut plus difficile, on n'en trouva plus que sur les marchés; mais on en trouvait. Dans toutes les villes, on choisissait le plus bel emplacement. Une fontaine en marquait le centre, comme le pilier angulaire d'un temple à ciel ouvert, autour du carré tracé on avait soin que toutes les maisons fus* sent belles, et nettes et unies pour ne point nuire à la beauté des fleurs, et les rares ornements qu'on y permettait étaient de bois et d'imitations de feuillures pour que les fleurs se retrouvassent en leurs milieux préférés, et alors toute ville, tout village avait son temple aux fleurs, et les parfums chantaient au son des couleurs. C'estbien fini maintenant, il n'y en a plus nulle part, toutes les fleurs sont durcies, toutes les fleurs sont fausses, c'est de la cire sans parfum, même en ces routes ignorées. Elles se modifient ainsi à. tous leurs passades. Toutes celles qui furent portées par elles, toutes celles qui les approchèrent deviennent de celle matière incolore. Qui elles? Mais les femmes; tout est changé depuis cette nouvelle religion de la femme. Subitement se

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dressa devant le rêve de Samuel, la princesse Marie, haute sur le grand char d'argent noyé de roses blanches, et la douleur le réveilla.

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