CHAPITRE IV
LE PREAU
Un geôlier poussa Samuel dans un grand préau, et lui dit : Vous pouvez aller jusqu'à ce qu'on vous rappelle: vous voilà en plein air et en bonne compagnie. Celui-ci hésita un instant devant le maigre soleil, ses jambes à peine débarrassées de leurs fers hésitèrent, puis lent et confus il s'avança. Quelques haillonneux aux yeux trop larges le considéraient. Samuel gagna un banc et s'assit.
Cet air vif, même parcimonieusement versé entre des murs gris et hauts, le dilata. Un homme glissa, qui, volubile « un et un font deux et deux font quatre et quatre font huit et huit font seize et seize trente-deux. Hein ! » puis s'assit: « J'ai gagné tâcheron aux maigres vignes près de la mer, dix ducats. J'y ai mis cinquante ans, j'étais serf, il m'a fallu des sarments de force, des sarments d'énergie, des sarments de patience en tas comme ça; comme ça encore plus haut pour grapiller dix ducats. Tu sais, ils venaient en casque, cuirasse et
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bottes fortes et prenaient tout; un jour j'ai détaché Silène qu'on battait à coup d'échalas; il a béni mes efforts, et depuis près d'un siècle, mes ducats poussent comme de beaux arbres, voici mon compte (il tira des tablettes), vois-tu, vois-tu, je vais acheter l'Empire. J'attends l'heure; alors cette porte s'ouvrira, tu as l'air bon, tu seras sénéchal, veux-tu, veux-tu? tu as l'air fatigué; je t'achèterai an clivai.» Etilseleva et partit à petits pas, s,- retournant avec force signes d'intelligence... Un autre s'approcha digne et lent : « Seigneur, ce marchand \ sans doute fatigué, il abonde en propos étrai on a dû l'enfermer; moi-même je suis enfermé d'ailleurs, Fritt, conseiller divin. Je suis l'élèi fameux Syracusain Mégaclès qui a découvert <pie le ciel est un grand animal, une sorte de caméléon, mais avec des < d'ailes, des membranes
comme la chauve-souris. Il vole perpétuel au-dessus de nos tries, le soleil est son œil unique, la lune e'es' le même œil dont nous apercevons l'éclat atténué à travers sa paupière baissée. Mais voici mon ennemi; et. d'une voi\ perçante, l'œil ardent, un
petit homme bondit vers lui...
Le monde est-il toujours du sable, encore du ga-
ble, avec des ronces et des lézards. Étranger d'où viens-tu? de si loin! alors as-tu vu le sable, encore le sable s'accumuler; les mondes paraissent el disparaissent, le vont les modèle pendant la nuit; ja-
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mais la terre n'est la même deux aurores de suite ; mais tout le jour, tu le sais peut-être, le vieux démon Habitude, notre ennemi, travaille à la rapprocher d'une forme conventionnelle. Ah! que la terre serait belle et variée, si le démon Habitude n'existait plus !
Ecoute, mais ne le dis pas. On espère bien le prendre et l'enchaîner ici, peut-ê tre faudra-t-il encore des milliers d'années, et je serai bien vieux, bien vieux, quand il viendra; il sera tellement grand qu'on nous reléguera tous dans les chambres hautes; nous ne pourrons voir l'Ennemi terrassé et enchaîné, qu'à travers des fenêtres étroites comme des fentes et peut-être serai-je aveugle. Oh! quel malheur, quel malheur, et il mugissait d'angoisse.
Un jeune homme tournait frénétiquement tout autour de ce préau à cloche-pied; il passa ardent, pressé, et il murmurait : Jetez sur moi les gens d'armes, les piquiers, marchez, marchez, la victoire ! Un petit vieillard riant aux larmes l'imitait gauchement ; il s'adressa à Samuel : « Voici Alexandre de Macédoine et César le Romain. Il a des ailes aux pieds, il court après son ombre », mais l'élève de Mégaclès le chassait en poussant des cris.
Ce vieil homme, dit-il, a été porcher, il trouble le monde de l'odeur de bête qu'il a gardée sur lui; on l'a mis ici pour troubler tout le monde, il est l'émanation grossière de l'univers; on l'a introduit ici par