‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 38 sur 46 · AUTRE CHŒUR · texte numérisé non relu

AUTRE CHŒUR

L/hymne de tes servantes, l'hymne de tes esclaves,

ô reine parmi les buées fraîches de la nuit

s'envole vers ta grâce, ô reine, écoute-les

qui brisent le silence et enchantent la terre

et la voix trop faible à dire ta beauté

les voix pâles, les voix vaincues, elles vont se taire

pour que les instruments chantent comment la Nature

jette à tes pieds vainqueurs ses fleurs et ses couronnes

tous ses parfums et toute sa beauté qu'elle te donne.

Et tout un calme bienfaisant se répandait au

sommeil fiévreux de Samuel. Il lui sembla que des

286 LE CONTE DE l'or

ans se [Hissaient, qu'un mur de Que <•< «li-

vrait l'horizon et qu'il marchait dans une ombre ténue; il se sentait marcher, mais il ne voyait rien, et cette ombre était en môme temps brûlante et lourde. Enfin les mires s'eut l'ouvrirent.

Dans une haute salle, si haute que la coupole en devenait incertaine à la clarté fumeuse des torches, le roi Salomon semble méditer près d'un lit de repos où un corps est étendu. La rigidité du dernier sommeil s'est appesantie sur cette Forme, et le roi rêve à voix haute :

Bethsabée, mère, ils sont clos, ces veux qui conquirent le royaume, IVoidies, ces mains qui, se posant sur le bras de mon père, câlinaient les lions de sa colère. Tu ne pourrais plus bouger ce doigt, qui tout à l'heure porté à ta bouche ordonnait un silence où tu eusses entendu bruire une pensée. Une faucille a passé et les chaumes de la vie sont

épais, tes volontés, et les n | |;l douce in-

flexion de ta voix. Eli si tu mènes ton dernier songe,

si, près de moi. Ion esprit contemple ce qui fut ta

gangue, qu'aimes-tu à présent, où iras-tu si tu es

encore? .Mais si ton immobilité" te maintient tout entière, à quoi bon t;i vie? Si tout à l'heure le

même froid doit m'envahir, ;'• quoi bon ma vie?

J'ai mi m's yeux mourir comme une opale. A quoi te sert maintenant le passé «le ta vie? .l'eu sais l'histoire et que mourut Uriah pour la trop

belle escarboucle qu'il possédait. Ce fut ton but. La beauté sereine et tragique, où dormait le soleil de gloire qu'entrevit le roi David sur la terrasse et les forêts du lointain étaient devenues comme le vertical tapis où ton corps reposait, ne pouvait appartenir qu'au Roi. Que, dédaigneuse d'un rang obscur, et rougissante d'une naissance imméritée, tu aies voulu monter les marches du trône, ce fut sans doute donner la destinée marquée à ta royale démarche. Enfin bon ou mauvais tu eus un but ; ta couronne, et ensuite le même but se continua en moi.

Et mon père qui fut le vainqueur et le proscrit, lui qui partit du champ de son père, riche d'ambition et de vaillance, que je comprends sa lutte acharnée, ses errances douloureuses, mais parsemées d'amour. Les yeux des héroïnes s'attachaient à sou bras vigoureux. La victoire le conduisit à ce palais, à ta beauté. Il eut, après les exils et la peine, le plus mol oreiller. La terre dure dans la solitude des compagnons en armes lui en avait dit le luxe divin. Être le plus grand fut son but, puis cela devint de se continuer en moi, se continuer, et aussi se perpétuer. Défi! Quoi de perpétuel sous les cicux sourds, sauf peut-être l'allure du fleuve dont toutes les vies se renouvellent à tous les instants, et les hautes montagnes ces épais cadavres du feu.

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Que je suis las déjà de la toute-puissance ? Où euverrai-je des années que je n'ai point de joie à guider? Comme une lente lassitude dès avant emplit mes membres, et nia force mVs| inutile dont aucun désir n'ordonne le sursaut, .le suis né au calme sommet dont on ne peut plus et sur le haut de la citadelle que les prévoyances antérieures à moi m'ont bâtie, du milieu des chers qu'elles ont réunis, je vis monotone et le bandeau royal me pèse presque, quoique je n'envisage qu'avec terreur une de où j'en serais démuni; non point pour la puissance perdue, mais de terreur du coudoiement de la foule, qui sentirait alors combien je suis différent d'elle, voyageur

pareSSeUZ et assis, sur la route où tOUS courent et se pressent. Je crois être né avec une àme vieille, une àme des premiers jours du monde, et je regrette l'Eden parce qu'il était vide, et j'aimerais une oasis cachée dans un désert ^ms passants.

Bethsabée, mère, (pie laisseras-tu derrière toi? Si, comme je le crois, ['Ame meurt à L'instant

même où les organes cessent d'elle s,s serviteurs, si elle s'éleint comme une lampe muin le vent, que

restera-t-U de tant de beauté : un souvenir, de lafu-

mée. Et que denieurera-t-il alors de Saloinon? In nom parmi «les noms, une stèle parmi des stèles,

une rumeur que le pédant évoquera un instant parmi tant d'autres rumeurs, quand il OUVlira les

minces cassettes de la mémoire humaine; le vin de la vie est lourd et la coupe est grossière...

Brusquement Samuel revoit Salomon. Il est assis, le buste droit sur un trône d'or. Parmi les boucles épaisses et régulières de ses cheveux et de sa barbe noire, sa %ure est immobile et ses yeux fixes ; le calme statique des choses de l'automne l'empreint de son mat éclat. Sa robe précieuse est brodée des roses rouges et des fleurs de grenadier, emblème de son opulente puissance. Ses mains blanches sont immobiles sur ses genoux. Auprès de lui les grands officiers et les sages, les cuirasses d'or et les robes de lin blanc, la tiare blanche d'un magicien noir près de l'éphode d'un prêtre, et, drapés de leurs burnous blancs, fléchissent devant lui le genoux les ambassadeurs Ismaéliens.

Coiffés de mitres dorées, revêtus de longues robes rouges, appuyés sur de hauts sceptres, les Tyriens attendent que le bon plaisir du souverain s'adresse à eux, et après eux seulement l'oreille royale entendra, et ce masque immobile verra les riverains d'Euphrate, les cavaliers aux jambes serrées de lacets de cuir orné d'agrafes de métal qui quémandent l'abri du reflet de sa droite.

Tout à l'heure, les grandes affaires terminées, on soumettra au roi de difficiles arbitrages entre ses sujets, car le roi s'anime parfois à étudier des

âmes diverses et sombres; il est juste, car la pas* sion n'a jamais déran eux clairs; il est clé-

ment, car son indifférence est profonde.

Quand le roi écoute, les paroles se réfléchissent

en son cerveau comme L'image en une eau sai> cime ride. Quand il parle sa voix est lointaine et pourtant forte comme le vent qui vient du Liban et (jni s'est fatigué à courir retendue.... La brume grise vient tout envahir aux veux de Samuel et tout à coup c'est une étendue d'or, c'est un soleil argenté au ras de terre, c'est une course de houles de métal ardent sur les pointes des hérites et d. seaux, c'est un dais bleu de lumière triomphale, c'est, par un ardent midi, une fauve Splendeur illimitée, (pie relèvent sans le borner un horizon de montagnes bleues, la plaine près du Jourdain \ et le

COTtège de la Heine de Saba bondit en éclat de pourpre, de blancheur parfaite et des ruissellement^ d'ambre et d'or.

Sa lace ('tait nu avril admirable; un fi] d'

perdait dans les noirs cheveux et de» pier émergeaient connue des oiseaux diaprés parmi des feuilles. Une bonté profonde et fraîche émanait de

randsyeux noirs. Son front blanc, poli, élevé,

('•tait un pérvstile de temple. Une blanche mélancolie résidait aux lignes de sa lace à la bouche un peu -rande qui prédisait de douces paroles; elle sourit, de la lumière ardente filtra parmi des au-

bes. Elle s'avançait debout, guidant elle-même des chevaux blancs à la crinière fine comme de l'argent effilé ; son char de bois odorant, rehaussé de plaques orfevrées, effleurait le sol; une jeune esclave à ses côtés tenait un large éventail de plumes blanches à haute hampe, et tout autour d'elle les grands cavaliers de l'étendue faisaient caracoler les plus vifs chevaux et c'était après eux sur les chameaux balançant leur long col, sur les mules chargées, comme le camp de toute une armée plié et un piétinement de peuple auprès des bêtes de somme.

Et sur le parvis du grand palais, Salomon attendait la Reine belle et sage.

Le palais retentit du bruit de fête, et les salles éclatantes sont comme des plats d'émaux que le plaisir tend vers le ciel. Le roi et la reine sont seuls sur une large terrasse qui contourne le palais. D'une des extrémités ils peuvent apercevoir toute la liesse de la ville ; chaque rue est un flambeau, chaque cour un lac de lumière et les instruments colorent l'àme de la ville. Ses fumées sont d'encens. A l'autre extrémité, la terrasse domine les jardins. Et entre les salles de joie, topazes éclatantes de la vie, et cette profonde et câline densité de repos et de ténèbres, ils parlent.

« Reine Ralkis, tu es venue écarter de tes doigts de splendeur comme un manteau d'ombre qui

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m'enveloppait et à travers ma tunique je vois mon cœur. Il me semble qu'il commence à naître. Que

de s«>irs comme celui-ci, j'ai questionné le silence et l'attente de la terre. Ils ne me renvoyaient que des lueurs indécises, des images troubles et des parfums, reflets des illusions fugaces, et ton gnes signifiaient le léger, l'ondoyant et l'éphémère. Tu viens et tes doigts de bonté se posent à mon front, et le voilà ceint d'une tranquille couronne de certitude. Voici la première des heures, à laquelle je voudrais dire : Arrête-toi.

— Roi Salomon, pourquoi ! pourquoi la v. a-t-elle, si tu dis vrai, déjà bâti son aile dans t. m palais? Ne crains-tu que le seul imprévu de mon arrivée ne soit ton hâte éblouissant, ne pares-tu point ma face de tous les attraits du hasard?

— Quel hasard, que celui qui t'amène belle de toute la beauté, sage comme les temples, du fond lointain de tes contrées. Hier OU demain, le ha

peut-être eût évoqué en toi le souci de me connaître, mais est-ce le hasard qui put diriger ta

marche \ers l'heure où les tentes prêtes de mon désir attendaient. Vois, ma pensée pour toi est

revenue d'exil. Mes voluptés, servantes agiles, emplissent à la fontaine les jarres qui nous vont désaltérer; ma patience rappelée de bien loin brode sur ces lapis les Heurs merveilleuses. Ma mémoire efface toutes ses pierres gravées et se prépare et se

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purifie pour la plus belle des effigies. Des instants chanteurs qui furent mes familiers disposent des lampes atténuées et la lueur doit rivaliser seulement avec le laiteux éclat de la perle qui se noiera tout à l'heure en notre flamboi. Mais que tu es belle et grande et que tes peuples doivent être orgueilleux et énamourés ! Sans doute, des vaincus et des esclaves les servent, et toute leur vie coule en une heureuse méditation qui monte vers toi et t'enveloppe de ses gazes menues et innombrables.

— Non, dit en riant la Reine, mais je ne suis point venue pour que tu admires ma beauté, je suis venue pour comprendre ta sagesse.

— N'appelle pas Sagesse ce qui fut, jusqu'à toi, le déguisement de mon âme, et que je croyais, (ô fous et ignorants sont les prétendus sages,) mon essence même. Ma sagesse d'hier? le ciel est vide, personne ne tient le glaive de justice, la bonté n'est que la fraîcheur des soirs. La beauté, c'est le reflet de nous-même, sublimé, d'après nous embelli, que nous recherchons de toute la fougue fragile et la débilité de notre connaissance, mais qu'importe... Ta beauté a fondu ma mémoire.

— Roi Salomon, je suis vieille comme le monde.

— Qu'importe! Moi aussi, je me suis vu au fond des songes, comme au fond de noirs caveaux...

— Roi Salomon, je suis, en réalité, vieille comme le monde.

ag4 COïfTE de l'or

— Alors comme la jeunesse qui court depuis tant de mille ans et comme l'aube aux bras toujours

frais, comme la douceur exquise du sommeil i'avorable.

— Roi Salomon, m'aimerais-tu, si tu me croyais vieille comme le monde?

— Quelle est la minute de la durée, qui donc a vaincu Azrael?

— Moi, dit-elle; et elle sembla au roi grandie et transfigurée.

— Oui es-tu? dit-il.

— Tout ce qui se peut féconder, la mère de la mort, et toute la grandeur de l'apparence et toutes les fleurs au bord i\u néant.

— Alors, je le prends.

Comme au cœur éclatant d'un colossal lotus et

des pétales couleur d'astres flambent dans la nuit, les deux amants sont (;iendus; les 1< .m: ^ cheveux

de la reine se sont dénoués et enlacent le corps de l'amant et partout où ces cheveux se posent un baiser s'éveille. Le lotus triomphal croît avec leur bonheur et s'élève au \\un\ du ciel et lei COmme des Orbes d'or, de glace et des roues de

feu viennent faire cortège à l'ascension lente. La

tète du roi repose sur l'épaule de la reine; l<-s lèvres entrouvertes, le col gorille et remerdirait un enfant apaisé. Bile a dans toutes les

courbes de son corps la majesté absolue ; l'amplitude

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de son regard occupe les larges voûtes des mondes; on dirait que quelque chose de nouveau va naître parmi les landes sans fin de l'être, qu'une totalité va jaillir et illuminer. La voix de Balkis s'adoucit encore.

— Roi Salomon, tout à l'heure je m'évanouirai. Créature issue des. profonds désirs de l'humanité, tu auras serré dans tes bras le but même de ses désirs. Pourtant la volupté que je te puis donner est si passagère que demain tu n'en auras que le souvenir et ce sera en toi, comme une belle idée qui aura germé et sera arrivée à la plénitude de son essence. Et pourtant j'ai pour longtemps orné tes sommeils. De cette nuit les barques du souvenir descendront vers toi, et ton bonheur d'aujourd'hui, ce sera ta chère blessure de demain. J'ai paré d'une image le fond vide de ton horizon. Et puisque je suis un fantôme, nulle trace ne demeurera de notre étreinte. D'âmes vieilles, nulle puissance ne pourrait créer une âme neuve. Notre étreinte restera stérile; mais en toi, à des heures tendres, des sources jailliront, tu te pencheras pour les écouter bruire, tu te relèveras pour redire leur musique aux hommes.

La vision reculait, se perdait; il sembla au rêveur qu'il était Salomon ; que devant lui était la reine, non plus brillante, mais affligée, qu'une beauté calmele baignait; il revit la petite maison delaville,

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et Risphah qui murmurait: malheureux, malheureux. Un miroir lui renvoya sa face. Ali ! cert n'était point celle du roi SaIomon,mai> une creuse et hâve face de douleur. Il rouvrit les yeux.t S'étaient autour de lui les objets familiers, et Risphah qui pleurait s'essuya les yeux et lui prit les mains muel retomba à un délirant sommeil.

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