‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 39 sur 46 · LE SECRET · texte numérisé non relu

LE SECRET

Des trompettes avaient parcouru la ville. Elles précédaient un héraut qui annonçait pour des jours proches, les fiançailles de la princesse Marie avec le roi de Scanie, un vaillant guerrier revenu lauré de guerres orientales, et qu'à cette occasion les munificences impériales ruisselleraient par la ville. En attendant des grâces furent répandues et les prisons s'ouvrirent et c'est ainsi que Samuel avait été rendu aux siens, malade. Ces jours-là aussi l'empereur avait reçu avec faste les envoyés du roi d'Hibernie. Ceux-ci, entre autres affaires, demandaient au sérénissime empereur qu'il voulût bien permettre que Laurent Télice, sujet de leur maître, les suivît à leur retour, ils espéraient que l'empereur mettrait au service de ce désir sa suprême persuasion et au besoin même une parcelle de sa force. Sans trop s'expliquer et faisant connaître que Télice n'était point un criminel, mais seulement que son refus de rentrer dans les terres de son roi,

allait le revêtir des aspects de la rébellion, le Roi sans menacer, son vœu méconnu ne voulant pas déchaîner un sanglant litige, insistait au nom de L'ancienne alliance et d'une chaîne de services mutuels (Mitre les deux puissanc

Télice, consulté, demanda un peu de temps pour des préparatifs et pour s'affranchir d'une obligation qu'il croyait avoir contractée vis-à-vis du grand accueil que lui avaient concédé et l'empereur et la ville. II souhaita que les fiançailles de la prim lui fussent occasion d'offrir à la Aille un produit parfait de son art, et que l'heure du bonheur pour la princesse, avant d'être acclamée par les sonneries et l'artillerie, sonnât au cadran d'une merveilleuse horloge qu'il voulait offrir au palais dont la ville s'enorgueillissait, Un souci de ne point paraître accepter d'un vassal, un peu de dédain aussi amena l'empereur à indiquer «pie la cathédrale lui semblerait endroit plus séant, el qu'ainsi tons pourraient jouir de la belle œuvre et Télice y souscrivit en disant : alors je ferai d'antre sotie.

Sa maison devint, pour de longs jours, comme elle l'avait été auparavant pour de brèves durées, close. Les fenêtres par les soirs étaient de bi ardentes. Seuls les marchands de précieuses matières étaient accueillis dans les salles basses, et les sculpteursel les ornemanistes n'étaient point admis à \oir l'ensemble du travail auquel ils participaient.

Nul curieux, nul courtisan ne put pénétrer dans la maison fermée. Une aile latérale de la cathédrale, près du chœur, fut abandonnée à Télice,etlespièces y furent secrètement transportées. Pourtant, avantla célébration de toute cérémonie, l'empereur voulut voir par lui-même comment était conçu le labeur de Télice.

Sur un mur polychrome, rouge, semé de passiflores dorées, le corps sombre de l'horloge massait ses bois précieux et l'or de sa polyphonie. A la base, un vieillard étendu, couronné de lauriers, la barbe longue, comme les païens avaient coutume de figurer les vénérables fleuves, était couché; son urne était vide, et autour se pressaient des enfantelets de métal ; des formes de branchages et de guirlandes partaient de leurs mains qui escaladaient la caisse en bois noir où couraient et frissonnaient de beaux reflets comme sur le poil lustré d'une bête en plein soleil. A côté, au long de cette caisse, une grande forme couleur de fer, grise, tenait une baguette, son bras se leva sous la lente poussée d'un ressort et frappa le panneau central. Pour étendre le bras elle se détournait un peu; on n'apercevait que les plis couleur de fer de sa robe, et son capuchon qui couvrait sa tête et son bras étendu. Le panneau s'ouvrit, deux oisillons d'émail chantèrent, sur lesquels deux mains s'abattirent, et d'une petite porte une ballerine parut,

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salua, disparut. La mort la suivait. Elle portail la faux, mais sur sou squelette toute une robe d'émail richement gemmé tombait à petits plis lourds, et l'on n'apercevait,'outre sa face creuse, d'autres os* sements que ses mains et ses pieds; un licou à la main, elle entraînait les douze apôtres qui se vaient, puis un pape, un empereur couronné, une jeune fille, un soldat, et derrière eux, presqu croupie, courut une vieille courbée qui faisait le geste de ramasser et de grignoter, et alors une sonnerie carillonnait lente et funèbre. Mais la vieille se retournait, se redressait brusque et du doigt touchait une porte. Alors, sur un balcon plus élevé, un homme vêtu de rouge, à la tète dorée, venait et laissait tomber dans un bassin de métal, à grand bruit, douze pièces d'or dont le tintement signifiait L'heure de midi, et toute la cime de l'horloge, se garnissait de hérauts d'émail, et les notes du carillon sonnaientcomme notesd'orcomme fanfare de triomphe* Au-dessus d'eux, un grand aigle secouait ses ailes, jusqu'à ce que La grande forme couleur de fer retouchai ^\r -

guette le vantail qu'elle avait ouvert, et tout rentrait dans le silence et L'immobilité et L'hoiiog

taisait.

— Qu'as-tu voulu dire, par là? dit brusquement l'Empereur.

• — Mais, Seigneur, rien; ceci n'est qu'un jeu de nié-

ET DU SILENCE 3oi

canique. Si vous voulez pourtant, admettez que des forces vives de la Nature, de ses fleuves à vous et de ses fleurs et de ses branches à vous, émane une obscure puissance créatrice, et voici cette statue, de métal ordinaire parce qu'elle est le labeur ordinaire de vos sujets, mais ce labeur robuste ouvre les entrailles du temps. La mort passe, entraînant les saints, les apôtres, les papes, l'Empereur même, et elle repasse derrière eux pour s'assurer que tout est bien fauché et que tout ce qui peut être glané, elle l'emporte dans son giron ; mais dès qu'elle disparaît, avec son cortège de calamités, arrive l'Or auquel elle n'a pu prendre sa puissance ni ses domaines, et l'Or réveille de ses joyeux tintements les sonneries de votre puissance et l'aigle de l'Empire bat des ailes, et tout est ressuscité. — Et je dis moi, s'avançait un clerc qui salua l'Empereur, que voici un blasphème médité soigneusement, soigneusement accompli et une insulte à votre impériale Majesté, ainsi qu'à celle de l'Eglise, votre mère, votre guide et votre soutien. Ce fleuve, selon les formes des païens ignorants, indique les forces qui gisent dans la terre où les démons forgent dans les mines les trésors du Mauvais, et ces branches d'or sont les rameaux de sa puissance. Cette forme gris de fer, et dont les traits ne peuvent s'apercevoir, c'est ce que ces philosophes dignes des bûchers appellent la Xa-

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turc; ils se plaisenl insoucieux du pouvoir de Ken à la figurer comme une grande forme aveugle, el son manteau est incolore, parce qu'il est, à leur sens, au pouvoir de l'homme de remailler des plus riches couleurs, à son gré.Mais à ces riches parures, ils préfèrent en emblèmer la Mort, la Mon fructueuse pour eux, qui a fauché tant de justes, e( fauche encore les papes, les empereurs et les rois. Kl derrière ce brillant cortège, c'est, sire Empereur, leur patience assez longtemps Moitié à cropetons qui se glisse et ramasse tout. Cest leur image à eux, perturbateur s de la puissance et «le la foi, cet homme, idole d'or, et dont l'habit parodie la pourpre qui vient compter l'or, leur dieu, el .-dors les hérauts de l'Empire ont beau renaître, car après l'Empereur mort, revient l'Empereur vivant et l'aigle éployer ses ailes, la statue indécise de la Nature et de l'Avenir vient clore leur heure i baguette de fer, et l'heure dernière des puissances a sonné.

Voici ce «pie raconte, en la capitale, en notre Eglise, ce symbole. Un juste pressentiment t'a poussé à l'écarter «le ton palais. Nous ne le voulons point dans notre Église, on le peuple lirait la ereuse exhorlation.Nous repoussons ledon du Malin, et accusons Laurent Télicede lui être affidé

de ton!.' son àme, el DOUS le demandons «le le li-

a rer à notre justice.

ET DU SILENCE 3o3

L'Empereur réfléchissait. Qu'on ôte cela d'ici ; il désignait l'horloge.

— Seigneur, vous accordez l'homme à notre justice?

— Non, dit l'Empereur, il ressort delà mienne... Dans la prison du palais où Télice est enchaîné

des pieds et des mains, et fixé au mur par le milieu du corps, l'Empereur est entré.

— Télice, est-elle véridique l'accusation portée contre toi, ne saurais-tu t'en défendre devant moi? Je t'ai soustrait à la vindicte des clercs ; il se peut que surtout ton habileté les offense. Mais il m'est obscur aussi cet enseignement que veut donner ton œuvre.

— Sire Empereur, il n'y en a point. C'est pure mécanique, revêtue de sculptures et d'ornements les plus appropriés et amusants que j'ai pu trouver.

— Ils m'ont dit que la petite vieille qui suit le cordes puissances, si elle n'est point, comme ils

Pont dit, la patience des ambitieux qui espèrent la fin des droits qui viennent de Dieu, c'est plus blasphématoire encore, l'image d'une seconde mort, et plus totale, qui, dans les réseaux incolores du néant, accumulerait les âmes.

— Je n'y ai point pensé.

— Et que signifie l'homme en rouge qui fait sonner midi au son de ses pièces d'or?

3o4 ri: CONTE DE i 'OH

— N'est-ce point un moyen facile et nouveau «1»'

faire résonner douze coups, on frappant de douze houles un disque de métal ?

— Télice, ne me trompe pas. Je Bais ce qu'on dit de toi, et peut-être ils ont raison ceux qui t'épièrent. Veux-tu mettre ton pouvoir à mon servi*

je te sauverai du bras de l'Église.

— Quel pouvoir! il est bien mince, je suis adroit à tous ces arts...

— Télice, ton ame n'est plus à loi, et tu sais faire de TOr. C'est cette puissance que tu as voulu affirmer, je le sens, je le devine ; je la veux confisquer, ou tu meurs; fais de l'or pour moi, OU tu meurs.

— Vous pouvez me faire mourir. Je ne saurais créer de l'or.

— Prends garde, la torture est amère. Tu feras

de l'or pour moi OU tu mourras. Ce n'est point

pour rien que le Roi d'Hibernie te réclame, il connaît ta puissance. Gomment es-tu venu i

— En allant droit devant moi, à mon bon plaisir; je ne sais point faire d'or.

— Prends garde, ma torturées! sévère. Il appela, ens entrèrent avec des réchauds et des brodequins à clous.

— Je ne saurais.

L'Empereur réfléchissait. 11 renvoyad'un geste les tortionnaires.

— Télice, ne l'opiniâtre pas. Je sais que tu t'es dit

ET DU SILENCE 3o5

le maître de l'Or; je veux bien suspendre ta torture, mais tes os craqueront, sois-en sûr.

— Ah Sire, peut-être ai-je dit que j'étais le Maître de l'Or ; qui en a un peu est son maître, peut aller à droite, à gauche, au nord, au sud et rester libre et fier; il donne et ne demande pas. Par les arts mécaniques, j'en trouve assez pour rester libre et oisif de longues heures, après avoir longtemps peiné, et peut-être trouverai-je des secrets par lesquels les barques iraient plus vite sur le fleuve, et les ouvriers travailleraient plus prestes et plus heureux. Mais c'est là toute une problématique divination ! L'or que tu cherches, sire Empereur, et qui dans ton empire nulle part ne gît dans les entrailles delà terre, il est dans le cerveau de tes sujets, dans leurs doigts, dans leur rapidité. ..

— Mais alors, ils deviendraient, grâce à leur activité, maîtres de l'or, et plus puissants que moi.

— Vous êtes leur Maître et ils vous aiment.

— Chansons, dit l'Empereur. Il rappela les tortionnaires.

Le cri douloureux se brise aux voûtes sombres ; le feu du réchaud colore de sang la cuirasse de l'Empereur, les doigts craquent, ce sont des gémissements, la torture s'interrompt. Eh bien? dit l'Empereur.

— Ah, Sire Empereur, je suis cruellement puni. Ah ! d'avoir jonglé avec des mots, d'avoir été spé-

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cieux, drôle, spirituel, ahl d'avoir résumé des pensées, d'avoir dit brièvement des choses longue Tout le monde est le maître de l'or, qui en sait fabriquer de sou travail, mais je n'ou ai pas, je ne sais pas en taire...

— Tu réfléchiras, dit L'Empereur, de bonnes tortures auront raison de cette brutale opiniâtreté. Eu attendant tu garderas ma prison, OU plutôt elle te gardera bien. Si puissant sois-tu, et en dépitdes auxiliaires diaboliques que tu possèdes, lu parleras, tu seras mien, toi et ton pouvoir, ou tu pourriras; et Télice demeura seul et sanglant dans son cachot.

L'Empereur était rentré au Palais. Il manda plus sages conseillers et leur dit : Ai-je raison d'agir ainsi, et donnez-moi les raisons, qui t'ont que j'ai raison?

Le plus ancien de ces vieillards arli<

— Sire, tout, ce qui existe jusqu'à la région il pirable du ciel, dans les limites de l'Empire

de droit délégué par Dieu, et transmis par héri- . bien Impérial. Il est incontestable qu'avant

tout et Luit d'abord le BOl est. vôtre. Don.- à vous

tout d'abord ce qui est produit du sol, les moissons, pain terrestre que \«>us distribuez après Dieu, les fleurs qui veloutent la terre, les i;|i,hsms forêts, greniers énormes des viatiques d'hiver, ci lesfleu-

: l.'s rivières, chemins parmi votre domaine,

ET DU SILENCE Su']

et les sources jaillissantes; à vous aussi les bètes des airs, des eaux, des forêts, nourritures nécessaires; et ceci est sanctionné par les plus antiques lois; la Bonté qui est une face de l'Autorité daigna que les bêtes domestiques parussent le propre de ceux qui les élèvent comme les légumes appartiennent à ceux qui les arrosent de leur sueur, mais votre possession, si elle exigeait tous ses droits, serait entière, et de cela le tribut que tous vous doivent est le signe et la preuve toujours évoquée. A vous ce qui adhère au sol, les maisons, les palais où vous logez vos féaux sujets de même que de vos champs vous les nourrissez. Tout sur le sol est vôtre.

L'homme qui vit en votre Empire, qui s'y loge et s'y nourrit, est donc plein de vos substances, dont malgré toute redevance il doit vous être reconnaissant. Il vous doit son service et son affection. Comme les pensées ne peuvent naître sans la permission de Dieu, dont vous êtes le perpétuel légat, sans Taccord heureux, dans le corps humain, des denrées qui proviennent de vos larges réserves, les pensées doivent être vôtres. Donc Laurent Téjtice, qui vit sous votre domination, dans L'enceinte immense de vos biens, s'il est solvable, et les moyens pour cela sont illimités en vos mains, vous doit payer tribut, en argent, pour le pan de terre et de mur qu'il occupe et en esprit, pour les

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pensées qui vivent en lui, sous votre droite protectrice. Donc, s'il possède tel merveilleux secret, il vous en est débiteur, à moins que vous ne l'en dispensiez, et lui en rendiez possession, moyennant la raisonnable dîme, ainsi qu'il est d'u pour toutes inventions en Votre ville et le demeurant de vos terres. De plus, pour qu'une évaluation de l'impôt sur cette idée et ses accomplissements soit possible, il faut qu'il la communique. C'est donc justement que vous le retenez en votre chartre.

— Vous oubliez, opposa un autre vieillard, qu'immémorialement les trésors cachés ne peuvent être révélés qu'à la condition que le bien du Souverain s'en accroisse pour la plus forte partie. Dans votre énumération des richesses dont la Couronne peut faire le luxueux et bienfaisant étalage, n'omîtes-vous point de ranger les mines et les filons de fortune qui sillonnent la terre? Paranalo-

g-ie on peut déduire de la prérogativede l'Empereur sur les trésors brusquement mis au jour, un incontestable droit sur des trésors découverts par l'habileté et l'expérience. Cela n*in6rme point votre dire, mais le fortifie d'une autre raison. Je suis d'accord que les pensées écloses en cette étendue de la terre, rangée sous la même autorité, sont «les de cette autorité, que donc l'invention de Télice est sujette de la volonté impériale, et qu'il

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lui est imposé de rendre à César ce qui appartient à César.

Oui, mais les clercs qu'en peuvent-ils dire ? Ne tenteront-ils point de vous prouver que le domaine de l'Esprit relève d'eux? A cela, sire Empereur, nous vous soumettons à répondre, que ce n'est point domaine de pur Esprit. Sans doute César, vicaire de Dieu sur la terre, peut remettre aux pouvoirs de l'Eglise, à ses mains fortes et frêles, le blasphémateur et l'incroyant, mais rien ne prouve, et ne pourra prouver, si la porte du cachot demeure bien verrouillée, et si l'on n'écoute pas telle sollicitation du captif, pouvant désirer la présence d'un chapelain que Télice blasphème le moins du monde. Il est, à cette heure, comme le navire d'un pirate, traversant l'estuaire de votre fleuve, chargé d'un riche butin. Si vous le saisissez, en donnerez-vous part au clergé, ou le laisserez-vous proclamer un droit, sous le prétexte que ce pirate était probablement un mécréant. Non, Sire, l'Eglise a souci des âmes, et n'a point puissance sur les corps. C'est de vous que ressort la rébellion de Télice, s'il reste muet, ou le bénéfice de sa parole si vous l'induisez à vous totalement renseigner.

— Et s'ils ne sont pas contents? je n'aime point avec eux d'interminables difficultés.

— Alors, Sire Empereur, abandonnez-leur autre

3lO il- CONTl DE LOU

chose qui regarde l)ieu nettement le Ilovaum- Cieux.

— Mais quoi? dit l'Empereur rêveur...

— Qu'est-ce? que veut-on?

C'était un officier de la prison, Sire Empereur; nous avons, selon votre ordre, requis le plus i rimenté des médecins de votre ville, il nous a paru que ce devait être le vieil Ezra. Mandé, il i îst venu en hâte, mais mis au courant et introduit dans le cachot, il s'est borné à onçuenter avec zèle les plaies du captif. Il refuse d'assister à la question. Appelez-moi, dit-il, pour guérir le mal (pie aurez fait, ce sera mon devoir de nie pencher vers ce malheureux et de le soulager, mais lui donner des forces pour graduer l'instant de faibless son âme vous appartiendra et où pour-

ront dans sou cœur cueillir l'oiseau rouge et blessé de son secret, je ne m'y prêterai point. » il a posé ses mains sur le malade qui s'est endormi, est parti.

— Gomment, vous avez laissé échapper tel rebell(

— Il eut tel grand air, tel aspect de force vénérable que n<ms eûmes les mains comme clouées, Nul n'eût osé attenter à ce * ieillard.

• — Qu'on le. cherche, qu'on l'amène, votre léte.M L'officier s'était Incliné «m sortait.

— Suc Empereur, dil nu des conseillers, voici le

fruit de la grande bonté de votre loi, et de la débonnaireté de votre accueil. La ville est le paradis pour ces gens d'autre race, pour ces gens d'autres pays, qui viennent ici vivre comme en leur terre natale, et ne vous aiment point et ne nous aiment point. On ne les aperçoit guère fréquentant l'Eglise, en revanche on les aperçoit fort sur les marchés, sur le pont des bateaux de commerce, et dans les profonds magasins qui bordent le fleuve. Sans doute ils soldent le denier de César, mais qu'est-ce que ce denier en présence de la masse d'or qui de leurs mains devrait ruisseler en vos coffres! Je ne sais point si le secret de Laurent Télice vous sera de grand profit. Certes, si la rumeur dit vrai, et le personnage est énigmatique, et je crois en effet qu'il possède les secrets de merveille. Mais ces étrangers, Sire Empereur, vous les avez en votre main, vous n'avez qu'à presser et le vin de richesses ruissellera dans vos cuves. Pour cela point n'est besoin de tortures; que vos hérauts touchent de leur verge les portes de leurs palais, que vos soldats s'emparent de leurs magasins et de leurs nefs, et je vous proclame deux fois plus riche que vous ne l'êtes à cette heure.

— Mon droit est-il certain?

— Certain? des plus certains. Que font-ils en votre terre. Comme des arbres apportés d'ailleurs, ils

3i:> il CONTE DE L*OR

y ont planté des racines, ils produisent des fruits. Ceuillcz, cueillez sans crainte.

— 11 me déplairait de dépouiller tant de gens, je craindrais de voir dans les fêtes leurs faces baves et tristes me regarder et m'accuser d'avoir fait pousser L'herbe amère, là où prospérai! L'arbre à beaux fruits.

— Bannissez-les, vous ne les verrez plus, mais ne bannissez que leurs personnes, et que leurs biens continuent à décorer notre pairie; ou Livrez-les à L'Église, elle saura leur trouver leur crime et châtier leur pensée, tandis que vous aurez pris soin de leurs corps.

— Je vous remercie, mes sages, mes féaux, mais ne deviendrai-je point celui qu'on cite comme un avide, ne serai-je point pour les hommes couleur

de l'or amassé, au lieu d'être couleur de l'or conquis et gagné sur L'ennemi?

— L'or est couleur de L'Empire, sir.' Empereur, l'or de la terre est Le bien de César.

— J'y vais réfléchir. Aile/ pour moi questionner encore Télice et veillez qu'on m'envoie le vieil Ezra. Il se leva. Les conseillers sortirent en s'encourageant et se félicitant mutuellement. L'Empereur se promenait dans une vaste galerie attenante

à cette salle.

— Sire Empereur, Sire Empereur, ne voulez-vous pas maintenant tenir votre vrai conseil, avec un

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vrai sag-e? et le fou Thrasylle vêtu de jaune et de rouge, ceint d'une ceinture à sonnailles, des bracets à sonnailles à ses poignets et à ses chevilles, des grelots à son bonnet, des grelots à sa longue batte, camard, difforme, la face jeunette, les yeux énormes, la démarche vieillotte s'avançait vers lui de toute la rapidité de ses petites jambes torses.

— Tenir conseil avec toi, eh sans doute ! à qui doit appartenir l'or, messire Fou?

— A tous.

— Et pourquoi ?

— Pour que tous puissent le donner. Ah s'il n'appartenait qu'à un seul, qu'à vous, vous ne pourriez plus sortir de votre palais. Tous les g^ens de la ville se coucheraient sur le passag-e de votre cheval, s'écriant, Sire Empereur, écrasez-nous, mais donnez-nous de l'or. S'il était à vous seul vous devriez doter toutes les fdles de la ville, qui perdraient, si vous confisquez tout, la part la meilleure de leur beauté, et aussi vous devriez vous occuper de toutes les courtisanes qui foisonnent par ici, à ce que marmotte la chronique, car vous seriez dispensateur de toutes les joie de vos sujets. Mais, si vous prenez tout l'or, Thrasylle sera plus prospère, car vous lui en donnerez beaucoup, vous serez fatigué de votre fardeau, et ce que vous aurez pris aux g-ens raisonnables, vous serez assez raisonnable pour le donner à un fou.

3l/j il CONTl Dl i 'OH

— Et si tu avais tout l'or, Thrasylle, qu'en ferais-tu ?

— Je prendrais desécus et les planterais en terre pour voir s'ils poussent «Gela n'a jamais et

On y tient trop pour ris [uer qu'ils s'égarent et que les salamandres ne les dévorent, J'enferais des cachettes et je ferais annoncer mystérieusement que près d'un aulne non loin de deux saules, il yaunû caché, et alors tous les hommes remplaceraient les bonnes femmes qui vont chez les sorciers et je ferais tenir un livre des questions et des répoi pour avoirles plus plaisantsdevis du monde. Je ferais mettre dans tous les cabarets en face des tonneaux, une pièce d'or, et qui prendrait l'un ne pourrait toucher à l'autre, et devrait longtemps regarder les

autres boire, pOUT mettre nos sujets entre deux

suppliées, et je chargerais des sergents d'en perdre pour que des gens malheureux à l'aube soient heureux tout le jour, et ces jours-là, il faudrait enfermer et garder chez eux tous les avares, pour

qu'ils deviennent d'une belle teinte jaune, et p

dent le reflet s'ils n'ont jtas la chose elle-même. Voici, entre mille, quelques-unes des sages mesures

que je prendrais.

— Bouffon, tu bouffonnes, c'est ton métier.

— Connue les conseillers conseillent. Sire Empereur, pourquoi les conseillers sont-ils tous de vieux \ ieillardc

C'est qu'on ne demande conseil qu'à ceux qui possèdent l'expérience.

— Et comment acquiert-on l'expérience?

— En se trompant, en se reprenant, en méditant sur ses erreurs et celles d'autrui.

— Alors c'est à force de commettre des erreurs et d'en voir commettre qu'on devient capable de Lien conseiller?

— Tu m'ennuies, Thrasylle, vas-t'en.

— Je m'en vais et je vais conseiller à la Princesse de se munir de très vieux vieillards, de ceux qui ont le plus maladroitement heurté la sagesse pour qu'elle les emmène et étudie à loisir les bosses qu'ils ont au front.

Le vieil Ezra, conduit par un officier du palais, attendait le bon plaisir du Souverain.

— Et bien, vieillard, jusqu'ici je t'avais cru sage, au moins prudent. Sais-tu que sous couleur d'humanité tu me censures simplement.

— A peine censurai-je le gardien de votre prison.

— Pourquoi te refuses-tu au service attendu de toi ?

— Il est dans la ville bien d'autres médecins capables de tuer de concert avec des bourreaux. Laissez-moi partir.

— Ezra, d'où viens-tu? Il y a bien longtemps que tuas débarqué dans nos ports. Tu dois avoir ici ramassé quelques richesses, on esl venu bien souvent jusqu'à Ha porte acheter de la santé, et je conviens

\TF. H F.

que lu es loyal marchand. La reconnaissanc maigre trésorier, mais la peur de la mort parlé abondamment, el amène les ducats en grand nombre sur L'autel du sacrifice. Je te le jure Ezra, tu

marcheras droit sur ta chère route, si tu <»l mes ordres.

— Qui sont?

— D'assister à la question.

— D'assister à la mort d'un homme?

— A la mort, à la mort, certes non ! Cesse de mettre devant mes actes un miroir sanglant. Non. pas à la mort; mes bienfaits le doreront plus qu'il ne le fut jamais, plus que. son art ne le saurait faire s'il me dévoile ce que je veux savoir. Si Télice cède et que son secret devienne le mien, il n'est rien que

je lui veuille refuser. Mais admets qu'il 86 terre en son silence, comment pourrait-il profiter de BOD or? Pouira-t-il sans craindre d'indiscrètes et pressantes interrogations déployer le luxe dont il a certes le désir. Ce a'esl point pour rien, pour Bavoir, <pfil a recherché l'opulent secret. Que veut-il? Je ne présume point qu'il pense, par la puissance de

l'or, attenter aux droitsdes couronnes ; si cela. 'tait

la hache couperait en dc\i\ son secret. Ce qu'il dé? sire, c'est le faste, sans doute, et libre, étalé*, à

plein ciel. Je lui donnerai une belle place dans

l'Empire. Va, dis-le-lui, amène-le ici, repentant et

\ aincu.

ET DU SILENCE 3l7

— Il ne saurait venir, ses chevilles sont brisées.

— Qu'on le porte.

— Inutile, il ne dira rien.

— Et pourquoi ?

— Parce qu'il ne sait rien.

— Vieillard, tu nous braves.

— Hélasnon, Sire Empereur. Télice nedirapoint ses secrets, parce que ces secrets n'existent pas.

— Il est féal du diable !

— Il n'est point de démon hors en ton cœur. Quel brasier de désirs s'allume mal à propos en toi ; quels appétits chimériques te sollicitent, toi gorgé de tout, voilà les plus séniles contes des nourrices grognonnes qui te pénètrent et ta cruauté en est exacerbée. Des propos enfantins t'amènent à ternir de sang ta bonne renommée. Que croit l'Empereur? les propos des vieilles vendeuses d'herbes quand passe un homme habillé de velours; ne t'a-t-on pas encore conseillé de te défier uniformément des gens maigres, ou sont-ce les plus gras que tes conseillers te désignent comme de formels ennemis...

— Tu es l'ami de Télice?

— Non ; je le plaignais déjà de faire consister tout son bonheur en mascarades, en gouttelettes de joie, en pintes vidées; je le plaignais de croire que tout en ce monde est jeu d'adresse, je n'aimais pas son triomphe; je le plains maintenant que son adresse et son triomphe le tuent. Qu'ils sont sages ceux qui

mettent leur bien en la parole insaisissable !

— Tu es de ceux-!

— Peut-être, Sire Empereur.

— D'où venais-tu quand déjè vieux tu l'installas dans ma ville ? Il circule aussi sur t<»n compte d'étranges légendes. Des vieillards disent l'avoir lOUjoursyu,et toujours ton aspect eût été le mémi nérable sans être caduc. Situ ne possèdes pasla pierre philosopliale, on prétend que tu connais les philtres, et que tafigure n'est qu'un masque, voilant quelque sombre inconnu. 11 me déplaît que mon Empire hanté, mais enfin par égard pour ta noble barbe et ton attitude qui ressemble à celle des saints de vitraux, je tic t'inquiéterai pas, si tu obéis. Je ne te demande même plus d'assister à la torture de Télice. ïu es un homme doux, je te Laisserai agir avec douceur. Va vers le prisonnier. Toi < jui es un sachant, dislui des choses irréfutables ; dis-lui que s'il ne nous

donne pas BOH secret, toi on t'a promis tant d'honneurs pour le rechercher que tu vas commencer la quête merveilleuse, et qu'alors ce secret ne vaudra

plus rien. lYrsuade-Ie. Sers-toi de la menace, emploie la terreur et, comme tu l'entendras. la torture.

tic n'est plus un ordre sous Lequel je te plie, une prière que t'adresse tou Souverain bienveillant. Tuas, en cette a flaire, mes pouvoirs. Va.

— Sire Empereur, c'est mutile. Télice n'a pas de Becret.

ET DU SILENCE 3lQ

— Ah! vieillard de malheur, vil impie, vil rebelle; ma force te matera. Holà ! gardes, qu'il soit le compagnon de Télice. Emmenez-le.

— Que l'ombre descende sur toi, dit Ezra.

— Voici mes ordres, dit l'Empereur au chef des gardes, pendant que deux hommes emmenaient Ezra. Cette nuit la torture, j'y serai; demain, si la douleur est restée muette, la mort. Qu'on ferme les portes de la ville, qu'on emprisonne les amis de ces gens-là. Qu'on prévienne les clercs qu'ils auront des consciences à juger. L'Empire va reprendre, sous ma volonté, un étroit cilice. On m'a bravé, je serai dur, jusqu'à ce que le temps m'ait fait oublier cette heure désagréable. Oui, je serai dur, mais pas envers toi, princesse Marie.

La princesse entrait. — Père, que s'est-il passé? Je vois le vieil Ezra emmené par des gardes, on dit que Télice est en prison. Ces gens-là ont durci votre face, vous êtes soucieux. Mon père ne serait-il plus le bon Empereur dont la douceur est révérée autant que craint le courage? Je venais justement vous demander une grâce.

— Et laquelle?

— Seigneur père, tous ces gens-là qui vous ennuient, donnez-les-moi ; je les emmènerai en Scanie ; j'aurai tant besoin de fous dans mon royaume, de fous de toutes les couleurs, qui me diront les contes les plus divertissants. Il \i'y a plus qu'eux

qui soient de bon auteurs. Dites, voulez-vous, père?

— Non, ma fille, le respect que nous avons de nos

droits passe avant notre tendresse, mais si tu \r\i\ un fou, je te donne Thrasylle. Aussi bien ce n'est plus ici la place d'un fou ni même d'un plaisantin.

— Non, mon père, je refuse Thrasvlle, il ne dit que des choses raisonnables.

— Alors, contente-toi de ton fiancé ; s'il est un fiancé comme tous les autres, il doit te débiter mille folies, et de celles que tu aimes. Vous avez hébergé dans ce palais, princesse, passablement de cerveaux

brûlés, c'est un peu de votre faute s'ils sont maintenant à la géhenne. Vos oisillons couleur du temps vont devenir un peu rouges, que cela nous serve de leçon. « Il est un grand amour, très grand, que les sujets portent à leur Empereu 31 le com-

mencement d'une de tes chansons, quelle est la suite?

— Je n'ose pas la dire, nous êtes en colèl

— Dis.

Ils pleuraient, ils pleurèrent

ruisseaux de sang*.

Quand <>n mît son corps en terre l'A ijne son àmt\ ;'i pa* lents, S'en allait, s'en allait à L'enfer.

— Mais c'est une vieille chanson pour les enfants; . it de L'Empereur des écus d'or qui avait pour

premier ministre un magicien, pour second un fossoyeur, pour troisième un cordonnier.

— Et pourquoi?

— C'est qu'il avait de très grands pieds, pour mieux marcher dans le sang. Sire Empereur, je ne ris plus, je ne ris plus, vous me faites peur, soyez clément.

— Tu n'as rien à craindre.

— Oh, vous ne jouez pas, vous ne plaisantez pas. Ai-je donc si à craindre déjà auprès de vous que vous me vouliez rassurer?

— Tu n'as rien à craindre, te dis-je.

— Père, père, je veux la grâce de tout le monde et alors je vous raconterai toute une longue histoire de printemps, dont l'héroïne c'est moi qui aime, dont le héros c'est votre gendre de Scanie, dont le deus ex machina, c'est un bon Empereur, très bon, très bon.

— Allez, folle, rentrez chez vous, n'ensortez pas, ne mettez à votre fenêtre ni vos yeux ni vos oreilles, ce qui se passera ce soir, au palais et à la ville, ne concerne point les petites filles. Vous voici, chef des gardes, venez avec moi et envoyez chercher les capitaines, ,1e vois clair, j'agirai droit, chef des gardes, venez jusqu'à la prison d'Ezra et de Télice.

— Sire, j'accourais vous prévenir, le cachot est vide.

— Vide, et comment ?

— Les portes sont restées closes et les Fenê verrouillées.

— J'en jure mon sceptre, tout trahisons

seront punies, venez avec moi.

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