‹ Le contre de l'or et du silenceChapitre 41 sur 46 · LES RETOURS · texte numérisé non relu

LES RETOURS

De longues années avaient neigé. Elles s'étaient lentement et majestueusement abattues une à une sur la crève déserte du monde comme des oiseaux marins que leurs éclaireurs préviennent qu'on peut séjourner en paix entre le sable et le soleil. Toutes après une minute d'attente cinglaient vers la terre habitée, vers les verdures et les clochers lointains, et l'essaim de papillons blancs des heures se levait autour d'elles, d'abord nombreux et nivéal, puis rare et contaminé des poussières jusqu'àce qu'elles se perdissent dans l'horizon. La terre avait souvent changé ses quatre manteaux, vert, jaune, brun et blanc. C'était toujours une petite vieille trottinant à côtédu temps malgré ses folies deprintemps et d'été, ses abdications fières d'automne, et ses séniles et négligés désespoirs d'hiver. Elle trot-

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iinait toujours à côté du temps à égales enjambées, tout en se désespérant de ne pouvoir le suivre, et toujours prête à défaillir. Les modes avaient vont changé. Los armures s'étaient allégées, les

toilettes de femmes s'étaient assouplies. L,«s fauteuils étaient moins durs. On se plaignait de la décadence de l'art, et d'une liberté toujours plus grande des mœurs. En revanche jamais les philosophes n'avaient mieux maîtrisé la course rapide delà vérité. Cette fois malgré ses faux-fuyants et ses voltes faces el ses mille ruses pour échapper aux chasseurs, elle était venue se mirer à des miroirs clairs, et les mailles serrées des filets de recherche s'étaient abattues sur elle. < m «'(ait souvent mécontent des vendanges et toujours content du vin. Les nefs hardies axaient déchiffré les

mers et noté de nouveaux territoires, où 1rs us des anciens royaumes étaient immédiatement et .sans réserves implantés. Le soleil luisait pour tout le monde. Il y avait encore des ri, h, «1rs pauvres ; pourtant la nourriture des pair

par de sa\antes découvertes, avait été améliorée*

Elle COÛtail plus cher, il e8t vrai, mais ce n'était (pic pour un temps, comme tout . hélas, le manteau

d'été, la vérité, et même le soleil qui se lasse bien

de luire pour tout le monde.

Maître Asverus arrivait de lointains pays, la Ville. Il avait franchi l'estuaire ; OÙ il avait 1

une berge, il retrouvait un quai, il s'en félicita. Il descendit de son navire, un peu archaïque, eu égard aux sveltes mâtures et aux quilles élégantes qu'il apercevait dans les bassins du port. Il hésita parmi des rues nouvelles. Lui-même n'avait pas changé; il était toujours grand, très sec, très droit, les cheveux mêlés d'argent. Il se dirigeait vers un palais sur le fleuve. Arrivé, il demanda à voir le comte Télice. Un instant après dans une vaste salle tendue de rousses cordouaneries dorées, un alerte vieillard se précipitait vers lui et s'écriait : — C'est vous, c'est vous, je pensais bien ne pas mourir sans vous revoir, mais d'où venez-vous !

— De bien loin et de partout.

— Bien, bien, vous me conterez cela. Que je suis heureux d'avoir suivi votre conseil, de ne m'être point écarté outre mesure de l'Empire; vous me disiez : La vie change, les blessures se cicatrisent. Vous savez qu'après cette formidable émeute où l'Empereur recherchait violemment une trouvaille imaginaire, où le peuple voulait s'emparer d'une prison vide (que de sang et de flammes furent dépensés en pure perte à cette occasion!) il y eut quelques années de terreur lourde sur ce pays. L'Empereur ne s'en remettait point. « J'ai toujours été bon, on a été pour moi dur et secret; je ne le méritais pas. » Et il fut très cruel, en même temps vacillant, indécis, et ombrageux. Sa fille la Princesse Marie,

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maintenant Impératrice, en a bénéficié dans l'amour du peuple. D'abord elle fut parfaite pour son prie qui fut, croyons-le bien, un moment surtout un égaré. 11 avait été vraiment bon avant de devenir vraiment méchant. Et si vous saviez, ce que les chroniqueurs

ne savent pas, la Princesse eut près du vieux despote impotent un peu le rôle d'un David nouveau auprès d'un Saûl ressuscité. Quand elle venait de Scanie, son mari, le roi, pour veiller sur la santé affaiblie de son père, au début eelui-ei s'imaginait qu'elle venait, par avance, gérer àsa guise ses biens futurs. On a su qu'il lui avait parfois préparé du poi sans pourtant oser aller jusqu'au bout. ( '.'est curieux,

la peu triomphale escapade dont je fus le sujet, le prétexte si vous voulez, car évidemment sa pensée jusque-là lumineuse s'obscurcissait, si ce n'eût été eette occasion, une autre eûtgermé, cette escapade,

dis-je, eette mauvaise victoire en même temps que ce ridicule échec, si nous \oule/,car il vainquit dans les rues, mais ne triompha pas de son désir, ne pouvant remplir l'inanité de son but, Cela l'avait rendu aventureux vers le mal, en esprit, et tr. mille pour l'application de ses projets, .le suis BÛT qu'il grinça des dents, ru dedans, et que des gens qui se portent bien furent souvent à l'instant même de disparaître. < le fut un cruel honteux. Mais je parle, et peut-être savez-vous (oui cela, car vous

revtn

— Oui, parmi les ruines fumantes; mais je restai peu de temps, assez néanmoins pour entendre de bonnes folies.

— Et pour faire quelque bien, aussi, je l'ai su, mais quand de votre barque on me porta, j'étais bien faible quoique guéri par maître Ezra; vous savez ce qu'il devint?

— Non, depuis longtemps; il partit pour l'Orient, c'est tout ce que je sais.

— Bien, on me portait vers ce navire à vous dont je suivis quelque temps les errances commerciales, il me sembla ; mais que la fièvre est un bizarre architecte, devinez un peu...

— Il vous sembla que le vieil Ezra vêtu de blanc, unlarge collier de perles et d'argent sur sa poitrine, mîtré d'argent et de blancs diamants, prenait le gouvernail des mains d'une grande ombre, ou d'une forme aux traits semblables un peu, mais plus beaux à ceux de Rizphah et que cette ombre s'évanouit?

— Tiens, vous eûtes la même hallucination.

— Ou la même vision, ou bien ce fut le même phénomène vrai qui frappa nos yeux.

— Vous voyez, c'esl in ystérieux, bien mystérieux... la fièvre, la fatigue, vous étiez certainement, aussi, surexcité. Bref, quand l'Empereur fut mort, je vous disais qu'auparavant la Princesse était la seule qui pût charmer ses noirs accès, en lui chantant ses chansons, en lui contant des contes tout menus,

tout charmants, pleins de ce que nous appellerons L'innocence première ; ce fut une vilaine lin. Quand l'Empereur mourut, l'Impératrice nouvelle fit proclamer un pardon général, une prière à tous ceux que la mauvaise humeur et L'insécurité du : précédent avaient bannis, de rentrer et de travailler avec elle, chacun à son rang, à son alvéole, diraije, pour la splendeur de l'Empire. Je rentrai, et fus bien reçu. La grâce de sa Majesté s'employa à me faire oublier les torts anciens qu'on avait eus envers moi et qui sont compensés, largement, Lar* gement. .le suis, vous le savez peut-être, annobli, grandi de fortune et d'honneur, chambellan.

— Fîtes-vous encore quelque chose d'aussi admirable que cette horloge?

— Oh non, des petites ehoses, des petites ch(

la sagesse humaine m'enseigne à faire uniquement

des petites ehoses, mais très finies, très achevées, avec un main de surprenant à chaque nouvelle création; ce sont des jouets, de beaux jouets. An n'allons pas trop vite vers La perfection; nos petits

neveux mais en auraient raneune; mais ne Irions pas, mais enlin, je songerais plutôt à Kair créer des points de départ, «les hypothèses qu'à Leur léguer des ehoses parfaites. J'espère qu'ils seront

très ingénieux. Nous, ici, nous cueillons les jours, ils pendent en grappes dorées à uos vignes. Vous viendrez au Palais, je vous montrerai de fort

belles choses, et à côté nos faibles ébauches.

— Mais que fait-on dans l'Empire?

— On y rit un peu, on y jasebeaucoup, et surtout on y chante. On y joue beaucoup la comédie, et aussi la noble tragédie. Nous agissons peu, mais nous adorons voir agir. Pour le peuple, nous avons de merveilleux ouvriers de larmes et aussi des ciseleurs de rire, des gens qui savent saisir cette grosse belle humeur de bonnes vendanges, et la foulent pour notre populaire, et aussi notre ville s'honore d'artisans précieux de beau langage; c'est à leur comédie que le palais sourit. La vie du Palais est très distante de celle de la Ville et de l'Empire. Comme une muraille épaisse et bien gardée, nous défend des grands soucis de l'État. Il y a pour cela des ministres. Au palais ce ne sont que concerts et mascarades, et des chansons admirables. Je suis pour quelque chose dans ces spectacles de danses.

— Et vos poètes?

Excellents, de gaie tendresse, d'aimable tristesse qui ne va que jusqu'à la mélancolie, des choses charmantes! Anacréon est leur modèle.

— Tout cela est parfait, s'écria Asverus, peut-être redeviendrai-je votre concitoyen.

— C'est cela, c'est cela, restez-nous. Voyons, venez avec moi au palais. 11 y a de nouveaux jardins superbes, nous nous y promènerons, et puis je

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demanderai audience à l'Impératrice, qui voua recevra, je suis sur, en toute bienveillance.

— Je n'en doute pas, cher ami, mais pour lin prochain voyage, pour très bientôt; j'ai à vaquer à quelques affaires, et mon vaisseau mè ramènera chez vous, A bientôt.

— A bien (ùt, mon sauveur autrefois, et toujours mon ami. Et le comte Télice accompagna Asverus jusqu'à sa porte avec une parfaite amitié.

Voici un rare courtisan, se disait Asverus, en

retournant vers son navire. Ton! glisse sur ces natures d'homme d'action, de fin politique, de rare courtisan; les blessures se cicatrisent vite. Us ont une petite sève vivace,et cette ville aussi; ils vieillissent lui et la ville en coqiietant ; l'amour de l'or et de la puissance, de la bonne grâce et d'un équilibré ! Toujours sauvages ces bourgeois d'autrefoi

disait le comte Télice. Venir ici et ne pas venir tout de suite au Palais, au berceau des arts. 11 a

toujours eu quelque chose d'extraordinaire, un visionnaire, un utopiste!

asverus sortit de la \\\\c Son cheval suivait une route étroite près d'un des petits confluents du fleuve. L'eau de cette ri\ière coulait large et peu

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profonde. On eût dit un gros ruisselet. L'eau se ridait contre de grosses pierres et contre des branches. Puis il longea des étangs; des oiseaux de mer, des hérons s'élevèrent, d'un cri plaintif. Il traversa un village. Un troupeau de bœufs passait sur la route, des enfants s'enfuirent en riant. De l'auberge, des buveurs le saluèrent. Il dépassa le village et poussa la porte à claire-voie d'une maison reculée. Il attacha son cheval au-dedans de la haie. Une courte allée de trembles menait à la maison. Il la franchit. La maison semblait vide. Maître Asvérus s'assit sur un banc devant la porte, et jouit un instant de l'immense silence.

Ce silence était presque total; il était relevé par l'insignifiance de quelque bruit qu'on percevait : le tic-tac lourd de quelque grosse horloge derrière le mur où il s'adossait, un bruissement d'insectes, un remous de feuilles; un vol de moucherons dansait, des hirondelles passèrent à tire d'aile. Cette maison distante de quelques mille pas de la ville semblait perdue, dans quelque îlot peu fréquenté. Une pelouse d'herbes sauvages et de gazon s'étendait aux pieds d'Asverus. Un faon libre déboucha d'un des cotés de la maison, regarda et flaira comme frileusement. Asvérus fit un mouvement vers lui, la bète bondit; il la suivit de quelques pas; la bêle sauta une petite haie. C'était derrière cette haie un étincellement de roses pourpres ; le faon alla se

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blottir près (rime femme qui. preste, s'avança audevant du visiteur.

—C'est vous, maître Asverus, Samuel sera bien heureux de vous revoir. Vous regardez mes ; Elles sont belles comme du passé radieux...

— Ou de l'avenir en fleurs.

— Avenir d'un été, nous n'en portons pas d'autre. Vous regardez mes cheveux, ils sont blanchis... C'est l'hiver qui approche et ses glaces; j'ai vécu.

— Mais vous êtes encore droite, et encore belle, Rizpliah.

— Je suis vivante; je ne suis plus Rizphah, je suis une autre, voici mon jardin, voici notre maison; asseyez-vous sur cette vérandah. Samuel ne peut tarder, ("est son heure d'errer un Instant

parmi les chemins creux, et d'y voir passer des

papillons. Lui, il est encore Samuel.

— Pour \ous et pour lui.

— Pour moi, surtout, je le crois.

— Les belles fleurs, dit Asverus, »'t ses doigts attiraient à lui une eorbeille de fraîches couleurs.

— Elles sont lourdes, dit Rizphah, elles penchent la tète sous des peiles d'eau J !e sont des vies d'un jour.

— Vous êtes heureuse, Rizphah.

— Tirs beureuse, maître Asverus, mais j'étais encore mieux dans ce lointain jardin où vousnous laissâtes lorsque nous partîmes de la ville. Les

aurores 3- étaient plus fraîches et les couchers de soleil plus calmes, et j'étais encore Rizphah.

— Et maintenant ?

— J'en suis toujours l'âme, mais les années avec leurs dures cisailles ont coupé les fleurs de ma vie. Je suis une vieille femme.

— Mais Samuel a dû vieillir aussi.

— Oui, mais je le sais moins.

— Et comment vous voit-il ?

— Telle que je suis; mais le voici — je vous laisse, parlez-lui.

C'était toute la vieillesse ; non point que sa haute taille fût plus que légèrement voûtée, sa face n'avait point trop de rides, ses cheveux n'étaient qu'argent. Rien en lui n'était caduc. Mais sur son vaste front, au fond de ses larges jeux bruns régnait toute la lassitude, et sa main était sans vigueur et son bras découragé. Quand il s'assit auprès d'Asverus, celui-ci parut un jeune homme.

— Vous êtes triste, lui dit Asverus.

— Oui, je vous attendais, la terre m'échappe, je savais vous voir avant de m'évader. Oui, mon vœu serait de me glisser hors cette existence comme on sort sur la pointe des pieds de la chambre où somnole un malade cher. Et cette anxiété de ne point réveiller le malade procède de ce que l'on se sent un peu coupable de sa souffrance, aussi cette anxiété procède de la crainte de le ramener d'une

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heureuse vision du pays des songes et ne lui offrir que sa face ingrate d'homme las, d'homme terminé. Je voudrais fuir à pas étouffés, Asverus, hors de cette claire maison jusqu'à la ténèbre que je p sens là-bas, puisque je ne pourrai rien répondre à un réveil. Le réveil est un Feu d'espérance qui s'allume, je n'ai point débranche à y jeter, Q Maître Asverus, le vieillard qui est à côté de vous en moins que l'enfant dont vous souriiez jadis, dans la ville auprès du fleuve. J'ai vu s'évader les myriades de l'infini sans connaître leur forme, sans connaître leur route. Je ne sais plus ce que que l'Esprit. Je ne l'ai sans doute jamais su, el j'ai pris pour son invasion en moi des minutes d'obnubilation etde demi-sommeil. Ah ! quand mon erreur

commenca-t elle ? élais-je un enfant, élais-je un vieillard, je l'ignore? Si L'Esprilm'a quitté je ne l'ai point entendu partir. S'il n'est jamais venu à quelle

ombre mesuis-je livré? Qui m'a dicté? M'apportezvous la réponse? Pourquoi ai-je tant échoué à créer ne delà Parole, que je ne reconnais plus le

• du Silence. Seul et mort je ne pense {dus. Il me Semble parfois qti il n'en fut pas toujours ainsi

ei tout à l'heure je n'en suis plus >ùr. Pourquoi

m'a-t-on donné une vie, où j'ai perçu le malheur,

où j'ai pénétré le bonheur, où je n'ai pu voir la clarté «le l'Esprit, et sans lui. tout est ombre, tout

est... peut-être la Mort, si la .Mort c'est seulement

l'absence de vie. Je ne comprends pas le geste des autres vieillards qui se croisent les bras, contents, devant la grange pleine où ils ont amassé les minutes de leur passé, je ne comprends pas leur sourire de joie devant les ruches qu'ils ont placées. Et pourtant, autrefois, j'ai tout compris; Asverus, je sortirai de ce monde plus débile que je n'y suis entré, plus incertain, et ce n'est point cela encore qui m'attriste, mais le fracas de mon départ.

— Et pourquoi?

— D'abord parce que si je meurs, les pleurs de Rizphah couleront, et sa douleur tonnera en elle; je paierai l'hospitalité de son amour, le réconfort de ses bras, le salut que m'ont versé ses lèvres, et sa croyance en moi, ou ses apparences de croyance en moi, oh non, je ne m'abuse point et je sais toute sa bonté, je tomberai en renversant un temple en son cœur et les pierres en tombant la blesseront sûrement, et profondément. Temple au génie qu'elle me crut, et que peut-être je parus, temple à elle-même, à la croyance qu'elle eut l'énergie de se bâtir de moi, peu importe! Elle ne sera que ruines et que décombres, moi passé.

Ensuite pour moi-même. Ah quand les glaces vont se répandre parmi ma mémoire, et que je verrai les dernières feuilles de mon àme tomber à mes pieds, et que mes doigts tremblants et tout mon corps agité

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voudront en vain les servir, ne les pourront plus ramasser, et que mes yeux chercheront, el ne distingueront plus rien, dans une brume projetée partout et qui ne sera qu'eux-mêmes, comme je redouterai l'instant suprême, la flamme dernière de la naissance. Etd'ahord, les vois-tu, mes \ ieux vouloirs inutiles, les enfantillages de toute ma vie. mes paresses immenses, défder devant moi, tristes connue des vaincus, et après eux, ce rire, ou ces éclats de douleur, ce seront mes forces que je n'aurai point réveillées, qu'au contrairej'aurai baignées de n. tiques, et au détour le plus acre de ce dernier songe terrestre je la verrai surgir la cité «le mes rêi es, celle que j'aurai du bâtir, celle dont les palais «Missent été faits à mon image et l'on rira, qui, je ne sais pas,

mais quelqu'un, des forces, car il doit y avoir des témoins, il ne peut pas ne pas y avoir de témoins pour tant d'humaine lâcheté, et cela rira, si ce décor que je possédais, et n'ai point SU voir, -lisse .1.' mes

mains mortelles pour aller vers quel. pie âme n mais aussi cela pleurera, si celte cité était uniquement mienne, si ses tours tombent aveemes forces, si ses jardins se fanent hors de ma vue. si ses rues et ses places s'effondrent el se fondent dans la nuit, parce que mes doigts ne les auront pas comptées,

que ma voix ne les au i'a pas nommées. Asverus,dis-

moi, tu es un ancien des jours, j'en ai la certitude;

dis-moi : quand un homme pion-eau néant, est-il un

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assemblage qui se désagrège, est-il un tout qui s'endort pour tout le sommeil? Si je meurs, serai-je un distrait qui s'évanouit, serai-je un meurtrier qui aura tué le rêve? Asverus, je vois encore, non plus mon rêve et ses longs détails, tout cela est en moi, dans une gangue dure et grise que j'ai laissée se concréter et que je ne puis plus briser, je vois encore ma vie. Et je vois ma main frapper mon âme à coups de couteau. Je vois mon âme panteler dans un coin, sans que je lui accorde un coup d'œil, je vois qu'en ma vie il ne s'est passé qu'une belle et harmonieuse minute, et que ce n'est pas moi qui l'y ai mise, que c'est Rizphah. Je suis déjà bien mort, je voudrais m'évader, mais lentement, silencieusementet que la porte sur moi se referme sans bruit.

— Mais pourquoi, Samuel, as-tu voulu revenir si près de la ville? Je t'avais placé dans de plus beaux lieux, presque un Eden.

Oui, dit Samuel, presque un Eden, et avec le bonheur primitif et vierge de l'Eden. J'y ai lu le livre des joies, j'y ai déchiffré l'amour, non point celui des poèmes, non point la troublante attente qu'auparavant je croyais être l'amour, et qui n'en est qu'un occasionnel portique. Mais l'Amour se brise quand la force se désagrège; l'Amour est un bon compagnon jusqu'à l'automne. A l'hiver des jours, appelle-le comme tu voudras, le guide, le salut, ne l'appelle pas l'Amour. L'Amour ce n'est point un enfant

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archer comme l'ont figuré les Hellènes. C'est une femme forte et robuste et pourtant avec des mouvements d'enfant; elle porte une lampe d'une clarté solaire. Elle vient de Torée des forêts par des avenues d'arbres, elle entre en un jardin plein d'hélianthes et de roses pourpres, elle pousse la porte d'une maison, la lampe qu'elle pose éclate plus que le jour et des lueurs d'or jouent autour îles dil et l'homme s'est relevé plus fort, une ci dora-

ble adhère encore à ses lèvres, quand la belle l'orme s'est éloignée de lui de quelques pas. Et celui qui capte l'Eve éternelle et la retient dans sa maison oublie les brumes et les froids légers du printemps ; il traverse L'Été sur un ileuve embrasé, il ne voit du ciel que des lueurs sur des fleurs et partout des étincelles de splendeur fusent et dansent autour de lui. Il traverse l'automne avec l'amoureuse à pas

plus graves, à pas plus lents, et les jours qui déclineni parmi la pourprée! Tordes feuilles lui semblent

plus lents et le soleil met tout le jour à se fond) rideaux de feu, en tloeons de irmi les por-

phyres «les palais d'infini, Mais l'hiver, Asverus, la belle et fort»1 femme

«pie vous vîtes après l'aub at plus, sa lampe

solaire à la main, par les avenues dégel et «!«' givre î

irait une pauvre femme frissonnante et doulouet 1m clarté vacillerait. A l'hiver, l'amoui est une mère, et l'amant un enfant glacé qu'elle dor-

lote et réchauffe; ce peut être le salut, ce n'est plus l'Amour victorieux, et alors c'est une défaite déplus. On sait qu'au lieu d'entrer dans le Palais du Verbe et le Royaume des Avenirs, on a simplement chuchoté le conte de la Parole, un conte vain, coupé d'interruptions, avec des tons bizarres et des cadences fantasques; on a chuchoté, on a radoté, et le poème de l'Amour en quel conte finit-il? Pourquoi la puissance de l'Amour meurt-elle en l'homme avant lui, pourquoi l'Amour qui est l'illusion nous a-t-il caché longtemps tous les précipices pour nous les dévoiler tout d'un coup; pourquoi amène-t-il deux êtres, qui ont fait tout le chemin, riant et chantant, sous la bénédiction des feux du midi, et la caresse des féeries du soleil couchant, pour les laisser tout d'un coup seuls et grelottants sur la plus sombre des esplanades devant les gouffres d'ombre et d'infini? Xe vaudrait-il pas mieux qu'aucune coupe de joie ne nous fût apportée si la seule qui nous est donnée doit être tarie? Pourquoi ce beau songe parmi notre cauchemar, et cette atténuation de toute l'horreur simple à laquelle nous sommes dédiés i

■ — Tu le plains, Samuel, Rizphah ne se plaint pas.

— Asverus, je souffre de parler devant toi; que fut mon soliloque d'une minute, devant ton attention des temps. Tu sais, et je ne sais point; mais n'en fus-je pas moins livré à moi seul et forcé d'apprendre tout seul; pour Rizphah, je suis la fin, moi parais-

3/|8 ! i CONTE DE I.'OR

sant elle m'a aimé; elle a embelli le désert, elle a enguirlandé l'inanité et mis des vases de Heui la margelle du vide. Moi disparu, elle disparaît, elle est sans but, mais n'avais-je pas, moi, un but! Résonner, résonner si haut que des mots promulgués fussent des lois, reflets de vraies lois. Tout l'amour et toute la pitié de Rizphah ont fui de verser sur mes sables. Elle a vécu, elle a été sinon heureuse, existante et complète; elle a empli son fantôme, et moi, où est le mien qui était une apparence hors de moi.

— Je te demandais pourquoi tu es venu ici.

— Quand j'ai senti s'assoupir mon âme, j'ai voulu venir près de l'endroit où je fus heureux <'t malheureux, où des actes me louchèrent brutalement, mais me donnant par leurs coups, la sensation <le mon existence. Je ne puis plus que rêver, je voudrais rêver à de l'action.

Pourtant depuis que je suis ici, je ae me suis point dirigé vers la ville, je reste à longue distance et de L'Éden où j<i vécus l'amour et de l'Hespéride où je revois quels triomphes? Je fais cent | droite et cent pas à gauche. L'horizon pour m encore un peu moins borné que la tombe, mais tons les jours, il se rétrécit. Jene rêve même plusàl'aubè dr ma Nie. .!•' me tiens prêl et voisio du lieu où

elle s'écoula, pour revivre mieux toute ma vie en une minute entre tous mes p Ut de douleur

ET DU SILENCE 34q

et ceux de joie. Je ne rêve plus autre chose que le désir d'un rêve.

Rizphah s'avançait vers eux. Asverus considéra son long- regard où des lampes brûlaient droites, il vit son regard embrasser inquiètement Samuel, et sa tendresse s'asseoir auprès de lui pleine de muettes interrogations.

Rizphah, dit-il, un long voyage, s'il devait être pour Samuel une grande source de félicité, les choses de ce monde-ci, ta maison et le ciel te retiendraient-ils?

— Aucunement, Maître Asverus, mais est-il vraiment un bonheur que je lui puisse donner, grâce à vous?

— Grâce à toi, seulement, mais il faudra revoir le vieil Ezra.

— Nous partirons demain, si vous voulez.

— Mais Rizphah, dit Samuel, je n'ai besoin d'aucun bonheur.

— Nous partirons demain, affirma-t-elle.

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